Jean Jaurès

Au bout du fil

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jean jauresM. Jaurès, personne ne l’ignore, sait parler… Mais M. Jaurès est un pur classique, qui ignore tout de l’art moderne du téléphone !

Parfois, au sortir d’une séance de la Chambre, il se risque à entrer dans une des cabines réservées à nos honorables députés. Il demande, il obtient son numéro. Et c’est alors que le drame commence ! M. Jaurès crie dans l’appareil comme s’il était à la tribune, l’appareil résonne comme une conque, et M. Jaurès qui ne se fait point entendre de son interlocuteur, n’entend rien à ce que lui dit celui-ci…

Et M. Jaurès s’impatiente, il se désespère, il invoque le Dieu du ciel et les dieux infernaux… Il mugit, il rugit, il tempête, et il semble que la cabine s’emplisse de tonnerres. Ce n’est plus un homme qui parle, c’est un démon aux prises avec des puissances terribles et inexorables. Et plus la lutte se poursuit, moins M. Jaurès entend… Finalement, aphone, exténué, désespéré, il abandonne la place ! Cet homme qui dompte les foules se fait vaincre par un petit appareil de bois… 

M. Jaurès ne sait pas téléphoner ! Il ne saura jamais téléphoner… 

« La Renaissance. » Paris, 1913.

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Ramonette au Palais-Bourbon

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guerardRamonette est un gros chat noir qui joue le rôle de pythonisse au Palais-Bourbon. Un jour de pluie, venant on ne sait d’où, Ramonette pénétra dans le salon de la Paix.

Au lieu de le chasser,le premier huissier qui le vit le caressa. Le félin mystérieux se faufila vers la buvette où l’excellent M. Coûtant, qui était, selon son habitude, en dispositions cordiales, lui jeta un sandwich. Ramonette croqua délicatement le sandwich et vint ensuite de frotter aux jambes du représentant d’Ivry. Depuis lors, toléré, caressé, nourri de jambon et de gâteaux, le chat devint gros et gras. 

Et on remarque chez lui une curieuse qualité prophétique : Ramonette sait quand va se produire la chute d’un ministère. On l’a vu pour M. Monis, pour M. Briand, pour M. Caillaux. Les jours de désastre gouvernemental, le poil de Ramonette se hérisse, ses griffes menacent et son œil gris flamboie. 

Dans le vote de la loi de trois ans, les ennemis du ministère eurent, un moment, l’espoir de triompher. M. Augagneur avait présenté un petit amendement qui, sans bruit, devait mettre le gouvernement par terre… 

Pendant qu’on dépouillait le scrutin, M. Jaurès, qui est superstitieux, se hâta discrètement vers la buvette pour consulter Ramonette. Or, jamais l’animal prophétique n’avait été de si belle humeur. 

Le leader socialiste soupira, puis retourna dans la salle des séances, pour entendre le président annoncer que l’amendement-Augagneur était repoussé…

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1913.
Illustration : Henri Guérard.

Le crachoir

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Jean-Jaurès
Jean Jaurès

Peu avant la grande guerre, Jean Jaurès, prié de faire enregistrer sa voix, s’y était opposé. Cependant, à force d’insistance, un de ses intimes réussit à l’emmener au Musée de la  parole

L’appareil au point, l’orateur n’avait plus qu’à ouvrir la bouche devant l’acoustique constitué par une sorte d’entonnoir (le système d’enregistrement électro-magnétique par le truchement d’un micro n’existant pas à l’époque). 

ferdinand-bruno
Ferdinand Brunot avec un pavillon acoustique et un technicien Pathé

Las ! l’essai s’avéra désastreux, mais on le recommença. Accoutumé à souligner ses phrases d’amples gestes, Jaurès n’avait pu s’astreindre à demeurer figé devant l’acoustique. 

Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec ce crachoir ? maugréa-t-il en considérant l’entonnoir. 

Et il se retira sans plus attendre. 

Voilà pourquoi nul n’entendra jamais plus la voix du tribun. 

Mauvaise blague

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caran-d'ache

M. Raoul Brandon, qui aime se comparer à Jaurès (le physique y entrerait au besoin pour quelque chose, mais il n’y a aucune comparaison possible pour le talent) présidait un dîner d’architectes quand il fut mandé par un coup de téléphone auprès de M. Paul- Boncour.

Un maître de cérémonies vint lui annoncer la chose. On en était au rôti. M. Brandon devint cramoisi. Il se leva, chancelant de joie, en tenant à avertir néanmoins les convives.

Je suis appelé par M. Paul-Boncour… Je ne vous en dis pas plus long !

Chacun comprit ce qu’il laissait entendre, et un triple ban enthousiaste salua son départ. On s’attendait dès lors à le voir revenir avec sa nomination de ministre en poche. Mais M. Brandon ne réapparut pas !

Et ce fut beaucoup plus tard, dans les jours qui suivirent, que M. Brandon confia à ses amis son désappointement d’avoir entendu M. Paul-Boncour lui demander s’il pourrait compter sur sa voix et sur celles de ses collègues du groupe républicain-socialiste.

Si c’est tout ce que tu avais à me demander, lui répliqua-t-il, furieux, tu aurais bien pu au moins me laisser achever mon repas !

« Les Potins de Paris. » Paris, 1933. 
Illustration de Caran d’Ache.

Le chapeau de Villain

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raoul-villain

Après le court interrogatoire de forme que lui avait fait subir M. le Président Bondoux, Raoul Villain, l’assassin de M. Jaurès, retourna, en fiacre, du Palais à la Prison de la Santé.

Durant tout le trajet, il se montra maussade. L’interrogatoire l’avait-il fâcheusement impressionné ? Son énergie morale ou ses forces physiques avaient-elles subi une défaillance inquiétante ? Non. Dans ce premier contact avec M. le président Bondoux, l’assassin avait bien pris l’attitude modeste, mais énergique qu’il avait jugée convenable.

Son trouble provenait d’une autre cause infiniment vulgaire : il avait perdu son chapeau. Et il lui fallait rentrer nu-tête à la prison de la Santé, tandis qu’il tenait, sur son bras gauche, son pardessus correctement plié ! Jamais héros cornélien n’eût à subir une mésaventure si piteusement bourgeoise.

Pourvu qu’il n’ait pas, pour comble d’infortune, contracté un ridicule rhume de cerveau !

« Le Cri de Paris. » Paris, 1915.