Jean-Pierre Claris de Florian

Les deux paysans et le nuage

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paysans

Guillot, disait un jour Lucas
D’une voix triste et lamentable,
Ne vois-tu pas venir là-bas
Ce gros nuage noir ? C’est la marque effroyable
Du plus grand des malheurs. — Pourquoi ? répond Guillot.
— Pourquoi ? regarde donc; ou je ne suis qu’un sot,
Ou ce nuage est de la grêle
Qui va tout abîmer, vigne, avoine, froment ;
Toute la récolte nouvelle
Sera détruite en un moment.
Il ne restera rien, le village en ruine
Dans trois mois aura la famine;
Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
— La peste ! dit Guillot : doucement, calmez-vous;
Je ne vois point cela, compère :
Et, s’il faut vous parler selon mon sentiment,
C’est que je vois tout le contraire;
Car ce nuage assurément
Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.
La terre est sèche dès longtemps,
Il va bien arroser nos champs;
Toute notre récolte en doit être embellie.
Nous aurons le double de foin,
Moitié plus de froment, de raisins abondance;
Nous serons tous dans l’opulence,
Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.
— C’est bien voir que cela ! dit Lucas en colère.
— Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.
— Oh! puisqu’il est ainsi, je ne dirai plus mot;
Attendons la fin de l’affaire :
Rira bien qui rira le dernier. — Dieu merci,
Ce n’est pas moi qui pleure ici.
Ils s’échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie,
Ils allaient se gourmer, lorsqu’un souffle de vent
Emporta loin de là le nuage effrayant :
Ils n’eurent ni grêle ni pluie.

« Les fables de Jean-Pierre Claris de Florian. »  Illustrations de A. Vimar, H. Laurens Paris, 1899.

Le bouvreuil et le corbeau

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bouvreuil-corbeau

Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage,
Habitaient le même logis.
L’un enchantait par son ramage
La femme, le mari, les gens, tout le ménage,
L’autre les fatiguait sans cesse de ses cris :
Il demandait du pain, du rôti, du fromage,
Qu’on se pressait de lui porter,
Afin qu’il voulût bien se taire.
Le timide bouvreuil ne faisait que chanter,
Et ne demandait rien: aussi, pour l’ordinaire,
On l’oubliait; le pauvre oiseau
Manquait souvent de grain et d’eau.
Ceux qui louaient le plus de son chant l’harmonie
N’auraient pas fait le moindre pas
Pour voir si l’auge était remplie.
Ils l’aimaient bien pourtant, mais ils n’y pensaient pas.
Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage.
Ah ! quel malheur ! dit-on: las ! il chantait si bien ;
De quoi donc est-il mort ? Certes, c’est grand dommage.
Le corbeau crie encore, et ne manque de rien.

Fables de Florian / Illustrées par Benjamin Rabier. 1936.