Jean Sobieski

Le café au lait

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Kaffeehaus_di_ViennaNous ne devons pas seulement aux Viennois un genre nouveau d’opérette. Nous leur devons aussi notre petit déjeuner du matin. Voici ce que raconte à ce propos André Lichtenberger sur le peuple d’Autriche :

S’il vous advient, parcourant les journaux durant votre petit déjeuner, de froncer les sourcils à leur adresse, laissez-moi vous rappeler, dans un but de conciliation internationale, que nul peuple ne fut plus accueillant à ses visiteurs, et que vous-même, chère madame, n’eussiez-vous jamais mis le pied à Vienne, demeurez tributaire de l’heureuse dextérité de ses habitants pour peu que méfiante du chocolat qui échauffe et réservant pour cinq heures le thé anglo-saxon, vous ayez conservé la coutume d’ouvrir la journée par un lénitif café au lait.

Sachez, en effet, madame (notre distingué confrère le baron Heckedorn est là pour vous le rappeler) que cette savoureuse innovation date des mois qui suivirent, en 1683, le siège de Vienne. Battus à plate couture par Jean Sobieski, les Turcs détalèrent, abandonnant tous leurs équipements, parmi lesquels des monceaux de sacs remplis d’une substance inconnue. Redoutant quelque traîtrise de la part des vaincus, et en outre ne sachant pas à quel usage pouvaient servir ces fèves, de saveur et de forme nouvelles pour eux, les vainqueurs se disposaient à jeter le tout dans le Danube, quand ils en furent empêchés par un des leurs, un nommé Koltschitzky. Cet individu, qui avait beaucoup voyagé, et qui, pendant le siège, avait rendu maints services, demanda et obtint qu’on lui livrât les sacs.

Ce fut leur contenu qui lui permit d’ouvrir le premier café de Vienne. Mais le breuvage amer et trouble qu’il servait à sa clientèle ne la conquit définitivement que lorsque Koltschitzky eut l’idée de le sucrer et d’y mélanger de la crème. Et ce « Melantsch » acheva d’enthousiasmer les Viennois, quand il leur offrit, pour l’accompagner, une friandise  croustillante et dorée, inédite, le croissant ou « Kipfel », évoquant par sa forme l’emblème du mahométan envahisseur et vaincu.

C’est ainsi que cet homme sagace et le boulanger qui fut son compère firent une grosse fortune et que l’humanité s’enrichit d’une douceur appréciable. Notons en passant que pour la faire surgir des limbes, il avait fallu une sanglante conflagration européenne et la collaboration intime des trois principaux belligérants : raffinement ottoman, ingéniosité polonaise, habileté viennoise.

Espérons qu’en fin de compte la guerre mondiale et la Société des Nations nous vaudront un bienfait aussi substantiel et aussi quotidien que le café au lait. Mais avouons que nous n’y sommes pas encore.

« Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1926.

petit-dejeunerLa légende était trop belle ! En 1683, alors que les Turcs sont contraints de lever le siège de la ville de Vienne (défaits par les troupes du roi de Pologne, Jean III Sobieski, et du duc Charles de Lorraine), un courrier-interprète, nommé Koltschitzky, dérobe aux fuyards plusieurs sacs. Certains pensent que les graines qu’ils contiennent sont destinées à l’alimentation des chameaux. Mais Koltschitzky affirme qu’il s’agit de grains de café qu’il se fait fort de torréfier. Il prétend par la suite avoir ouvert le premier café viennois dans une maison offerte par la ville à titre de remerciement pour cette miraculeuse découverte. Après la mort du valeureux courrier, on découvrit qu’il n’avait jamais obtenu la moindre licence pour ouvrir un tel établissement. De fait, ce sont deux Arméniens émigrés, Johannes Diodato et Isaak de Luca, qui, en 1685, ont lancé la mode de la dégustation du café dans un lieu nommé lui aussi «café». Source

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La loutre du roi Jean Sobieski

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sobieski_3L’un de mes plaisirs favoris était d’apprivoiser les animaux les plus opposés d’habitudes et de caractère, et de les rendre familiers entre eux. On voyait dans ma cour un renard jouer avec des lévriers; on voyait dans ma chambre un lièvre dormir en toute quiétude près d’un barbet.

Mes parties de chasse faisaient l’admiration de tout le monde. Lorsque je sortais de mon château pour courir les plaines et les bois, on aurait pu me prendre pour le père Noé suivi de tous les animaux de l’arche. Dans mes meutes de chiens se trouvaient une martre, un blaireau, une loutre, un renard, et un lièvre portant à son cou un collier à sonnettes. Un faucon était perché sur mon épaule, et un corbeau, qui’chassait les perdrix et les lièvres aussi bien que le faucon, planait dans les airs ou chevauchait sur le dos d’un lévrier qui faisait mille gambades pour se délivrer de ce cavalier incommode. Les bonnes gens du pays me soupçonnaient d’être nécromancien; Dieu leur pardonne ! Aussitôt qu’un lièvre était lancé, toute la compagnie courait sus; son camarade apprivoisé suivait lui-même le mouvement général. cependant, dès que le pauvre sauvage attaqué par les chiens commençait à jeter les hauts cris, monsieur l’apprivoisé tournait les talons et filait doux jusqu’à la maison, où il se cachait si bien qu’on ne pouvait le revoir de la journée.loutreMes animaux devinrent bientôt célèbres dans toute la Pologne. La pièce la plus curieuse de ma ménagerie était une loutre. Je l’affectionnais singulièrement. Elle dormait toujours dans mon lit; c’était, du reste, un véritable cerbère. Si quelqu’un approchait de ma chambre, elle m’éveillait aussitôt par le grognement sourd qui était sa voix ordinaire; et s’il arrivait que, m’étant couché un peu entre deux vins, mon sommeil fût plus profond qu’à l’ordinaire, elle s’agitait tellement sur ma poitrine et faisait tant de bruit qu’elle finissait toujours par m’éveiller.

Jamais elle ne mangeait de viande ou de poisson cru; le vendredi et le samedi, jours de jeûne, il fallait faire bouillir pour elle un poulet on un pigeon, encore ne voulait-elle pas y toucher s’ils n’étaient accommodés au persil, car elle aimait extraordinairement cette herbe.

De tous les chiens, le barbet était le seul qui eut conquis son amitié; elle jouait volontiers avec lui, mais elle chassait à coups de patte et à coups de dents les autres, et aucun d’eux n’était assez hardi pour lui faire de mai. Mais la plus précieuse de ses qualités était de me fournir autant de poisson qu’il en était besoin pour la consommation de la maison. Dès que je lui disais : « Ma petite bête, j’ai du monde, il me faut du poisson pour dîner« , elle plongeait dans l’étang, et en sortait pièce à pièce une ample pêche. Pendant le carême, elle était infatigable. A cette époque de l’année, le nombre des convives de ma maison, toujours assez considérable, grossissait encore par l’arrivée d’étrangers. Elle suffisait a tout sans paraître contrariée par le service le plus pénible. En voyage, j’avais toujours ma loutre près de moi, et si je passais au bord d’un étang ou d’une rivière, j’étais sûr d’avoir un plat de poisson pour mon dîner et pour mon souper. Mais il arriva que notre roi Jean, entendant parler de tous les côtés de ma bête merveilleuse, envoya plusieurs fois un de ses gentilshommes pour me la demander il me fit offrir en échange deux beaux chevaux turcs et autant d’argent que je voudrais : c’était comme si l’on m’eût fait entrer du  charbon ardent dans le cœur. Je résistai longtemps mais à la fin, voyant qu’il revenait toujours à la charge, je me décidai lui en faire présent.

Lorsque je mis ma chère loutre dans une cage pour l’envoyer à son nouveau maître, la pauvrette se prit à crier et à piauler si douloureusement que je me sauvai au plus vite en me bouchant les oreilles; jamais je n’ai autant souffert. Le roi la reçut maigre et triste comme une chouette. Aussitôt que quelqu’un voulait la caresser, elle montrait les dents. Le roi dit un jour à la reine :  « Ma chère Mariette, qu’en penses-tu ? si je la caressais un peu ? » La reine jeta un cri perçant en le priant de n’en rien faire; néanmoins le roi approcha sa main en disant : « Si elle ne me mord pas, ce sera un bon signe, et dans le cas contraire, qu’importe on ne mettra pas cela dans les journaux. » Il la caressa donc, et, au lieu de le mordre, elle fit la mignonne ce qui réjouit si fort le roi, que depuis ce moment il jouait sans cesse avec elle, et il renvoya son oiseau favori le casoar, et le lynx apprivoisé qu’il avait dans son parc. loutre_SobieskiEn envoyant la loutre, j’avais écrit une feuille entière d’instructions relatives à ses habitudes et à la manière de la nourrir. On suivit à la lettre mes conseils, et elle s’accoutuma peu à peu à sa nouvelle habitation. Mais un jour qu’elle flânait dans les bosquets et les prairies qui avoisinent la résidence royale de Villanova, un soldat du train l’aperçut, la tua roide d’un coup de bâton et vendit sa peau à un juif pour douze sous.

La disparition de la loutre fut suivie d’un terrible brouhaha au château. On fit des perquisitions de tous les côtés, et on n’apprit que trop tôt la vérité. Quand on montra la peau au roi, il se cacha les yeux avec les mains, et dans un premier mouvement de colère il ordonna de fusiller le malencontreux soldat, ce qui serait certainement arrivé sans l’intervention de Mgr l’évêque confesseur du roi. Le roi ne mangea point de toute cette journée et ne voulut parler à personne. Voilà quel fut le résultat de ce beau caprice royal; Jean n’en retira presque aucun plaisir, et il me priva du mien.

Traduit et extrait des Mémoires du chevalier Pack. « Le Magasin pittoresque. » Paris, 1837.