John Lee

Pendaison en Angleterre

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john leeIl y a peu de pays où la peine de mort soit plus fréquemment appliquée qu’en Angleterre, et il n’y a pas de pays où elle soit appliquée d’une manière plus irrégulière, et avec moins de souci humanitaire. Sans doute, la vie d’un assassin n’est pas chose excessivement précieuse, cependant le législateur, en édictant le châtiment suprême, en voulant punir le coupable, n’a pas entendu ajouter à un terrible supplice d’épouvantables tortures.

L’énumération des pendaisons ratées m’entraînerait trop loin; j’ai raconté en leur temps celle de John Lee, trois fois placé sous le gibet et trois fois mal-pendu, la corde ayant cassé trois fois; celle de ce malheureux dont le nom m’échappe, ramené sur l’échafaud et que l’on avait été chercher dans la cave creusée sous la potence, et où il se heurtait à tous les coins, le visage couvert du bonnet jaune, ne sachant plus s’il était mort ou vivant. Que voulez-vous ? le bourreau était ivre, sa corde, de qualité inférieure, avait encore cassé, et la victime fut remontée au grand soleil, assise sur une chaise et rependue avec une corde de bonne qualité cette fois. 

Il faut avoir vu Marwood, le regretté Marwood, car nous avons perdu cet immonde fonctionnaire, procéder à une exécution pour comprendre à quel point on peut devenir l’adversaire de la peine de mort. Demandez à mon ami Humbert, l’un des auteurs de la Fauvette du Temple, ce qu’il pense de ce tortionnaire qui devant nous a pendu cinq pirates d’un seul coup ! Cet homme avait une satisfaction évidente en accomplissant son affreuse mission; à chaque bonnet qu’il plaçait sur la tête d’un condamné, il se pourléchait les lèvres, il sautillait de l’un à l’autre, attachant les pieds, ficelant les jambes, ajustant les noeuds, enfin parant sa marchandise et s’éloignant de quelques pas pour contempler son oeuvre, sans se préoccuper des infortunés dont il prolongeait l’agonie comme à plaisir.

M. Berry, de Bradford, qui a succédé à M. Marwood, ne vaut pas mieux que lui. Cette semaine, à Norwich, il a lancé dans l’éternité un pauvre diable qui, dans un moment de fureur jalouse, avait tué la femme avec laquelle il vivait. La Reine n’avait pas gracié ce misérable, elle réserve sa commisération ou, mieux, elle n’use de sa prérogative royale que sur l’avis du ministre de l’intérieur, lequel avait cru devoir ne pas intervenir dans un cas cependant où l’indulgence semblait indiquée.

Comme presque tous les condamnés anglais, Robert Goodale était résigné à son sort; M. Berry, arrivé la veille, avait fait jouer les ressorts du plancher mobile, et, persuadé que tout irait bien, avait pris possession de sa victime. Le bonnet jaune couvre la figure de Goodale, le nœud est ajusté sous l’oreille droite, et le bourreau demande au malheureux s’il a quelque chose à dire.

Que peut avoir à dire un homme dans cette situation, si ce n’est qu’il est fort ennuyé ! Goodale ne répondant pas, M. Berry presse le ressort, la trappe s’ouvre et le condamné disparaît. Soudain, la corde remonte, elle rebondit jusqu’à la poutre où l’un des bouts est fixé. Le médecin, le bourreau, le prêtre, le gouverneur de la prison se penchent sur l’orifice du trou béant. Ils aperçoivent d’un côté le corps, de l’autre la tête de Robert Goodale : ce n’était plus une pendaison, c’était une décapitation ! 

Devant le jury d’enquête présidé par le coroner, M, Berry a démontré qu’il n’était pas soûl; il a reproché à Goodale d’avoir les muscles du cou trop faibles, et comme le comique se mêle toujours au dramatique, le médecin a déclaré que la décapitation valait mieux pour le condamné que la pendaison. Alors pourquoi pendre et ne pas décapiter ? et que penser de ce bourreau qui tout d’abord s’efforce de prouver que, contrairement à son habitude, il n’est pas ivre, et qui ensuite se plaint de ce que le supplicié était trop gras, trop lourd, et n’avait pas dans le cou la vigueur nécessaire pour être pendu ?

Goodale est dans l’impossibilité d’exercer aucune réclamation, et pour cause, légalement, comme il n’a pas été pendu, mais décapité, le jugement n’a pas été exécuté. Il serait temps d’apporter un peu plus de soin dans l’application de la peine capitale, de l’entourer au moins de formes convenables. Il est à peu près établi aujourd’hui que la pendaison n’offre pas la garantie d’une mort immédiate : pourquoi alors ne pas adopter un autre système ?…

T. Johnson. « La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1885.

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