Jules Claretie

A suivre…

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ponson-du-terrailL’anecdote suivante sur Ponson du Terrail à qui M. Jules Claretie vient, dans une oraison funèbre énergique et sincère, de rendre la justice tardive qui lui était due, n’a jamais été racontée.

Ponson du Terrail, comme Dumas, comme Eugène Sue, comme la plupart des romanciers-feuilletonistes, n’avait jamais pu se décider à écrire une œuvre tout d’un trait. Il rédigeait son feuilleton au jour le jour (ou plutôt ses feuilletons), car il en avait quelquefois trois ou quatre en train, et c’était merveille de le voir ainsi conduire à  quatre, rattachant merveilleusement sa suite à demain au feuilleton suivant, ne se  perdant jamais et se débrouillant toujours. Quelquefois même il arrivait que, très pressé et très en retard, il écrivait sa suite à la dernière heure, sur la table même du journal, livrant ses feuillets de copie un à un aux compositeurs.

Vers 1860 environ, il publiait de cette manière dans un grand journal de Paris une Variété romanesque intitulée, si j’ai bonne mémoire Pas de chance.

Il était d’une exactitude rigoureuse. Jamais il ne manquait d’apporter sa copie ou de venir l’écrire. Cependant un beau jour l’heure se passe pas de copie, pas de Ponson  du Terrail.

Que faire ? On avait compté dessus. Le journal n’attendait plus que lui. La Variété obtenait un succès fou. Si on l’interrompait seulement vingt-quatre heures que diraient les abonnés ?

Il était deux heures et demie de l’après-midi le journal paraissait à quatre heures. On tint conseil.

— Messieurs, dit quelqu’un, il n’y a qu’une chose à faire Je connais Ponson, il ne se fâchera pas, faisons nous-mêmes une suite pour aujourd’hui.

L’idée fit d’abord rire. Finalement, elle fut adoptée. Mais alors un obstacle nouveau se dressa. Personne des rédacteurs présents n’avait lu la Variété, n’avait suivi l’œuvre de Ponson…

L’auteur de l’idée réfléchit. puis, avec aplomb :

— Ça ne fait rien, dit-il. Vous allez voir.

Et, prenant une feuille de papier, il écrivit rapidement ce qui suit :

« Abandonnons pour un instant nos personnages, et, tandis que s’accomplissait la terrible scène à laquelle nous avons fait assister le lecteur, voyons ce qui se passait au quatrième étage d’une maison sombre, portant le n° 124, au fond de !a rue de Nevers.

« Devant une table éclairée par une chandelle fumeuse, un homme était assis. Cet homme pouvait avoir de trente à trente-cinq ans. Il était pâle, etc., etc. »

Le joint était trouvé.

On rédigea, séance tenante, une suite d’un intérêt prodigieux, et on signa bravement : Ponson du Terrail.

Le lendemain, Ponson fut le premier à trouver l’aventure excellente. Il rattacha admirablement la scène nouvelle aux anciennes, et l’homme de « trente à trente-cinq ans », le « pâle inconnu », devint le personnage capital de son roman.

« Le Gaulois. » Paris, 1878.

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Question sur la bicyclette

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bicyclette

Doit-on dire monter à bicyclette ou monter en bicyclette ? Telle est la question insidieuse qu’a posée aux quarante Immortels un reporter ingénieux.

La question vous paraît futile ? Rappelez-vous que, si la presse est le quatrième pouvoir, le bicycle est en passe de devenir le cinquième. Dès le temps de Richelieu, l’Académie a coutume de ménager les pouvoirs établis, et l’histoire ne dit pas qu’elle ait jamais eu à s’en repentir. Vingt membres de la Compagnie ont donc voulu, par leurs réponses, satisfaire à la fois les deux passions dominantes de notre fin de siècle : le reportage et le cyclisme. Je me ferais un crime de ne pas vous faire connaître les plus remarquables consultations de ces oracles de la langue. 

La réponse de M. V. Cherbuliez est, comme on pouvait s’y attendre, spirituelle et courte : 

« Les bicyclistes me semblent plus disposés à considérer leur machine comme un cheval que comme une voiture. Ainsi disent-ils volontiers : monter à bicyclette et je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.
Veuillez agréer, etc.
« V. CHERBULIEZ. » 

M. de Freycinet craint, là comme ailleurs, de se compromettre et esquive la difficulté : 

« La question que vous me posez est beaucoup trop grave pour que je me hazarde (sic) à y répondre. Je vous engage à vous adresser à la commission du Dictionnaire. Sentiments dévoués.
« C. DE FREYCINET. » 

On remarquera que M. de Freycinet écrit hazarder par un Z, et qu’il ferait bien lui aussi, de s’adresser à la commission du Dictionnaire. Je sais bien que Voltaire ne savait pas l’ortographe. Seulement c’était Voltaire. 

L’âme inquiète de Pierre Loti est troublée par la cruelle énigme : 

« Vous jetez le trouble dans mes idées grammaticales, monsieur. Avant votre question, j’aurais dit sans hésiter en bicyclette. A présent, je ne sais vraiment plus. Agréez, etc.
« PIERRE LOTI. » 

M. Ernest Lavisse refuse de jeter le poids de son autorité dans l’un des plateaux de la balance. Il semble trouver qu’on abuse de ses instants : 

« Monsieur,
« Laissez faire l’usage : le verbe
Monter s’y accommodera, car il est très accommodant. Sauriez-vous dire par exemple, ce qu’il signifie au juste dans cette phrase : Monter un bateau ou monter une scie à l’Académie à propos de bicyclette ?
« Sans rancune, d’ailleurs.
« E. LAVISSE. »

La réponse de M. Sully-Prudhomme a l’ampleur philosophique et la consciencieuse précision intellectuelle qui sont les traits saillants du poète de Justice. Sa lettre est trop longue pour que j’en puisse citer autre chose que la conclusion : 

« Que faire ? Je pense qu’il convient d’élargir la règle de l’analogie, d’assimiler la bicyclette à ce qu’elle remplace, et de dire : monter à bicyclette, comme on dit : monter à cheval, car cet admirable instrument rend le même genre de services qu’une monture animée, que le cheval; et son maître est une sorte de cavalier.
L’attitude du cycliste diffère peu de celle d’un jockey courbé sur sa bête, il est même un centaure, car il ne fait, par la pédale et la roue, qu’accélérer le mouvement qu’il doit à son propre effort.
« Veuillez agréer, monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments dévoués.
« SULLY-PRUDHOMME. » 

Pour abréger, donnons les résultats de ce plébiscite d’Immortels. Sur vingt opinants, douze sont d’avis qu’il faut dire : A bicyclette. Ce sont MM. G. Doucet, Jules Claretie, Sully-Prudhomme, François Coppée, M. Du Camp, Victor Cherbuliez, Alexandre Dumas, Meilhac, E. Olivier, Mézières, Léon Say et V. Sardou. Cinq académiciens pensent qu’il faut rester sur l’expectative et laisser à l’usage le temps d’imposer son verdict. Enfin, deux indépendants adoptent résolument la forme « en bicyclette ». Ce sont MM. Ed. Hervé et Gaston Boissier. 

Et c’est ainsi que nous sommes éclairés et pouvons consacrer nos efforts à scruter d’autres mystères de notre langue. Elle n’en manque pas, comme chacun le sait. 

« La Semaine littéraire« . Genève, 1893.

Seconde main

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nadar

Nous tous, chroniqueurs, nous passons notre vie à fabriquer des mots pour le compte de personnalités en vedette.

Or, c’est la plupart du temps avec ces mots-là que se fabriquent les prétendus Mémoires, qui les prennent de seconde main, en les tenant pour authentiques. L’autre soir, à dîner chez Pailleron, on citait un exemple fort curieux de ce démarquage historique.

Il y a longtemps déjà de cela, car c’était à l’époque des ascensions de Nadar (Gaspard-Félix Tournachon). Le photographe aéronaute s’était enlevé en Belgique. Jules Claretie raconta dans un courrier que le roi Léopold, qui était présent au départ, s’était approché et avait dit :

Monsieur Nadar, tâchez de vider vos sacs de lest avant de franchir la frontière, car vous savez que j’ai juré de faire respecter l’intégrité du territoire.

Le mot était joli : aussi fit-il fortune. Mais le plaisant de l’aventure, c’est qu’il est entré dans l’histoire et qu’on le trouve maintenant dans toutes les biographies sérieuses du roi des Belges.

« La Joie de la maison : journal hebdomadaire. »  Paris, 1892.