Jules Renard

L’homme invisible

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tristan.bernard-jules.renardQuelle jolie histoire nous contait, à propos de l’auteur de M. Codomat, un de ses amis !

Tristan Bernard a pour le nouvel élu de l’académie Goncourt, M. Jules Renard, une admiration profonde. L’auteur de Poil de Carotte et des Philippe lui tient au cœur. Ce sont les frères siamois de l’humour. Dernièrement Tristan Bernard emmène Jules Renard dans sa famille en province. Il le présente à ses amis, à ses parents. Comme tout finissait autrefois par des chansons, tout finit aujourd’hui par un banquet. Les compatriotes de Tristan Bernard lui offrent donc un banquet. 

L’auteur de M. Codomat est là, assis à côté de son ami. On lui sourit, on le fête. Au dessert, on lui porte des toasts. Le pays est fier de lui, ses compatriotes sont heureux de le revoir parmi eux. On devine les phrases applaudies. Et Jules Renard, le profond philosophe, attendait de moment en moment un mot pour « le voisin », l’hôte de Tristan Bernard. Le mot ne venait pas. Tout était à Tristan Bernard et pour Tristan Bernard. 

Au total, en ce repas de compatriotes, cela était fort naturel. Mais tout de même, « le voisin » méritait bien quelque compliment. 

II allait l’avoir. 

On se lève de table. On passe au fumoir. On cause. Jules Renard refuse le cigare ou la cigarette qu’on lui offre. Il est là, debout, regardant, étudiant les gens, parmi la fumée du tabac. Enfin, un monsieur s’approche de lui, et le verbe éclatant :

Ah ! monsieur Renard, je vous admire ! 

Jules Renard esquisse un sourire de modestie. 

Le monsieur achève :

Au moins, vous, vous ne fumez pas !

Et on me dit que c’est Jules Renard lui-même qui se plaît à conter mieux que je ne l’ai fait l’anecdote. II est assez spirituel et assez célèbre pour se permettre cette ironique fantaisie. 

Jules Claretie. « Le Temps. » Paris, 1907.

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