la Comédie-Française

Coquilles

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imprimerieUn groupe de journalistes vient de se réunir pour un dîner amical. On parla de tout un peu, et, après avoir effleuré la politique, les arts, les lettres et le monde, on retomba, ainsi qu’il se devait, dans les histoires professionnelles. 

Aussi parla-t-on des « coquilles », cette terreur des journalistes. Dans un article auquel on a la faiblesse de tenir, on a écrit une phrase dont on est fier, et voilà que la fantaisie, la malice ou l’inattention d’un typographe vous la transforme, lui fait dire le contraire ou la rend strictement inintelligible. 

Et ce fut à qui donnerait le meilleur exemple, ou le pire. 

Quand parurent dans Le Journal les Mémoires de la Merelli, conte quelqu’un, on put lire cette phrase : « Marie, en sa qualité de femme de chambre, trouva les matelots un peu  durs ». Le typographe avait enrôlé les matelas dans la marine. 

Moi, dit un autre, je n’ai que des coquilles macabres. Dans un conte, j’avais écrit d’une femme qu’elle était décidée, mais que pourtant elle s’était tue. La phrase imprimée fut celle-ci : « Elle était décédée; mais pourtant elle s’était tuée » .

Parlant du Prince de Galles, dit un jeune chroniqueur, pour ne pas répéter tout le temps les mots « prince de Galles », j’usai d’une périphrase en écrivant : « héritier d’une illustre famille ». Savez-vous ce qui fut lu ? « Héritier d’une illustre femelle ». C’est tout juste s’il n’y eut pas de complications diplomatiques pour injures envers S. M. la reine Mary. 

Et mon titre, sur deux colonnes, un 11 novembre. raconte un ancien : « La flamme sous l’Arc de Triomphe« . Je vous laisse à deviner la tête que j’ai pu faire en voyant ce titre en caractères gras : « La flemme sous l’Arc de Triomphe »

Et les compliments qui deviennent des reproches. Vous écrivez a propos d’une actrice et d’un rôle « la marque d’une personnalité » ,on imprime : « le manque d’une personnalité »

— Ah ! Oui, les actrices, murmure quelqu’un. Les actrices et les coquilles… 

On sentait bien qu’il avait une anecdote à placer. On le pressa. Il la narra : 

Un journaliste, spécialiste de la Comédie-Française, et qui s’intéressait vivement à une jeune pensionnaire, souhaitait, pour sa protégée, le Sociétariat. Aussi, dans un article, glissa-t-il cette phrase : « Souhaitons qu’on reconnaisse enfin les infinis services de Mlle Une Telle ».

Le lendemain, il ouvre son journal. Horreur. On avait imprimé : « les infimes services » . Notre journaliste téléphone, crie, tempête. On lui assure qu’on rectifiera. La rectification parait le lendemain : « Mlle Une Telle a été hier, dans nos colonnes, la victime d’une erreur involontaire. Mais nos lecteurs auront rectifié d’eux-mêmes. Ce ne sont point ses infimes services que nous souhaitons voir reconnus, mais ses infâmes services. » 

Cette fois, le journaliste n’usa pas du téléphone. Il se précipita aux bureaux du journal et fit une scène à tout casser. On l’apaisa comme on put; mais il fallut promettre de rectifier encore une fois. 

Et le lendemain parut cette note : 

« Mlle Une Telle a joué de malheur. Ce ne sont ni ses infimes, ni ses infâmes services qu’il faut reconnaître; mais bien ses intimes services ».  

L’auteur de l’article n’a même plus eu la force de protester. Mais il ne parle plus de la Comédie-Française.

« Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques. » Paris, 1936.