La Dame aux camélias

Les camélias de la zone

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edwige feuillèreLa Dame aux Camélias, magnifiquement interprétée par Edwige Feuillère, attirait le dimanche, au théâtre, un public de banlieue. Les familles amenaient avec elles des bambins dont les remarques enfantines, un peu bruyantes, gênaient les représentations.  Cela fit tant que la Direction prit le parti de refuser les enfants. 

Un dimanche, en dépit du contrôle, une fillette passa avec sa mère et, au troisième acte, elle ne manqua pas de dire très fort, de sa voix pointue : « C’est maintenant, hein maman ! qu’on va voir beaucoup la Madame aux Camélias (sic…). » 

Des protestations s’élevèrent de tous côtés, et le régisseur, malgré la résistance de la mère, enleva la fillette de la salle, assurant à la mère que s’il perdait l’enfant  il lui en achèterait un autre (resic…).

Emmenée dans les coulisses, la fillette en larmes fut conduite par Edwige Feuillère elle-même, mais, boudeuse, l’enfant ne voulut absolument pas reconnaître la belle artiste pour la « Madame aux Camélias ». 

Mais, tout de même, le charme d’Edwige triompha et, quand après la représentation, la mère vint chercher sa fille, celle-ci ne voulait plus quitter l’aimable artiste.

« Les Ondes : l’hebdomadaire de la radio. » Paris, 1941.

La chanceuse

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Alexandre Dumas fils est plein de superstitions, comme tous les gens d’esprit. Il croit aux dates, aux anniversaires, au bon et au mauvais œil, à tous les fétiches de l’existence. Un jour j’entre chez lui et je ne trouve que sa domestique qui donnait les signes de la plus vive douleur. 

Qu’avez-vous donc, Louise ?
— Ah ! Monsieur, nous sommes dans de beaux draps, nous avons perdu la chanceuse.
— Comment ! la chanceuse est perdue ?
— Perdue.
— Elle n’est peut-être qu’égarée.
— Dieu vous entende.

Deux jours après je vis le brillant auteur de la Dame aux Camélias, du Demi-Monde, de Diane de Lys et de la Question d’Argent, il était rayonnant.

Vous savez, me dit-il, que la chanceuse est retrouvée.
Je vous en fais bien mon compliment
Vous ne savez peut-être pas ce que c’est que la chanceuse ? C’est une pièce de vingt francs à l’effigie du roi Charles-Albert, Carolus-Albertus. Cette pièce est trouée par le milieu.

Dumas fils a remarqué que depuis trois ans qu’il a cette pièce de vingt francs en sa possession, tout lui a réussi. On ne saura jamais toutes les émotions que lui a fait éprouver cette monnaie sarde. Il ne croit à sa vertu qu’autant qu’il ne la serre pas dans un tiroir comme une pièce de monnaie ordinaire, mais qu’il la laisse traîner indifféremment sur tous les meubles de son salon, de sa chambre à coucher ou de son cabinet de travail. De sorte que cette pièce de vingt francs, livrée à elle-même, s’égare quelquefois.

Alors ce sont des recherches à n’en plus finir.

On dérange tous les meubles, on fouille sous le lit, on regarde sous les fauteuils, Louise met tout sans dessus dessous, jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé la chanceuse

Me donne-t-elle du mal, cette gueuse de pièce ? disait-elle un jour. Mais, dame, si Monsieur la perdait, il n’aurait peut-être plus de bonheur ?

« Le Chroniqueur de la semaine : critique, salons, théâtres, coulisses… »  Paris, 1856.

 

 

 

Marie Duplessis n’a jamais porté de camélias

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C’est la seule fantaisie de Dumas qui para Marie Duplessis de camélias, ainsi que l’a fort bien établi le docteur Cabanès dans une plaquette « Poitrinaires et grandes amoureuses ». Cette brochure parut en 1912; sans doute est-il intéressant d’en exhumer aujourd’hui une page :

« Les camélias sont de pure imagination; historiquement, la dame qu’on en pare, n’en a jamais porté. Alphonsine dite Marie Duplessis, n’a pas eu, pour cette fleur, à jamais associée à son nom, cette prédilection que lui prêtent de complaisants biographes. En évoquant les souvenirs de la jeune femme, au lendemain de sa mort, le romancier la para d’une grâce nouvelle poétique, mais empruntée. Cette jolie fiction, Dumas seul en est responsable; il l’a du reste avoué. Nous avons eu sous les yeux la lettre des aveux; elle est datée du 20 janvier 1895, et a paru dans un recueil littéraire depuis longtemps disparu ».

On avait offert à Dumas un portrait de la Dame aux Camélias; il répondit à celui qui lui avait fait l’offre :

« J’ai déjà deux portraits de Marie Duplessis et parfaitement authentiques. Le portrait que j’ai fait graver en tête d’une édition est la reproduction d’un des deux que je possède. Si celui que vous possédez est sans camélias, il a des chances d’être authentique, la légende des camélias ayant été inventée par moi après la mort de l’héroïne ».

Huit jours après, nouvelle épître, confirmant la première :

« Le portrait de Marie Duplessis, du moment qu’il porte un camélia à la ceinture, est certainement apocryphe. Ce n’est qu’après sa mort que je lui ai donné, dans mon roman, le surnom de la Dame aux Camélias ».

Mais la légende est indestructible, et l’on continuera en dépit du témoignage formel du dramaturge, déjà très souffrant, et dont la mort approchait, à imprimer que Marie Duplessis aimait à rehausser sa pâleur de rouges camélias.

Il est piquant de constater qu’Alexandre Dumas, qui devait appartenir à l’Académie et, en cette qualité, collaborer au  « Dictionnaire de la langue courante », commit dans la circonstance une faute d’orthographe : il écrivit, en effet, avec un seul « l » le nom de la fleur qui avait eu pour parrain celui qui d’Orient, l’avait importé en Europe, le missionnaire Camelli ( frère jésuite Jiří Josef Camel, latinisé en Camellus).

Alexandre Dumas pouvait, il est vrai, s’autoriser d’un précédent fameux. George Sand, dans un de ses romans, l’avait orthographié de la même façon, et quand on eut fait apercevoir Dumas de son erreur, il la reconnut, mais il la maintint, préférant, dit-il galamment, se tromper avec l’illustre romancière que donner raison aux étymologistes. Depuis lors, on n’a plus jamais écrit autrement le nom de celle qui ne la fixa peut-être jamais à son corsage.

« Revue Belge. » J. Goemare, Bruxelles, Bruxelles, 1926.
Illustration : José Nin Y Tudo.