La Grand Peur

La Grande Peur

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Le 30 juillet 1789, le Patriote françois, « journal libre, impartial et national », que dirigeait Brissot de Warville, écrivait, dans son compte rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 28 :
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« A l’ouverture de la séance, on a fait lecture d’une lettre écrite par les officiers municipaux de Soissons au ministre de la guerre, pour lui demander des troupes. 3 à 4.000 brigands se sont répandus dans le Soissonnais et ont ravagé les récoltes. Ils ont coupé en verd les blés de la belle plaine de Périgni. On suppose que ces malheureux sont soudoyés. En effet, comment concevoir qu’ils se soient portés à un crime qui est pour eux sans utilité ?… »
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A la même date, le Journal de Paris publiait ces lignes :
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« L’assemblée a reçu de la commission intermédiaire de la municipalité de Soissons des nouvelles qui méritent considération. Une troupe de brigands dont la terreur exagère sans doute le nombre qu’on fait monter à 4.000 hommes, se sont répandus dans les campagnes du Soissonnois qu’ils ravagent : on assure qu’ils coupent et enlèvent les blés dans les champs en plein midi… A ce sujet, M. Duport a proposé l’établissement d’un comité de quatre membres qui auroit pour objet de recueillir toutes les instructions et tous les documents sur ces crimes affreux et sur leurs auteurs. On a arrêté que le comité, au lieu d’être de 4 membres, seroit de 12, nommés dans les bureaux …»
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Ces nouvelles, qui jettent l’alarme parmi les membres de l’Assemblée, troublent également les campagnes. Partout, on parle des brigands, on redoute leur venue, on croit les voir arriver, on dit les avoir vus sur les points les plus divers…
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Sous le grand soleil de juillet, les paysans du Valois sont aux champs. Ils sont courbés vers la glèbe, leur amante, terre sacrée qui est encore domaine de seigneurs ou bien d’Eglise, mais qui, demain, deviendra la propriété du laboureur. Autour d’eux, les blés, verts encore, balancent indolemment leurs épis bercés au souffle de la brise matinale de ce 27 juillet. Le jour approche où ces récoltes seront mûres et couvriront la plaine d’un riche manteau d’or.
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Les paysans travaillent; ils pensent peut-être aussi. On leur a dit que, quelques jours plus tôt, le peuple de Paris avait pris la Bastille. Ils ne savent guère ce qu’était cette Bastille; ils n’ont jamais vu Paris et ne connaissent rien de la sombre forteresse. Qu’importe; la chute de ces lourdes murailles fait naître en eux un vague sentiment de délivrance. C’est comme si un vaillant paladin de légende venait de détruire quelque monstre menaçant, quelque horrifique guivre. Sans savoir pourquoi, les hommes se sentent plus libres, affranchis d’un péril inconnu. Des espoirs s’ouvrent en ces âmes frustes, qui envisagent la fin de leurs misères. C’est que la vie est âpre et dure. Il faut peiner pendant des heures sans fin pour se procurer une avare nourriture qui ne suffît pas à récupérer les forces dépensées.
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Ce que l’on mange ? Les « recettes »publiées dans les journaux du temps nous l’indiquent. En cette période où le pain est cher, la presse enseigne des moyens de vivre économiquement: Dans de l’eau, faites bouillir de la graisse « ou du lard fondu à la poêle; ajoutez-y fèves, choux ou navets, ou, à défaut, une botte d’oignons ou de poireaux; coupez-y quelques morceaux de pain d’orge, et la valeur d’une chopine de ce mélange suffira à nourrir le travailleur.
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A la veille des moissons de 1789, l’abbé Tessier, docteur en médecine de Paris, membre de la Société royale de médecine, donne des conseils pour la nourriture des ouvriers des campagnes dont « l’extrême misère à laquelle ils sont réduits depuis longtemps a dû diminuer de beaucoup les forces ». Ils ne boivent que de l’eau, constate l’abbé Tessier; cette boisson est insuffisante; il est essentiel de leur donner en outre ou du vin, ou de la bière, ou du cidre, ou de l’hydromel, selon les pays. A défaut de ces boissons, ajoute-t-il, on pourrait les remplacer par un mélange de miel, d’eau-de-vie et d’eau, dans la proportion d’une cuillerée à bouche ou deux onces de miel et d’un demi-poisson d’eau-de-vie dans une pinte d’eau. L’abbé conseille aussi d’ajouter un peu de riz à la soupe des moissonneurs. Les hommes soumis à ce maigre régime travaillent sans relâche; de nos plaines du Soissonnais et du Valois ils tirent de belles moissons et, en ce matin de juillet, ils besognent avec ardeur.

Tout à coup, vers les 8 heures 1/2, l’un d’eux alarme ses compagnons de labeur. Dans un champ proche, il voit un spectacle qui le terrifie : ce sont les brigands qui viennent couper les blés en vert, ces brigands qui, hier, étaient vers Soissons et sont aujourd’hui dans les plaines de Néry ! On regarde. Oui, là-bas, il se passe quelque chose d’anormal. On entrevoit comme une mêlée confuse, on entend des cris. Ce sont bien les brigands ! Ils sont en nombre incalculable ! Sauve qui peut ! Et les travailleurs, abandonnant les champs, refluent en toute hâte vers le village le plus proche, où les nouvelles qu’ils apportent jettent la consternation. Hors d’haleine, ils parviennent cependant à raconter ce qu’ils ont vu. Le syndic de la municipalité fait sonner le tocsin. Et, d’un clocher à l’autre, la voix lugubre des cloches fait entendre l’appel du désespoir. Tous les villages, depuis la vallée de l’Automne jusqu’à Senlis, depuis Crépy jusqu’à Pont, sont alertés.

Dans tous ces hameaux du Valois, c’est l’affolement. Les brigands vont y venir. Un pauvre village n’offre pas, contre eux, protection suffisante. Ils auraient tôt fait de l’envahir, le saccager, torturer et massacrer ses habitants. Il faut fuir !En toute hâte, on se charge de quelques hardes, des quelques objets auxquels on tient le plus et l’on court vers les villes où l’on trouvera sécurité. C’est ainsi que Pont, Senlis, Crépy, Verberie voient arriver des foules de villageois apeurés, qui racontent les terrifiants événements. On dépeint des scènes atroces dont personne ne fut témoin. On dit que des filles ont été victimes des scélérats et que ceux-ci promènent, au bout des piques, des têtes fraîchement coupées.

Contre ces brigands, on s’arme. La maréchaussée saute à cheval ; les milices citoyennes se rassemblent ; les détachements de cavalerie en garnison à Senlis, Compiègne, Pont et Crépy accourent. Ces forces se rassemblent à Verberie où, bientôt, se trouve massée une petite armée de 6.000 hommes.

Cette troupe se met en marche. Elle va cerner les bandits, les capturer, les détruire. Cavaliers des régiments du roi et de la maréchaussée, milices bourgeoises se rendent à mi-chemin de Verberie à Crépy, là où l’on a signalé la présence d’une multitude innombrable de bandits.

On cherche en vain ces brigands ou leurs traces. On ne voit rien, rien que douze paysans qui font la sieste ! On les interroge : Ils n’ont vu aucun brigand. Tout ce qu’ils peuvent dire c’est que, le matin, ils se sont chamaillés entre eux et quelque peu gourmés. C’est leur mêlée confuse, aperçue de loin, qui a fait croire à l’irruption soudaine d’une bande sanguinaire dans ces paisibles cantons.

On ne pouvait que rire de l’aventure qui avait mis en alarme tout le Valois. Puis chacun s’en retourna, les bourgeois en leurs logis, les soldats et les gendarmes en leurs casernes.

Et un citoyen de Crépy, M. Dambry, envoya une relation de ces incidents au Journal de Paris, qui inséra sa lettre dans son numéro du 30 juillet 1789.

S’il n’y avait pas eu de brigands dans le Valois, il n’y en avait pas eu davantage dans le Soissonnais, car les informations envoyées par la municipalité de Soissons, et lues à la séance de l’Assemblée nationale du 28 juillet, avaient été démenties officiellement deux jours après. Cependant, dans le peuple, cette légende des brigands pillant les campagnes s’accréditait de plus en plus. Après avoir signalé les brigands dans les champs, on indiqua leur présence dans les forêts. Il y en avait des milliers, disait-on., dans la forêt de Chantilly.

Aussi, par une lettre du 14 août 1789, M. Deslandes, président du Comité permanent de l’Hôtel de Ville de Senlis, et M. Le Vasseur, secrétaire, crurent nécessaire de démentir ces bruits. Ils écrivirent la lettre suivante à divers journaux de la capitale :

« Nous sommes instruits que plusieurs personnes de Paris n’osent point voyager de notre côté, parce que le bruit s’est répandu qu’il y a, dans la forêt de Senlis, 2.000 brigands armés. Le vrai est qu’une soixantaine de chasseurs parcouroient les bois et tiroient continuellement il y a quelques jours, mais ils n’en vouloient qu’au gibier… »

Chose vraiment curieuse et qui a exercé la sagacité des historiens, la même panique se produisit, presque aux mêmes jours, sur les points les plus divers du territoire.

« Partout ou presque partout, écrit M. Aulard, on annonce que les brigands viennent. Pendant qu’on s’arme et se fortifie dans les villes, les campagnards émigrent dans des retraites, cavernes ou forêts. »

De son côté, Jaurès s’étend très longuement sur cette panique, étrange et mystérieuse, que l’on appela la Grande Peur, et dont il cherche en vain à démêler les origines et les causes : « Il y eut d’abord (au lendemain de la prise de la Bastille) comme un mouvement général de peur. La vieille autorité royale, qui, depuis des siècles, abritait le paysan, tout en le pressurant, semblait ébranlée et, comme elle était pour le peuple des campagnes la seule forme saisissable de l’autorité, il parut d’abord aux paysans que la société elle-même croulait et qu’ils allaient être livrés, s’ils ne se défendaient, à tous les brigandages.

Dans cette sorte de vacance du pouvoir, une légende de terreur se forma :

« Voici les brigands ! ils viennent brûler les bois, couper les blés, veillons et armons-nous ! »

D’un bout à l’autre de la France, les paysans s’arment en effet et font des battues dans les campagnes pour découvrir les fameux « brigands » que, d’ailleurs, on ne trouvait pas ».

Cette mystérieuse panique, qui, dans toute la France, troubla les campagnes en juillet et août 1789, laissa des traces profondes dans l’âme paysanne. Longtemps, pour les gens de nos villages, l’année 1789 fut celle de la « Grande Peur ».

« Chroniques du pays d’Oise. , Les sentiers du passé. »  J.Mermet, Impr. du Progrès de l’Oise, 1927.