l’Académie française

C’est pas pour des prunes

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louise moillonD’abord, il faut dire : Ce n’est pas pour des prunes, et l’on pourrait dire tout aussi bien : Ce n’est pas sans raison qui signifie la même chose. Mais, demanderez-vous sans doute, qu’ont donc à faire ici des prunes ?

Cette expression est assez vieille puisqu’on la trouve en alexandrin dans une comédie de Molière, et il est assez probable qu’elle était alors toute neuve. Voici en tous cas ce que l’on raconte. Dans un livre publié en 1700, le poète La Monnaye, membre de l’Académie
française, rapporte l’anecdote suivante concernant Martin Grandin, doyen de Sorbonne et savant docteur, mort en 1691 à l’âge de 87 ans.

Le doyen était grand amateur de prunes (ou plutôt de pruneaux) sèches. On lui fit un jour cadeau de plusieurs boîtes de prunes de Gênes, excellentes, dit-on, qu’il déposa dans son cabinet en ayant soin d’enlever la clef de la porte. Or, certain jour, distrait, il oublia cette précaution. Des escholiers (1), ses pensionnaires, entrèrent dans le cabinet et firent  main basse sur les prunes. 

Le doyen, furieux, se disposait à chasser les mauvais plaisants lorsque l’un d’eux, se jetant à ses pieds :

« Eh ! Monsieur, fit-il, si vous nous traitez de la sorte, voyez la conséquence : on ira dire partout que vous nous avez chassés pour des prunes ! » 

Le mot désarma le savant qui pardonna. L’aventure fut sans doute racontée à d’autres camarades, et les… prunes, vite devenues populaires, faisaient leur entrée par la grande porte dans le domaine des locutions proverbiales. 

1) Étudiants en Droit, et en Théologie en particulier.

Peinture de Louise Moillon.

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Le quarante et unième fauteuil

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théophile gautier-nadarDans le Figaro (supplément littéraire), M. Jean Monvel rappelle une anecdote sur Théophile Gautier. On la doit à François Coppée qui la conta, dans son cabinet de travail, à ses jeunes amis des lettres.

C’est un vers d’Athalie, leur disait Coppée, qui a fermé à Théophile Gautier les portes de l’Académie française.

Et il expliqua :

L’excellent poète venait de poser sa candidature pour la deuxième ou troisième fois. Tous les obstacles étaient à peu près levés, toutes les hésitations presque vaincues. Il ne restait à corrompre que deux ou trois classiques endurcis, que le légendaire gilet rouge de la première d’Hernani, agité dans leurs souvenirs, affolait comme des taureaux de combat.

L’un des quarante invita ces derniers récalcitrants à dîner avec Théophile Gautier, les assurant qu’ils trouveraient en lui, malgré sa chevelure mérovingienne, un lettré savant et délicat, un érudit capable, en un mot, de combler à lui seul le puits sans fonds du Dictionnaire.

Le dîner se passa d’abord à merveille. Gautier éblouit les convives par cette conversation aussi brillante, aussi imagée, aussi correcte que le style de ses livres, et qui faisait dire par ses convives, l’invitant à la causerie: « Théo, fais-nous un article. » Mais, en prenant le café, entre hommes, l’un des Immortels entreprit le pauvre Gautier. Il lui reprocha son passé, lui récita des pages entières du Cours de Littérature de La Harpe, le traita un peu en petit garçon. Le poète, très bénévole de sa nature, le laissait dire. Enfin, le vieillard s’exalta :

Comment, monsieur Gautier, vous avez osé attaquer Racine !… Racine, l’Euripide français, l’auteur d’Athalie, de ces vers  admirables…

Et il déclama la première scène de la pièce jusqu’au distique :

    Du temple orné partout de festons
                                        [magnifiques
  Le peuple saint en foule inondait les
                                               [portiques.

Gautier, impatienté, ne put tenir davantage :

 Oh ! les malpropres ! dit-il, avec son flegme olympien. Inonder les portiques !… Cela prouve, monsieur, que la police du temps était bien mal faite !

Cette plaisanterie indigna l’académicien. Il s’en souvint au jour de l’élection. Et c’est pourquoi l’un des plus grands écrivains de ce temps ne s’est assis, comme Balzac et comme Dumas père, que sur le quarante et unième fauteuil.

« L’Echo d’Alger. » Alger, 1929.