le beau sexe

La galanterie de nos pères

Publié le Mis à jour le

coupleVolontiers se plaint-on que disparaisse de nos mœurs la politesse envers les femmes et je n’oserais affirmer que la plainte fût dénuée de tout fondement. Peut-être la faute n’en est-elle pas uniquement aux hommes.

Si traditionnelle que soit en France la déférence envers le beau sexe, à regarder de près la chronique de nos époques réputées les plus policées, on s’aperçoit que reparaissait parfois du côté masculin la rude malice du moyen âge à laquelle répondait, du côté féminin, une défensive capable de passer, à l’occasion, à de vigoureuses contre-attaques. 

Honoré d’Urfé écrivait, au début du XVIIe siècle : « Les femmes sont véritablement plus pleines de mérite que les hommes… Qui doutera que Dieu ne nous les ait proposées en terre pour nous attirer par elles au ciel ?… » 

Cette opinion n’était pas courante dans les gentilhommières de l’époque. Volontiers y pestait-on contre une créature frivole, inepte, bavarde, caquetarde :

« Il n’est guère hommes, disait-on, qui pour avoir patience endurent leurs femmes… Ne servent rien de les prendre sages et douces, car l’on peut dire de ces doucettes ce que l’on dit coutumièrement du vin doux quand il se fait aigre : il est bien plus âpre que tout autre vinaigre fait d’un autre vin. »

L’épigramme suivante se répétait volontiers après boire : 

Qui bat sa femme, il la fait braire ; 
Qui la rebat, il la fait taire.  
Les ânes, les femmes, les noix, 
Porter plus de profit, tu vois, 
A celui qui de grand secousse 
D’une main cruelle les pousse. 

Mais, à l’occasion, la brutalité masculine trouvait à qui parler.

La Grande Mademoiselle, qui figure dans le livre d’or des précieuses, avait, « sitôt qu’elle s’animait, un verbe et des gestes de pandour ». Elle se répandait, sous le moindre prétexte, en « mille imprécations », menaçait son interlocuteur de lui arracher la barbe. Au mariage de Gaston d’Orléans, deux duchesses, pour une question de préséance, « en vinrent aux poussades et aux égratignures ». Les dames de qualité avaient aisément la main et même le pied lestes et lourds. Mme de Vervins fouettait ses laquais et ses servantes de sa propre main et de si bon cœur qu’un de ces derniers en mourut.couple.En plein bal, le comte de Brégis reçut un soufflet de sa danseuse et par représailles la décoiffa. A souper, le marquis de La Case saisit un gigot et en frappa sa voisine au visage, la couvrant de jus. Elle en rit de bon cœur. 

Malherbe, le poète, souffletait sa femme jusqu’à la faire crier au secours. En revanche, Mme de Crepedo, de bonne noblesse bretonne, rossait son mari. « Tout le monde la fuyait, car elle voulait boire et avait le vin dangereux : elle cassait les verres et battait tout ce qu’elle trouvait sur son chemin… » 

Cette grossièreté de mœurs fut plus générale et persista plus longtemps que nous ne sommes tentés de le croire. Plusieurs grandes dames de la cour de Louis XIV se réunissaient couramment pour s’enivrer ensemble. Mme de Maintenon recommandait à une jeune fille sortant de Saint-Cyr de fuir les excès trop fréquents parmi ses pareilles, « comme le trop manger, le tabac, les liqueurs chaudes, le trop de vin ». 

L’abbé Goussault publia, en 1693, un petit ouvrage intitulé  Le portrait d’une femme honnête, raisonnable et vraiment chrétienne. Il y propose à l’admiration de ses ouailles une dame « si délicate sur les amourettes » que, courtisée par un duc, elle le cingla d’abord d’un quolibet « qui fit rire tant tout le monde », et puis « lui déchargea un si grand coup, de poing qu’il en pensa tomber par terre ». 

Ces anecdotes n’ont pas pour but de nous excuser aujourd’hui d’être mufles. Tout au contraire. A voir combien sont récents et précaires tels raffinements bien élémentaires, puissions-nous être plus attentifs à conjurer les retours ataviques de la brute qui est encore si proche de nous. 

André Lichtenberger. «  Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1925.
Dessins : Okun & Nollat.

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