le moyen âge

La poulette-au-bon-Dieu

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peggy_nilleIl y a longtemps qu’on a pu dire avec raison, en parlant de l’enfance, que cet âge est sans pitié, surtout pour les pauvres êtres inoffensifs qui, comme le crapaud, le hérisson, les petits oiseaux et certains insectes ailés, semblent plus spécialement visés par les bourreaux imberbes en quête de jouets vivants et de souffre-douleurs. Hérissons condamnés à se débattre et à agoniser dans l’eau, crapauds embrochés et suspendus par une patte, petits oiseaux plumés tout vifs, hannetons enfilés ou cloués sur un carton, libellules froidement désarticulées : tout cela, hélas ! un peu partout et depuis toujours, fait partie du programme en quelque sorte obligatoire des distractions enfantines…

Toutefois, certaines créatures privilégiées sont ordinairement exceptées de cette proscription et doivent à leur popularité — presque universelle — non seulement d’être à l’abri de toute cruauté, mais encore de se voir entourer d’un respect quasi religieux. Tel est, par exemple, le joli petit coléoptère que les naturalistes nomment coccinelle et que nous appelions vulgairement la bête à bon Dieu ou la poulette-au-bon-Dieu.

D’après la croyance populaire, trouver une bête à bon Dieu est d’un heureux présage, et lui faire du mal porte malheurs. Aussi les enfants eux-mêmes, si cruels envers la plupart des petits animaux sans défense, ont-ils soin de respecter la gracieuse bestiole. Tel gamin
impitoyable, qui passera des heures entières à se repaître des souffrances d’un malheureux hanneton ou à martyriser froidement un pauvre petit pierrot tombé du nid, se gardera bien de faire le moindre mal à la bête à bon Dieu dont il aura réussi à s’emparer : il se contentera de la faite grimper le long de son index ou de la caresser doucement dans le creux de sa main, en attendant qu’elle s’envole.

Tout en caressant la petite bête privilégiée, les enfants du Bocage ont coutume de lui adresser certaines paroles qui ressemblent à une sorte d’incantation plus ou moins superstitieuse, et dont la formule varie suivant les cantons. Voici celle qu’il me souvient d’avoir employée dans mon enfance :

Vole, vole, vole,
Petite bête à bon Dieu ;
Vole, vole, vole
Jusqu’en Paradis.

Une autre formule m’a été signalée naguère, je ne saurais dire par qui. Je la trouve ainsi notée dans mes carnets traditionnistes :

Vole, vole, vole,
Petite bête à bon Dieu.
Vole, vole, vole
Dessus la maison d’école.

Le privilège dont jouit la bête à bon Dieu serait-il un effet de la reconnaissance à laquelle a droit ce petit coléoptère qui, très carnassier, compte parmi les meilleurs destructeurs de pucerons ? C’est possible, mais non certain : car ne manque pas d’autres bestioles qui, bien qu’éminemment utiles comme insectivores, n’en sont pas moins, tous les jours et partout, en butte aux froides cruautés de l’espèce humaine. Le secret de ce privilège me paraît plutôt se rattacher à l’une de ces gracieuses légendes chrétiennes dont bénéficient, surtout depuis le Moyen Age, certains animaux symboliques qui ont ainsi la chance de se faire classer à part et, pour parler comme le bon saint François, d’être admis à se prévaloir du titre de « frères inférieurs ».

D’après une vieille tradition vendéenne, la bête à bon Dieu devrait sa popularité à un touchant épisode de la Passion :

Lorsque Notre-Seigneur, sur le point d’expirer, demanda à boire et qu’un des bourreaux lui présenta une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, une coccinelle, qui se trouvait au pied de la Croix, courut bien vite se tremper dans le cours d’eau voisin et s’en revint, à tire d’aile,humecter d’une fraîche goutte les lèvres du divin crucifié. Celui-ci, en reconnaissance, promit à la charitable bestiole qu’elle porterait désormais son nom, et que sa postérité serait bénie dans la suite des âges. Et voilà pourquoi la coccinelle s’appelle la bête à bon Dieu et est respectée de tout le monde, même des enfants les plus cruels; pourquoi aussi sa robe est marquée de taches rouges, produites par le sang tombé du front du Sauveur.

La légende ajoute que si la bête à bon Dieu, lorsqu’on la touche, laisse échapper une liqueur quelque peu nauséabonde, c’est en souvenir du fiel dont elle se souilla en accomplissant son acte de charité, et pour rappeler à l’ordre les oublieux de la promesse divine.

« La Vendée historique. » Luçon, 20 décembre 1908.
Illustration : Peggy Nille.

Un trouvère

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trouvereDans le moyen âge, lorsque les mœurs étaient barbares, et que la France ignorait encore ces arts d’agrément que l’on cultive tant aujourd’hui, le beau pays de la Provence donna naissance à des trouvères.

C’étaient des chanteurs qui allaient de palais en palais, célébrant les hauts faits des chevaliers, les beautés de la nature et les admirables préceptes de la religion. Une mandoline à la main, ils parcouraient les provinces du Midi et du Nord, pour aller récréer les belles châtelaines, et recevoir l’hospitalité pour prix de leur peine. Ils avaient la voix forte et mélodieuse, et chantaient en plein air comme des poètes inspirés. Ils redisaient des légendes, des contes en vers composés par eux et souvent improvisés.

Quand un de ces trouvères traversait quelque village, tous les habitants sortaient aussitôt de leurs maisons pour venir l’écouter. Il s’asseyait sur une pierre ou sur un tronc d’arbre, au milieu d’un champs autour de lui se rangeaient de belles dames et de charmantes petites filles qui lui demandaient de leur chanter une romance sur tel ou tel sujet qu’elles lui proposaient.

On voyait aussi quelquefois dans le cercle des amateurs, des jeunes pâtres vêtus d’une peau de mouton, ou des vieillards qui venaient se distraire au son de l’instrument délicieux dont le trouvère jouait habilement.

Que de fois il faisait pleurer son auditoire en chantant une ballade touchante ! que de fois, au contraire, il l’égayait par des récits naïfs et amusants ! Aussi combien il était aimé en tous lieux, et comme chacun s’empressait de lui offrir une place au repas de famille et un gîte pour la nuit !

« Beau trouvère, lui disait-on, vous nous avez rendus heureux cette journée, c’est à nous à être reconnaissant Asseyez-vous à notre table, buvez dans notre verre, passez les heures de repos dans ce logis, et demain, dès la pointe du jour, si vous ne voulez pas rester parmi nous, vous continuerez votre route. »

Les trouvères du moyen âge n’étaient point laids et misérables comme les chansonniers d’aujourd’hui. C’étaient ordinairement des hommes jeunes et brillants, voués à l’étude de la musique et de la poésie, des esprits élevés qui triomphaient de la barbarie des temps. Souvent des comtes, des ducs, des rois même se faisaient trouvères.

Les trouvères ont brillé pendant deux cent cinquante ans environ, jusqu’à la fin du quatorzième siècle. Avec eux ont disparu ces ballades qui font tant de peur ou tant de plaisir, ces contes en l’air dont on garde toujours le souvenir, ces productions légères si charmantes et si gracieuses, qui servaient à bercer l’enfance. Voilà comme , en avançant, les siècles laissent constamment derrière eux quelque chose de leur caractère primitif, comme tout s’use et se détruit sous la main du temps !

« Journal des femmes. »  Paris, 1843.
Illustration : John-Williams Waterhouse