Lebrun

Outrecuidance

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chêne et roseauM. Armand de Pontmartin raconte dans la Gazette de France une anecdote amusante de la vie de Lebrun, suivie de quelques très jolis vers de lui fort peu connus :

Il dînait un soir chez mademoiselle Mars avec un groupe d’artistes, de journalistes et de poètes. On parlait de l’incroyable  outrecuidance d’un jeune compositeur nommé Rossini, qui avait osé refaire le Barbier de Séville de Paisiello.

 A-t-on idée de cette-folie ? disait Berton.
— Je retiens d’avance une place au parterre des
Bouffes pour le siffler comme il le mérite, ajoutait Andrieux.

M. Lebrun, toujours habile à flairer le succès, essayait de défendre l’audacieux sacrilège.

 Voyons ! lui dit enfin la maîtresse de la maison, vous avez, mon cher ami, beaucoup d’esprit et de talent. Eh bien ! oseriez-vous refaire… par exemple… (elle chercha un instant) le Chêne et le Roseau ?…

M. Lebrun de-vint rêveur et ne parla plus que par monosyllabes. Une demi-heure après, il parut sortir de sa distraction, s’approcha d’une table, et crayonna les vers suivants :

— De mes rameaux brisés la vallée est couverte,
Disait au Vent du nord le Chêne du coteau;
Dans ton courroux, barbare, as-tu juré ma perte,
Tandis que je te vois caresser le roseau ?

— J’ai juré, dit le Vent, d’abattre le superbe
Qui me résiste comme toi,
Et de protéger le brin d’herbe
Qui se prosterne devant moi.
Avise aujourd’hui même à désarmer ma haine,
Ou j’achève aussitôt de te déraciner.
— Je puis tomber, reprit le Chêne,
Mais je ne peux me prosterner !

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1874.

Une simple faveur

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lavoisier-tribunal

Lavoisier, le créateur de la nouvelle théorie chimique , quoique bien plus occupé de recherches savantes que d’affaires politiques, avait été, comme tant d’autres victimes de la révolution , jeté dans un cachot. Condamné à mort, sans murmurer, il avait demandé une seule grâce : que l’exécution n’eût lieu que dans quelques jours, qui lui suffiraient pour terminer un ouvrage très utile peut-être à la science.

La république , lui avait répondu le farouche accusateur public, n’a pas besoin de science, mais elle veut que la justice ait son cours.

Et le lendemain, Lavoisier devait être guillotiné.

L’Athénée, malgré les orages révolutionnaires, tenait encore quelques séances. Fourcroy arrive à la réunion qui avait lieu le jour de cette cruelle condamnation, et, les larmes aux yeux, il annonce qu’il n’a pu l’empêcher. Lalande, Berthollet, Darcet, Desaulx, Lamarck, Lebrun, Cuvier, Brongniart, qui étaient présents , sont consternés. On se demande d’abord, mais en vain, s’il n’y avait aucun moyen d’arracher à la mort l’illustre chimiste.

Eh bien, s’écrie l’un d’eux, si nous ne pouvons sauver cette tête vénérable, nous pourrons, du moins, la couronner. Qu’une députation du  Lycée (l’Athénée) pénètre dans le cachot de notre pauvre collègue, et lui donne ce dernier témoignage de nos regrets et de notre admiration !

Ce projet, dont l’exécution était si menaçante pour ceux qui s’y dévoueraient, fut accueilli d’une voix unanime. Nous n’avons pu savoir quels furent les hommes qui exposèrent leur vie dans cette députation funèbre ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils réussirent à parvenir jusqu’au malheureux condamné ; c’est que son cachot retentit de leurs généreuses acclamations ; et Lavoisier, en marchant à la mort, emporta l’assurance qu’il laissait un grand souvenir, des amis et des admirateurs. Du reste, le dévouement des membres du Lycée ne fut fatal à aucun d’eux.

Le lendemain de l’exécution de Lavoisier, le grand mathématicien Louis de Lagrange commente : 

Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête et cent années, peut-être, ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.

« Journal des beaux-arts et de la littérature. »Paris, 1839.