légataire

Curiosité des testaments

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Rembrandt Harmenszoon van Rijn
Rembrandt Harmenszoon van Rijn

Un vieux célibataire, connu par son avarice et par ses richesses, ne pouvait conserver près de lui aucun domestique. Cet homme singulier exigeait, de ceux qui le servaient, un attachement sans bornes, et surtout une grande frugalité; mais, en récompense, il leur donnait les espérances les plus flatteuses pour l’avenir. Chaque mois voyait une foule de laquais entrer dans sa maison et en sortir. Tous ceux qui avaient été renvoyés dans les environs s’étaient présentés chez le célibataire, et pas un seul n’avait pu, malgré ses promesses, rester à son service.

L’avare, se voyant exposé à se servir lui-même, se promenant un soir sur la terrasse de son château, qui dominait. la vaste étendue d’une rivière fameuse par la légèreté et les ressources de l’esprit de ceux qui habitent ses bords, conçut un projet qui devait lui assurer pour jamais un laquais fidèle et surtout frugal. Il manda aussitôt son tabellion et lui dicta le testament suivant :

« Je donne et lègue au laquais qui me fermera les yeux 1 200 livres tournois en argent et mon domaine de Varac. »

Le bruit se répandit bientôt dans le canton que l’avare avait résolu d’être généreux après sa mort. Mille domestiques empressés lui offrirent leurs services. L’un d’eux s’imposa la loi de souffrir la faim et la soif pendant le reste de la vie du testateur. On prétend que ce malheureux serait mort d’inanition avant son maître si ce dernier eût vécu encore six mois; mais sa mort, si désirée par le domestique légataire, ferma le tombeau où la rare constance de celui-ci l’aurait infailliblement fait descendre.

Les héritiers de l’avare s’empressèrent de réclamer sa fortune. Quoiqu’elle fût immense, ils trouvèrent mauvais qu’il eût fait un testament. Le malheureux laquais, pouvant à peine se traîner, essaya de les toucher par le tableau des sacrifices qu’il avait faits; mais des héritiers ne sont pas ordinairement sensibles. Un de ceux de l’avare voulut voir le testament. En lisant ces mots: « Je donne et lègue au laquais qui me fermera les yeux, etc. »:

La donation est nulle, s’écria-t-il, avec une joie barbare.
Eh ! pourquoi, monsieur ? lui demanda le laquais en tremblant.
Mon oncle était borgne, répondit l’héritier, tu n’as donc pu lui fermer les yeux.

L’infortuné légataire, abattu par cette réponse, s’adressa aux jurisconsultes du temps, pour savoir si la donation faite en sa faveur était nulle. Ils décidèrent, d’une voix unanime, que c’était par l’intention du testateur, et non par une équivoque, qu’on devait décider la question; qu’il était évident que le testateur avait entendu par le laquais qui lui fermerait les yeux, celui qui resterait chez lui jusqu’à sa mort; qu’ainsi le légataire était fondé à demander l’exécution du testament fait en sa faveur.

Cette cause fut plaidée avec beaucoup d’éclat. Sa singularité excita la curiosité de la province entière. Le sénéchal du ressort confirma le testament, par une sentence qui fut applaudie du public.

Les héritiers en interjetèrent appel au parlement; mais leur appel n’eut point de suite.

« Bureaux de la Mosaïque » Paris, 1874.

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