légende

J’ai vu le serpent de mer

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serpent-merOn sait qu’il y a quelque temps, un de nos navires de guerre a rencontré, dans les eaux de la baie d’Along, près d’Haïphong, un animal étrange dont le commandant donnait officiellement, à ses chefs, cette description : pris d’abord pour un rocher, puis pour une énorme tortue.

« C’était une masse noirâtre, arrondie, que je prie d’abord pour un rocher, puis pour une énorme tortue… Peu après, je vis cette masse s’allonger et émerger successivement par une série d’ondulations verticales, toutes les parties du corps de l’animal ayant l’apparence d’un serpent aplati dont j’estimai la longueur à une trentaine de mètres et la plus grande largeur à quatre ou cinq mètres. »

On s’est demandé, à ce propos, si cet animal bizarre n’était pas de la famille du fameux  « serpent de mer » qui avait fait, jadis, couler tant d’encre dans la presse. Les savants ne se sont pas encore prononcés. Mais il nous a paru piquant de rapprocher, de cette curieuse rencontre, le récit que fit, il y a près de soixante ans, un chroniqueur parisien d’une excursion en mer qui lui avait permis d’apercevoir un monstre semblable : 

La voix sévère de la science ne s’est point encore prononcée pour éclaircir un fait que l’amour du merveilleux accepte volontiers au sujet du kraken, ou du serpent de mer. Mais je me rappellerai toujours qu’en 1846, me trouvant, pendant le mois d’août, à Newport, à l’époque de la saison des bains de mer, j’entendis raconter, à table d’hôte,  qu’un baleinier, arrivé la veille au soir, assurait avoir heurté, dans les eaux de l’île Nantuckel, un énorme serpent de mer qui avait plongé à l’instant pour reparaître à cinq cents mètres plus loin, visible de toutes parts, et offrant les plus effroyables proportions d’un monstre incommensurable. La peur avait empêché les marins de pourchasser ce  « kraken serpent », mais on l’avait suivi des yeux aussi loin que le télescope l’avait permis. Il avait, enfin, disparu dans la direction du cap Cod.

Cette histoire me parut, tout d’abord, un canard, d’autant plus que le journal de Newport l’avait reproduite in extenso, et que le rédacteur de l’article annonçait qu’un steamboat était frété pour aller chercher le « kraken serpent » et le combattre à outrance.

Naturellement ami du merveilleux, je quittai l’hôtel de l’Océan et me rendis au bureau du journal, où je trouvai le rédacteur de l’article occupé à faire ses préparatifs de départ. Il allait à la chasse du serpent de mer, et, lorsque je me fus nommé, il me proposa de l’accompagner. Inutile d’ajouter que j’acceptai cette proposition, qui me souriait de toute manière.

Un quart d’heure après, j’étais prêt à m’embarquer sur ce steamboat, à bord duquel se trouvaient près de deux cents amateurs armés de rifles de toutes sortes et de tout calibre. C’était le soir. Le soleil, qui se couchait, empourprait l’horizon au moment du départ. Une foule immense encombrait le warf, lorsque nous quittâmes la rive à toute vapeur. Du quai, on nous souhaitait un heureux voyage et une bonne chance. Je n’oublierai jamais de ma vie ce spectacle à la fois imposant et burlesque. Bientôt, les côtes s’amoindrirent, la nuit se fit et nous songeâmes au repos. Nous ne devions arriver au cap Cod qu’à la pointe du jour. Chaque héros s’arrangea de son mieux pour passer la nuit : les plus heureux dans un hamac; ceux qui étaient arrivés les derniers sur les banquettes, sur le plancher, où ils pouvaient.

Mon camarade dormait depuis longtemps et m’en donnait des preuves sonores, que j’étais encore éveillé, pensant au serpent de mer et à tous les Régulus américains qui allaient, dans quelques heures, me disputer l’honneur d’être le seul héros de la victoire. L’aube me surprit encore plongé dans ces réflexions orgueilleuses. Ma toilette et celle de mon ami furent vite achevées, et nous étions les premiers sur le pont, notre rifle à la main, un télescope dans l’autre, interrogeant l’horizon à travers la brume qui nous en dérobait la vue.

Peu à peu, le tillac se couvrit de tous les amateurs de ce sport d’un nouveau genre. Il ne manquait que des dames pour rendre la fête complète et l’on se serait cru, alors, à bord d’un steamboat parti pour une de ces excursions de pêche (fishing excursions) si célèbres aux Etats-Unis. Tous étaient prêts au combat. Il s’agissait de vaincre ou de mourir… sous le ridicule.

Deux heures se passèrent dans une attente pleine d’impatience. On désespérait déjà de rencontrer le moindre cachalot, le plus petit marsouin, la plus mince bonite, lorsque, tout à coup, une voix s’écria :

Good God ! I see him ! Je l’aperçois ! Voyez ! voyez ! là-bas, vers le Nord, dans la direction du cap Cod ! cette masse mouvante qui ressemble à une file de tonneaux attachés ensemble par chaque bout ! … Voyez ! Voyez !

D’abord, je l’avoue, je crus à une mystification. Les narrations fantastiques du  Constitutionnel et de plusieurs journaux américains me revinrent à la mémoire etobscurcirent ma myopie. Cependant, je voulais voir. Je cherchai à découvrir le monstre à l’aide d’un excellent binocle de Chevallier, qui ne m’avait jamais quitté dans toutes mes excursions de chasse… Enfin, dans la direction indiquée par le chasseur aux yeux perçants, j’aperçus, conforme à la description qui en avait été donnée, un immense poisson se tordant comme un S sur une mer assez calme.

A n’en pas douter, c’était un kraken, un serpent de mer. Le monstre n’était pas un mythe, c’était une horrible réalité.

Notre capitaine dirigea le navire sur cette masse mouvante et fit faire force de vapeur.

Un quart d’heure après, nous avions gagné sur le serpent. Nous pouvions mesurer approximativement sa longueur et distinguer ses formes, qui étaient celles d’une anguille gigantesque, mais très large sur le milieu du corps, et pourvue de nageoires fort longues, pareilles à des bras. La tête seule disparaissait sous l’eau, et, comme elle était la partie la plus éloignée de nous, il était impossible d’en saisir la configuration.

Nous n’étions plus qu’à une portée de caronade du monstrueux serpent, lorsque, tout à coup, un des chasseurs, qui se trouvait à l’avant du steamboat, eut la maladresse de tirer son rifle sur lui.

Ce mauvais exemple fut le signal d’une fusillade générale. Mais, bien avant que chacun de nous eût pu décharger son arme, le kraken disparaissait à tous les yeux, s’enfonçant à la mer et ne laissant, derrière lui, qu’un sillage qui s’aplanissait dans moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour l’expliquer.

Cinq heures durant, notre steamboat sillonna la mer du cap Cod et suivit les méandres situés entre toutes les îles et les récifs de la côte du Massachusetts-State. Mais ce fut de la vapeur perdue en pure perte : le serpent avait repris la route de ses vallées profondes, de ses algues touffues, où le calme règne toujours. Il nous fallut songer au retour, et nous tournâmes notre proue du côté de Newport,

Honteux et confus,
Et jurant, pour ma part, qu’on ne m’y prendrait plus !

Heureusement qu’il était deux heures du matin lorsque notre navire arriva à quai. Grâce à la nuit, il fut facile, à chacun de nous, de regagner inaperçu notre domicile respectif. Quant à moi, je rentrai à l’hôtel de l’Océan, j’acquittai ma dépense, et, avant le lever des pensionnaires de M. Beaver, le landlord de ce caravansérail hospitalier, j’étais sur le chemin de fer qui conduit de Boston à New York. Là, du moins, j’étais sûr de ne pas avoirà subir des railleries sans fin, des plaisanteries amères pour celui qui avait vu le serpent de mer, mais qui ne l’avait pas mis à terre.

Nestor Roqueplan. «  Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1904.

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Trésor

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ali-pacha-janinaLes Grecs viennent d’éprouver une bien pénible désillusion. Depuis un siècle, une légende voulait qu’Ali, le fameux pacha de Janina, que Dumas père mit en scène dans son célèbre roman, Monte-Cristo, eut enfoui, dans les jardins de son palais, d’immenses richesses, se montant à soixante millions de florins d’or. 

Jusqu’à présent, on n’avait tenté aucune recherche pour trouver le trésor. Mais le change est aujourd’hui si bas, le cours de la drachme si pitoyable, qu’on songea tout naturellement aux florins d’Ali-Pacha. Quel secours pour les finances grecques si l’on mettait la main sur le magot ! 

Des recherches furent entreprises. On fouilla la terre, on explora les grottes des alentours… Hélas !… pas plus de trésors que sur la main ! L’or d’Ali n’était qu’une chimère… Les Grecs ont perdu pas mal d’illusions depuis quelques années : c’en est une de plus qui s’en va.

« L’Éclaireur du dimanche. » Nice, 1923.

Les ombres tristes

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grotte-miraculeuseLes journaux belges racontent que, depuis quelques semaines, une dame blanche se promène chaque soir sur la lisière des bois du pays de Thuin et, particulièrement, aux environs de l’abbaye d’Aulne. 

C’est peut-être le cas de rappeler que la dame blanche n’a rien de spécial au pays de Thuin. Elle occupe une place prépondérante dans la poésie germanique, mais on la trouve également en Ecosse, en Belgique, en France, jusqu’en Italie. Tout le monde connaît la dame blanche d’Avenel, cette si douce « Meg Merillis » du « Guy Mannering » de Walter Scott, dont Boïeldieu, aidé d’un médiocre livret de Scribe, fit un agréable opéra comique. La Dame blanche de l’hôtel de Cluny, à Paris, est célèbre : la Renaissance y voulut découvrir l’ombre plaintive de Marie Stuart, qui, veuve de François II, avait passé à Cluny le temps de son deuil, un deuil blanc, tel que les reines d’alors le portaient.

De même, l’ancien palais du comte d’Egmont, à Bruxelles, devenu l’hôtel d’Arenberg, possède la dame blanche, visible quand est prochain le trépas de quelqu’un de la  maison. Cardan rapporte, d’une famille noble de Parme, que lorsqu’un de ses membres devait mourir, on voyait toujours une vieille femme aux voiles blancs assise sous la cheminée de la demeure patrimoniale. C’est une Dame blanche encore qui, depuis des siècles, se montre dans les résidences impériales au moment du trépas des membres de la maison d’Autriche : c’est elle qu’on vit à Miramar la veille du jour où l’on allait exécuter l’archiduc Maximilien à Queretaro, et elle fut à la Hofburg lors du drame de Meyerling et de l’assassinat de l’impératrice Elisabeth. 

On pourrait prolonger à l’infini la nomenclature de ces ombres tristes, mais il suffira de rappeler la plus jolie, la plus touchante des histoires de Dames blanches. Elle vient de Flandre et n’est pas très répandue en dehors de son cercle d’origine :

Une pauvre campagnarde était morte en couche. Dès la première nuit après ses funérailles, comme le nouveau-né pleurait, on vit soudain entrer dans la maison en deuil, un fantôme blanc, ayant les traits et la stature, de la morte, qui prit l’enfant dans son berceau, s’assit  avec lui sur une escabelle, le caressa, le baisa au front, lui donna le sein, puis, après l’avoir replacé endormi sur sa couchette, disparut sans qu’on l’eût entendu marcher. Et la même ombre revint chaque nuit, durant des mois, pour faire exactement la même chose, jusqu’au moment où le petit fut assez fort pour être sevré. Alors, elle cessa ses visites. 

Mais la foi en cette légende devait rester tellement solide au cœur des paysans de certaines régions flamandes, que l’on y affirme encore couramment et énergiquement l’inutilité de s’occuper de la nourriture nocturne des poupons dont la mère mourut en les mettant au monde, car celle-ci sortira du tombeau et viendra chaque nuit allaiter son enfant aussi longtemps que ce sera nécessaire. 

Beaucoup de bébés ont souffert et furent victimes de cette croyance naïve, et, certes, jamais personne n’a vu une mère défunte allaiter son enfant. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1902.

Les hommes-loups

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hurlements-joe-danteOn va nommer incessamment quelques lieutenants de louveterie. Il ne faudrait pas en conclure que le nombre des loups a grandi dans ces dernières années. Bien au contraire, ces animaux sont devenus très rares en France, alors qu’autrefois ils y étaient un objet de terreur pour les campagnards, en raison de leur audace et de leur férocité. L’Orléanais, le Poitou, le Berry, la Normandie avec ses vastes forêts, l’Artois, l’Anjou, presque toutes nos vieilles provinces avaient à compter avec les loups, terribles pour les bêtes domestiques, et ne craignant pas de s’attaquer aux enfants, aux femmes, et même aux hommes, lorsqu’ils étaient trop pressés par la faim.

Il faut voir dans cette frayeur générale que causaient les loups, la source de mille légendes singulières, de contes épouvantables, sombres histoires, qu’on racontait au coin du feu dans tous les villages, et particulièrement de cette croyance au loup-garou,  acceptée comme exacte depuis les temps les plus reculés, mentionnée par Virgile, Pline et Strabon, plus tard par saint Jérôme et saint Augustin, et confirmée d’une manière solennelle dans l’assemblée de théologiens consultée à cet effet par l’empereur Sigismond.

Inutile de dire que le moyen âge accepta le loup-garou avec empressement et lui donna une place fort honorable à côté du diable, des sorcières, des revenants, des fantômes et des vampires. Cette conviction était si forte qu’elle survécut à ces temps de naïve crédulité. Je ne voudrais pas assurer qu’elle existe encore aujourd’hui dans quelques hameaux isolés, mais il est certain qu’au moment de la Révolution elle possédait toute sa force. On assassina la châtelaine de la Lande-de-Lougé, dans l’Orne, en 1796, parce qu’on la croyait sorcière et meneuse de loups.

J’ai dit, tout à l’heure, que la croyance au loup-garou remontait à la plus haute antiquité. Hérodote nous en fournit la preuve « II parait, dit-il, que les Neures sont des enchanteurs s’il faut en croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup, pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. » En effet, le loup-garou n’est point un loup, c’est un être humain qui, pour un temps plus ou moins long, a pris l’apparence d’un animal.

Les vieilles chroniques d’Auvergne rapportent qu’un chasseur de ce pays, s’en allant à la recherche du gibier, fut appelé par un gentilhomme, comme il passait devant la demeure de ce dernier, lequel lui demanda de lui montrer au retour ce qu’il aurait tué. Le chasseur promit. Un peu plus loin, il vit venir de son côté un loup de forte taille, le tira et le manqua. Attaqué par la bête féroce, il saisit son couteau de chasse et lui trancha la patte droite. Le loup, alors, prit la fuite en hurlant. Le soir, cet homme raconta son aventure au gentilhomme, et celui-ci voulut voir la patte coupée. Au grand effroi des deux amis, il se trouva que cette patte s’était changée en une main de femme, portant au doigt un anneau que le seigneur reconnut pour appartenir à son épouse. Il se rendit aussitôt auprès de cette dernière, l’obligea à dégager son bras droit, qu’elle tenait caché, et vit qu’elle avait, en effet, la main coupée. Livrée à la justice, cette femme loup-garou  fut brûlée vive.

Ici, nous sommes dans le fantastique, mais nous revenons à la réalité avec l’histoire du malheureux Jules Garnier, condamné à mort comme lycanthrope, en 1591, par un arrêt du Parlement de Dôle, arrêt qui figure dans les Archives curieuses de l’Histoire de France.

Ce Garnier se croyait changé en bête féroce. C’était un fou. Au vignoble de Chastenay, à un quart de lieue de Dôle, il étrangla une fillette de douze ans et la déchira avec ses dents. Un mois plus tard, il recommença, mais l’arrivée de trois cultivateurs l’empêcha de dévorer sa victime. Quinze jours après, au vignoble de Gredisans, il mit en lambeaux le corps d’un jeune garçon, et, proche le village de Porouse, il allait en faire autant du cadavre d’un petit berger, lorsque des gens survinrent, qui l’arrêtèrent.

En présence des déclarations formelles d’aliénés de cette espèce, comment être surpris de la croyance universelle au loup-garou? C’est pourquoi Claude Prieur, en 1596, Beauvoys de Chauvincourt, en 1599, et Nynaud, en 1615, écrivirent tour à tour sur la Lycanthropie ou transformations d’hommes en loups, vulgairement dits loups-garous. De son côté, l’Angevin Le Loyer et Bodin, hauteur de la Démonologie, firent une large place à ces êtres fantastiques dans leurs absurdes ouvrages, produits d’une imagination délirante. Les gens instruits reconnaissaient, d’ailleurs, que les lycanthropes étaient des malades, qu’il fallait traiter comme tels. Dans son Traité de la guérison des maladies, l’ancien auteur Donat de Hautemer l’explique avec la simplicité pleine de saveur de sa curieuse époque

« Il y a, dit-il, des lycanthropes en lesquels l’humeur melancholique domine tellement qu’ils pensent véritablement estre transmuez en loups; ceste maladie est une espece de melancholie, mais estrangement noire et vehemente, car ceux qui en sont atteints sortent de leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute chose, et toute nuict ne font que courir par les cœmetieres et autour des sepulchres tellement qu’on descouvre incontinent en eux une merveilleuse altération de cerveau.« 

Donc, pour les savants de jadis, le loup-garou n’existe pas. C’est un misérable insensé qu’il faudrait enfermer. Tel ce villageois qui, se croyant loup, en 1541, blessa ou tua plusieurs de ses voisins. A la fin, on le maîtrisa, et comme on lui disait qu’il n’avait point l’apparence d’un animal, il expliqua que les loups-garous étaient velus entre cuir et chair, au contraire des vrais loups.  Les autres, tranquillement, se mirent à l’écorcher pour s’en assurer, « puis, conoissant leur faute, et l’innocence de ce melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains desquels il mourut quelques jours après« .

Le mois de février était celui des lycanthropes. A cette époque de l’année, toujours au moyen âge, la maladie devenait quelquefois épidémique. C’est, du moins, la conclusion qu’il faut tirer de certains récits, consignés de bonne foi par des écrivains sincères, et en particulier de l’étrange cas de folie collective qui se produisait en Livonie, où les gens des villages se rassemblaient, à un mystérieux appel, et, se croyant tous changés en loups,  parcouraient les campagnes en hurlant, jusqu’au moment où ils tombaient épuisés sur la terre.

Ailleurs, le loup-garou sautait sur les épaules de l’homme isolé, et le forçait à prendre sa course à travers les champs. Au Salon de 1857, Maurice Sand exposa une scène de ce genre, un paysan surpris dans un large chemin de pâture par l’animal fantastique, et, fou de terreur, s’élançant devant lui avec des gestes éperdus. Cette oeuvre, pleine de force, et où règne un sentiment de mystère, provoque chez les plus sceptiques une impression de malaise, et fait comprendre à quel point la croyance au loup-garou devait démoraliser les habitants des campagnes.

Nous n’en sommes plus là, heureusement. Avec les véritables loups, le loup-garou s’en est allé et ne reviendra pas. Cependant, les lycanthropes n’ont point cessé d’exister. De temps à autre, un de ces sinistres fous se montre parmi nous. C’est Jack l’Eventreur, à Londres, Joseph Vacher, en France, épouvantables bêtes féroces qui, dans les siècles de jadis, eussent été rangés parmi les démoniaques.

Jean Frollo. « Le Petit Parisien : journal quotidien du soir. » 1911.

Une tragique affaire

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hansiCe sont des gens très malicieux évidemment qui prétendent que l’Alsacien a l’esprit superstitieux, mais d’autres plus malicieux encore certifient qu’au fond de toutes ces histoires de sorcellerie et de superstition, il y a une question d’intérêt ou de vengeance. Peut-être… je ne veux pas conclure, et en laisse le soin au lecteur.

Que faire lorsque toutes sortes d’animaux la nuit vous tourmentent ? Les portes et les fenêtres sont closes et cependant des lapins, des chats, viennent gambader dans la chambre et sautent même sur le lit. C’est ce qui se produisait journellement dans la chambre de Mlle Adèle S… à Uttenheim. Son frère constata les mêmes choses et vit même un nain et un homme noir.

Le père prévenu fut persuadé qu’un sorcier en voulait à sa famille et se muait ainsi en animaux pour venir la nuit exercer ses maléfices. II alla consulter des « contre-sorciers » notamment Mme L… à Neunkirch et Mr. T… à Nieder-Steinbach.

Ceux-ci- conseillèrent de disposer dans la maison des balais avec les manches dirigés vers le plancher, et recommandèrent l’achat de médailles portant, l’inscription « Sanctus spiritus » souveraine contre les sorciers… Mais…le père S… ne s’en tint pas là, il voulut atteindre directement le méchant qui troublait la paix de son foyer. Il découvrit que c’était un de ses voisins Monsieur M…et un soir, accompagné de ses trois fils, et armé d’un fusil, il alla attendre le coupable devant sa maison. Celui-ci sortit bientôt… le père S… dit : « Garçons n’ayez pas peur » , et il tira… le sorcier était mort.

Dans le village d’Uttenheim ce fut un soulagement pour certains, mais d’autres accusèrent le père S… d’avoir tout simplement réglé une question d’intérêt avec M…, et d’avoir inventé cette histoire de sorcellerie. Voilà des gens bien mal intentionnés. Ne voudraient-ils pas faire passer l’Alsacien pour un être plein de malice ?

Ne vaut-il pas mieux croire qu’à cette époque les gens avaient encore conservé un certain fonds de naïveté ou que les maléfices de sorcellerie étaient courants… A cette époque, dis-je !… je m’aperçois à l’instant que cette histoire n’a pas été prise dans une vieille chronique, mais bien dans les journaux locaux du 27 novembre dernier.

« Annales africaines. » Alger, 1926.
Illustration : Hansi.

La Chandeleur

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galette-bretagneLe lundi 2 Février, jour de la purification, on fêtera la Chandeleur dans les campagnes et aussi dans les villes qui ne sont pas si infidèles qu’on le croit aux traditions du passé.

Comme beaucoup d’autres fêtes religieuses, celle là n’est pas qu’une adaptation chrétienne d’une réjouissance païenne et le paysan qui, de nos jours, bat sa farine pour en faire des crêpes qui doivent lui donner de l’argent toute l’année, ne se doute certainement pas qu’à l’exemple de tel ancêtre anonyme, disparu depuis deux mille ans, il rend hommage à son tour et à sa manière à Cérès, la Déesse des moissons.

Les proverbes, nos bons vieux proverbes où tant de vérités contrôlées sont résumées, s’occupent beaucoup de la Chandeleur et lui prêtent plus d’une influence.

On assure, par exemple, que le soleil est le mauvais compagnon de la fête. En effet :

Quand le soleil luit à Chandeleur croyez
Qu’encore un hiver vous aurez, et puis :
Quand la Chandeleur luit,
L’hiver quarante jours s’ensuit.

Et voici encore un dicton qui, sous sa forme originale, exprime la même prévision : « Si la loutre voit son ombre le  jour de la Chandeleur, elle rentre pour quarante jours dans son trou ».

Donc, ne souhaitons pas voir le soleil le 2 Février. Il n’est pas besoin de lui pour nous apporter du bonheur. Il suffit de se livrer fidèlement aux pratiques traditionnelles en usage un peu partout. D’abord, les amoureux : Ceux-là ne se borneront pas à échanger des serments éternels sous la protection de la Vierge, car nombreux sont ceux ou celles qui en sont encore à la recherche de l’âme-sœur. Pour la trouver, pour la connaître, ils devront, la veille de Chandeleur, se placer devant le feu de l’âtre et, en lui tournant le dos, jeter sur les tisons une poignée de cendres. En même temps, ils prononceront l’incantation suivante :

Chandeleur, Chandeleur,
Je le cache à… heures;
Fais-moi voir en mon dormant
Celui que j’aurai d’mon vivant. 

Ensuite, ils iront se coucher, en ayant soin de ne parler à personne et ils pourront être assurés (du moins la tradition l’affirme) de voir bientôt en songe  l’image de celle ou de celui qui les aime ou qui les aimera.

Passons, à présent, à des buts moins  folâtres. Le cierge de la Chandeleur a plus d’une vertu. D’abord, il préserve de la foudre. Quand, la veillée finie, vous l’éteindrez, ayez soin, bonnes gens, de le conserver avec soin. Il pourra vous servir pour conjurer le mauvais sort qui peut frapper vos bestiaux. Vous n’aurez pour cela qu’à l’allumer sous le ventre des bêtes. On prétend aussi qu’une goutte de sa cire glissée dans une cartouche rendra infaillible votre coup de fusil et que trois gouttes jetées dans de l’eau bénite, rendront celle-ci efficace pour guérir l’érysipèle.

Faut-il vous avouer que notre confiance en de pareilles propriétés n’est pas très robuste ? Nous préférons croire à la vertu des crêpes. Si, en effet, contrairement à la légende, elles ne nous procurent pas de l’argent toute l’année, du moins avons- nous eu la satisfaction de nous en régaler. Ce doit bien être la raison pour laquelle la vogue de la Chandeleur est demeurée solide. Au dix-huitième siècle, Louis-Sébastien Mercier écrivait : « Toute fête fondée sur la bâfre doit être immortelle ». Celui-là connaissait les hommes…crepesDans maintes campagnes on croit toujours, dur comme fer, que la ferme où l’on ne fait pas de crêpes ou bien où elles n’ont pas réussi doit voir fatalement le blé de ses champs se carier, l’été venu. A la ville même, dans les patriarcales familles, on fait les crêpes de la Chandeleur. Chacun prend à son tour la queue de la poêle. Celui qui retourne correctement sa crêpe et la lance ensuite d’une main sûre pour la recevoir avec adresse dans le beurre bouillant, peut compter sur du bonheur pour toute l’année. Quant au maladroit qui la laisse retomber sur la plaque du fourneau sous la forme d’un chiffon fripé, il peut s’attendre à toutes les avanies du sort, jusqu’à la revanche de la Chandeleur suivante. Cependant, il y a certaines exceptions rituelles. Ainsi, en Normandie, du moins dans certaines contrées, la coutume est de faire sauter la première crêpe sur l’armoire où elle devra rester. C’est la condition indispensable au bonheur de la maison.

Il reste encore à dire un mot d’une coutume touchante et d’une légende poétique. En Bretagne, où les traditions sont demeurées si fortes, quand le marin ne rentre pas alors que la mer est mauvaise, sa femme rallume dévotement le bout de cierge de la Chandeleur. Si le vent l’éteint, c’est un présage redoutable. Mais si, malgré la bourrasque, la flamme résiste, Dieu soit loué, l’espoir est permis.

Et voici maintenant la légende : on assure que la purification marque aussi les fiançailles des oiseaux. De fait, on a remarqué que, ce jour-là, des vols innombrables passent et repassent dans la campagne. C’est un ébattement ailé qui dure jusqu’au crépuscule. Et l’on prétend que pinsons, rouges-gorges et fauvettes échangent les promesses qui seront consacrées. Mai venu, dans la douceur tiède des nids…

Les sceptiques souriront peut-être de nos puériles coutumes. Sans doute, la génération actuelle, plus terre-à-terre que ses devancières, ne s’attarde pas aux traditions populaires. Ne nous demandons pas si elle a tort ou raison. Disons simplement que les choses d’autrefois avaient leur charme et saluons-les au passage l’un souvenir ému.

Marcel France. « L’Écho de Bougie. » 1931.

L’esprit dans la bouteille

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jean-veberUn esprit hantait les écuries d’un métayer. Les vaches ne donnaient plus de lait, les chevaux furieux rompaient leurs licols.

Que faire en pareil cas ? La sorcière consultée conseilla de clouer sur la porte un morceau de plomb bénit et de placer à l’entrée de l’étable une bouteille vide. L’esprit conjuré devait y entrer. Il suffisait ensuite de boucher la bouteille et de l’enterrer dans un champ. Ce que fit notre métayer. 

Longtemps après ces événements, alors que tout le monde avait oublié la bouteille et l’esprit, une route fut établie dans la région. Un des tournants de cette route était très dangereux et vit maints accidents. Les animaux s’affolaient à ce passage, les chiens hurlaient, les voitures versaient. Une vieille femme explique que l’esprit de la bouteille avait dû s’échapper et que si on creusait au tournant de la route on trouverait certainement des débris de verre provenant de la bouteille enterrée par le métayer.

Ce qui fut vérifié.

L’esprit a été conjuré de nouveau et la circulation en ce passage est redevenue normale. Mais sait-on jamais ? L’esprit qui est enfoui maintenant sous ce tas de pierres ne réussira-t-il pas un jour à se libérer de nouveau

Illustration : Jean Veber.