Léonard de Vinci

Les vols dans les musées 

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la_jocondeLes richesses accumulées dans ces « cimetières de l’Art » qu’on appelle des musées, ont bien souvent tenté les voleurs. Mais, autrefois, ce n’étaient généralement pas les tableaux qui excitaient les convoitises des malfaiteurs. 

C’est que, jusque-vers le milieu du dix-neuvième siècle, les tableaux, même les plus anciens, ne passaient pas pour représenter de véritables fortunes. Le collectionneur, en ce temps-là, était un type assez rare. On connaissait parfaitement les quelques amateurs qui possédaient un « cabinet »; et c’eût été folie que d’aller leur proposer un tableau volé  dans quelque musée, parce qu’ayant une connaissance parfaite de tout ce que renfermaient les collections publiques, ils eussent immédiatement reconnu l’objet et fait arrêter le voleur. 

Mais la situation a changé de nos jours. L’amateur, si rare naguère, pullule à présent. Tout nouveau riche veut avoir sa galerie; et il achète à n’importe quel prix. C’est à son snobisme que nous avons dû le prodigieux agiotage qui s’est produit depuis tantôt un demi-siècle (article paru en 1939) sur les œuvres d’art des écoles les plus diverses. Et puis, l’Amérique est entrée dans la danse. Elle s’approprie à coups de dollars les chefs-d’œuvre de la vieille Europe. Tant pis pour les pays qui ne savent pas défendre leur patrimoine artistique ! Ils seront peu à peu dépouillés. 

Et cette « collectionomanie » encourage tout à la fois et l’industrie des faussaires, qui fabriquent de fausses œuvres d’art et des faux tableaux, et celle des voleurs qui pillent les églises, les collections privées et les musées. Sans doute, on y volait auparavant — on y a volé de tout temps — mais on n’y volait pas les toiles. Ce que les cambrioleurs d’autrefois recherchaient, c’était uniquement l’objet en matière précieuse, le bijou ou la pièce de numismatique dont ils se débarrassaient plus aisément et à meilleur compte qu’ils ne l’eussent pu faire d’un tableau. 

La nuit de la Saint-Barthélémy 

Le plus ancien vol de ce genre dont on ait conservé le souvenir est celui qui fut accompli au Louvre, dans la nuit du 24 août 1572. Date tragique que des événements autrement graves qu’un simple vol ont fixée dans l’histoire. Ce fut la nuit de la Saint-Barthélémy. Profitant du désarroi causé jusque dans le palais par les massacres qui ensanglantaient Paris, des hommes armés et masqués pénétrèrent jusqu’au cabinet royal des monnaies et médailles et emportèrent la collection entière. 

Moins d’un siècle plus tard, en 1665, le « Cabinet » fut de nouveau dévalisé. Le voleur y pénètre la nuit, comptant n’y rencontrer personne. Mais le « concierge » comme on disait alors, c’est-à-dire le conservateur des monnaies, l’abbé Bruscaud, antiquaire renommé, couchait auprès des richesses dont la garde lui était confiée. Il accourut au bruit, mais il n’eut pas le temps d’appeler à l’aide : le voleur l’étendit mort d’un coup de poignard au cœur. 

Mais le vol le plus considérable dont notre musée de numismatique ait eu à souffrir est celui qu’y accomplit, en 1832, un ancien forçat évadé, du nom de Fossier. Ce malfaiteur y pénétra une nuit et fit main basse sur les plus belles pièces. Il en emporta quarante kilos dans un sac. Sa capture fut un des hauts faits du célèbre Vidocq. Celui-ci, comme chacun sait, avait été voleur avant d’être policier. Il avait connu Fossier au bagne de Brest; et ce dernier l’avait quelquefois entretenu d’un projet de cambriolage du cabinet des médailles. Vidocq se souvint à propos de ces confidences de son compagnon de chaîne, et il se mit à la recherche de Fossier. Il le retrouva chez son frère, horloger, quai de la Tournelle. Mais il était trop tard pour sauver les pièces volées : elles étaient fondues en lingot. La perte fut évaluée à plus de quatre millions. 

Histoire de la Tête de Bois

Les voleurs de musées, en ce temps-là, ne se piquaient pas d’être des amateurs d’art; ils se contentaient de voler de l’or et dédaignaient tout ce qui n’était pas en matière précieuse. Ceux d’aujourd’hui ont plus de discernement; mais, par contre, ils témoignent de moins de sens pratique que leurs devanciers. 

Quand ils volent un chef-d’œuvre pour sa beauté universellement reconnue, pour la valeur que lui donne sa célébrité, ils commettent fatalement la pire des gaffes. Il n’y a pas d’exemple, en effet, que le voleur d’une œuvre d’art célèbre, connue du monde entier, ait pu en tirer profit. Voler la Joconde de Léonard de Vinci ou l’Indifférent de Watteau, ou quelque autre tableau fameux d’un des grands musées du monde, autant vaut voler les tours de Notre-DameVoulez-vous une anecdote typique à ce propos ? Voici l’histoire de la Tête de Bois du musée de Vienne (Isère). 

Ce musée possédait une tête de femme qui était en Ivoire, mais que l’on croyait en bois, et qu’on estimait, dans le monde des archéologues, comme l’une des plut remarquables sculptures sur bois connues de l’époque romaine. Un beau jour, la Tête de Bois disparut. Vainement on la chercha. On avait renoncé à la retrouver, lorsque, quelques mois après, en mettant de l’ordre dans un des bureaux d’octroi aux portes de la ville, les employés trouvèrent un paquet soigneusement enveloppé qu’ils ouvrirent. O surprise ! Ce paquet contenait la fameuse Tête de Bois

Le receveur de l’octroi se souvint alors qu’un jour un honorable commerçant de la ville, qui était même conseiller municipal, l’avait prié de vouloir bien lui garder ce paquet qui l’encombrait et qu’il devait venir reprendre en passant. Or le personnage n’était jamais revenu. Ayant volé l’œuvre d’art, il s’était rendu compte, son larcin accompli, qu’il ne pourrait s’en défaire; et il n’avait rien trouvé de mieux que de la déposer sous un prétexte au bureau de l’octroi. 

La Tête de Bois réintégra le musée; et le voleur, arrêté, paya de la prison ce vol sans profit pour lui. C’est là ce qui se produit généralement : les vols des œuvres d’art célèbres ne réussissent jamais à ceux qui les ont accomplis. 

Des vols un peu partout 

Ce n’est guère que depuis une cinquantaine d’années (article paru en 1939) que les vols dans les musées se sont généralisés. On a beaucoup volé dans les musées de province. Et quoi d’étonnant ? Ces musées, en général, manquent de la surveillance la plus élémentaire. 

La fameuse bande Thomas, spécialisée, il y a une trentaine d’années, dans le vol des œuvres d’art des églises, dépouilla aussi quelques musées. Elle enleva au musée de Guéret plusieurs croix, châsses et reliquaires. Le musée d’Amiens reçut aussi la visite d’une bande de voleurs. Ceux-ci étaient des connaisseurs, car ils avaient jeté leur dévolu sur une précieuse miniature et sur six des meilleures toiles du musée. Le piquant de l’aventure, c’est que le musée d’Amiens venait d’être muni d’un système de sonneries électriques qui devait donner l’alarme en cas de cambriolage. En raison de ces précautions nouvelles et qu’on croyait suffisantes, la surveillance par rondes avaient été supprimée. Les voleurs, probablement, connaissaient cette circonstance et n’attendaient que cela pour agir. Ils le firent en toute sécurité, car les gardiens dormaient et les sonneries ne fonctionnèrent pas. 

A la même époque, le musée des antiquités de Rouen reçut la visite de cambrioleurs qui y prirent quatre émaux précieux. Le musée de l’Armée fut aussi dévalisé en 1904 et 1905. Le voleur, un certain Guillemain, fut pincé quelque temps après à l’Hôtel des Ventes, en flagrant délit. En 1923, on vola, au palais de Versailles, deux tapisseries des Gobelins, qui furent retrouvées coupées en morceaux. A Chantilly, ce fut le célèbre Diamant rose qui disparut une nuit. Mais les voleurs, ne sachant qu’en faire, en furent réduits à le restituer. 

Le musée des Colonies fut, lui aussi, victime des cambrioleurs; au mois de novembre 1937, on y vola le Trésor du sultan Ahmadou, que le général Archinard, après avoir chassé le souverain soudanais, avait rapporté en France en 1872. 

De la Joconde à l’Indifférent 

Mais venons-en au musée du Louvre. A plusieurs reprises, depuis une trentaine d’années, de petits objets disparurent du musée des Antiques. Puis, un beau matin d’août 1911, on s’aperçut que l’une des œuvres les plus importantes, la plus célèbre peut-être du musée, la Joconde avait été enlevée. On se livra à maintes conjectures sur les raisons de ce vol sensationnel; on bâtit force romans. Or la vérité était toute simple. Un ouvrier italien, employé à des travaux de réfection dans les salles du musée, s’était imaginé qu’il tirerait profit d’une peinture aussi célèbre, Il l’avait décrochée, le plus facilement du monde, et l’ayant sortie de son cadre, il l’avait tranquillement emportée sous son bras. 

Pendant deux ans et quatre mois, Mona Lisa demeura exilée du Louvre. L’homme l’avait emportée en Italie. Ce n’est qu’au mois de décembre 1913 qu’il se décida à en proposer l’achat à un antiquaire de Florence et qu’il se fit prendre, en voleur naïf qu’il était. 

Espérons que le même sort attend le ou les voleurs qui, audacieusement, viennent d’enlever, en plein jour, l’Indifférent de Watteau. Mais, en attendant, il faut tirer de l’aventure un enseignement : c’est à savoir que nos musées nationaux sont trop mal gardés, et qu’il convient d’y renforcer sérieusement la surveillance. 

Les œuvres d’art qui y sont renfermées ne représentent pas seulement une valeur matérielle qui se chiffrerait pas des milliards; elles représentent encore une valeur morale inestimable, car un grand nombre d’entre elles sont les témoignages et l’illustration de notre histoire artistique.

« Le Petit journal. » Paris, 1939.

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Ce brave Léonard !

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arsene-houssayeLes fouilles qu’on va entreprendre, aux environs d’Amboise, pour retrouver le tombeau  de Léonard de Vinci, ne seront pas les premières. En 1863, Arsène Houssaye avait déjà tenté la même découverte. 

Depuis dix jours déjà, il faisait creuser des tranchées, lorsqu’il apprit qu’un très vieil homme habitant près du château du Clos-Lucé où mourut l’auteur de la Joconde, affirmait connaître l’endroit exact de la sépulture. 

Après bien des difficultés, le vieillard consentit à conduire lui-même Arsène Houssaye. 

Chemin faisant, on bavarda, Quel ne fut pas l’étonnement de l’écrivain en entendant le paysan abonder en anecdotes sur « ce brave Léonard » comme il l’appelait. 

On arriva au cimetière ce qui était fort imprévu, étant donnés les documents qu’on possédait. Le paysan se leva, arracha de mauvaises herbes, et découvrit une inscription :

« Ci-gît, Léonard, artiste peintre. » 

Il s’agissait d’un obscur rapin, mort à Amboise de longues années auparavant. Le plus beau est qu’Arsène Houssaye dut payer le déplacement du guide !

« Gil Blas. » Paris, 1906.

Mes amis…

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Lisons cette jolie page d’Arsène Houssaye qui est très peu connue et qui met en scène l’auteur de Rolla.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était bien difficile de lui amener ces amis-là.

Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris.
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant, mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non ! reprit de Musset.

Le lendemain, Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre :

Mon cher de Musset, lui dit-il, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir. Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté.

C’était la première fois qu’on traitait ainsi un poète en souverain. 

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1905.
Illustration : aquarelle d’Eugène Lami.

Pour faire sourire la Joconde

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joconde

Se trouvant à Florence, vers 1500, Léonard de Vinci entreprit de faire le portrait de Mona Lisa, femme de Francesco del Giocondo. Mona Lisa était une très belle femme, et elle avait un sourire si particulier, si agréable ! il lui fallait croquer parfaitement ce sourire.

Enorme difficulté que Léonard parvint cependant à vaincre, grâce à un procédé qui ne manque pas d’originalité. Il entoura la belle Mona Lisa de musiciens, de chanteurs et de bouffons qui l’entretenaient dans une douce gaieté. Léonard travailla pendant quatre ans à l’exécution de ce tableau. On ne sait combien de temps musiciens, chanteurs et bouffons furent en réquisition.

Le sourire, admirablement reproduit, plut tellement au roi François 1er qu’il acquit l’oeuvre de Léonard de Vinci pour la somme de douze mille livres. Somme énorme pour l’époque; mais on tenait cette peinture pour une chose merveilleuse et s’accordait à déclarer que la figure de Mona Lisa était d’une exécution à faire reculer l’artiste le plus habile du monde qui voudrait l’imiter.

Ce portrait est connu sous le nom de la Joconde. Vous tous qui allez l’admirer au Musée du Louvre, inclinez-vous devant l’œuvre du Maître, mais ne refusez pas un souvenir aux musiciens, chanteurs et bouffons qui, entourant le chevalet de Léonard de Vinci, ont su provoquer le sourire de la Joconde.

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1929.

Précision : Cet article ne présente ici qu’une hypothèse… parmi beaucoup d’autres plus ou moins farfelues.

Voitures à compteur

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Odomètre de Léonard de Vinci
Odomètre de Léonard de Vinci

Il est fort question, depuis quelques années, d’adapter des compteurs à nos petites voitures, et plusieurs systèmes ont même été mis à l’épreuve.

Si ces systèmes sont neufs, l’idée des voitures à compteur est-elle également neuve ? Il s’en faut. Un ouvrage chinois, dont le savant Klaproth a traduit différents passages, donne de curieux détails sur le mécanisme d’un char construit en 1027 par Lou-Tao-Loune, un des grands officiers de l’Empire, et qui indiquait le trajet accompli.

Ce char avait deux étages superposés, sur chacun desquels se tenait un homme de bois avec un maillet à la main. Quand le char avait fait un li (mesure itinéraire chinoise répondant à 576 mètres), l’homme de bois du premier étage frappait un coup sur un tambour, et une roue placée à moitié de sa hauteur exécutait un tour. Au bout de dix tours de roue, ou autrement de dix lis, c’était au bonhomme de l’étage supérieur à frapper sur une clochette.

A une époque encore plus reculée, nous voyons figurer dans le mobilier de l’empereur Commode, des voitures à compteur. Sans doute étaient-elles construites sur le modèle indiqué par Vitruve dans le chapitre du Xème livre de son Architecture intitulé : » Par quel moyen on peut savoir, en allant en voiture ou en bateau, combien on a fait de chemin. « 

« Passons maintenant, dit l’auteur, à une invention qui peut être de quelque utilité, et qui est une des choses les plus ingénieuses que nous tenions des anciens. »

Ainsi pour Vitruve, qui vivait clans le premier siècle avant notre ère, l’invention des voitures à compteur était déjà chose ancienne. Le mécanisme, qu’il décrit longuement, et que le mouvement circulaire des roues mettait en jeu, avait pour résultat de faire tomber dans une boîte d’airain, à intervalles égaux, de petits cailloux dont chacun représentait un nombre de tours de roue déterminé, équivalant à mille pas. Le bruit que chaque caillou faisait en tombant indiquait au voyageur qu’il avait franchi un nouveau mille, et, en comptant ces cailloux à l’arrivée, il savait au juste la distance parcourue.

« Musée universel » A. Ballue, Paris, 1872.