littérature

Cuisine et littérature

Publié le

henri-gerbault

Voici le menu qui fut servi à un banquet de l’Association des Maîtres d’hôtels, gérants et directeurs des Associations hôtelières.

Consommé à l’Eventail
Conque d’abondance de Neptune
Veloutine d’Amphytrite
Noix Parmentière
Prodigalités nemrodiques
Ambroisie périgourdine
Béatiles du Vert-Galant
Soleils de blancs de chapons
sur mousseline capitole
Rochers neigeux de Beaumont

Qu’est-ce que vous dites de ce salmigondis culino-littéraire ?

Que je félicite mon confrère Paul Reboux de s’élever contre ce qu’il appelle un « galimatias de mots prétentieux, épanouis dans une vaniteuse stupidité de fanfreluche verbale »!

Que les cuisiniers nous fassent de la bonne cuisine puisque c’est leur métier, mais qu’ils prient les maîtres d’hôtels de ne point faire de littérature, car ce n’est pas leur « rayon ». D’abord c’est très bête, ces noms dont on décore les plus simples choses de cuisine. Ensuite c’est humiliant pour les clients.

Il vous est certainement arrivé dans un grand restaurant de réfléchir pendant trois bonnes minutes sur une de ces énigmes et, finalement, d’appeler le maître d’hôtel pour lui demander : « Dites donc, qu’est-ce que c’est que ça ? »

Le maître d’hôtel vous a renseigné, maisavec quel air de mépris intérieur !

Il serait si simple d’appeler le bœuf,bœuf; le veau, veau; les carottes, carottes; les haricots, haricots et les pommes de terre, pommes de terre.

On appelle bien la note, la note.

« Almanach des coopérateurs. » 1939
Illustration : Henri Gerbault.

Publicités

La vérité avant tout

Publié le Mis à jour le

 

gustave-flaubert

M. Maxime du Camp a écrit dans la Revue des Deux Mondes ses très intéressants souvenirs littéraires. J’en extrais quelques lignes à propos de Gustave Flaubert. L’auteur de Madame Bovary avait surtout le culte des lettres. Toute considération disparaissait quand il s’agissait d’une vérité littéraire. Voici l’anecdote :

A cette époque, il fut invité à Compiègne. On avait oublié que l’ordre de poursuivre Flaubert pour outrage à la morale, publique et religieuse était parti du cabinet de l’empereur. Flaubert l’oublia aussi et fit bien. Du reste, les grandeurs ne lui déplaisaient pas, et quand il était à sa place, il ne se sentait pas déplacé.

Dans ce monde soumis et rectiligne, il porta l’esprit d’indépendance littéraire qui était en lui plus qu’en tout autre. Un soir, au cercle particulier de l’impératrice, quelqu’un parla de Victor Hugo avec irrévérence. Je ne sais si les paroles exprimaient une conviction sincère, ou si elles n’étaient qu’une tentative de flatterie, Gustave Flaubert intervint et il ne se modéra pas :

Halte-là ! celui-là est notre maître à tous, et il ne faut le nommer que chapeau bas.

L’interlocuteur insista :

Mais cependant, vous conviendrez, monsieur, que l’homme qui a écrit les Châtiments

Flaubert, roulant des yeux terribles, s’écria :

 Les Châtiments ! il y a des vers magnifiques. Je vais vous les réciter si vous voulez.

On ne jugea pas à propos de pousser l’expérience jusqu’au bout. La discussion fut interrompue, et un des assistants se hâta de donner un autre cours à la conversation. Ce n’est point par esprit d’opposition, comme on pourrait le croire, que Flaubert se jetait ainsi dans la dispute, c’était par devoir professionnel, pour ainsi dire, et par respect pour la poésie.

Sur de tels sujets, il était intraitable, au risque de ce qui pouvait advenir, et savait que c’est se diminuer que de cacher son opinion.

« Le petit Journal. »18 août 1882.

Littérature, culture et jardinage

Publié le Mis à jour le

alphonse-karr

Au dernier « Salon d’Horticulture », on remarqua plusieurs écrivains connus, dont Anatole France, qui se faisaient expliquer par un horticulteur fameux l’art de cultiver les roses. Voulaient-ils suivre les traces d’Alphonse Karr ?

L’auteur de Sous les Tilleuls eut, en effet, sur ses vieux jours, la passion des fleurs. Retiré sur la Côte d Azur, il partageait son temps entre son jardin et la publication de sa revue Les Guêpes. Il cultivait particulièrement les pensées (sans jeu de mots) et était parvenu à obtenir une grande pureté de ton dans les couleurs cramoisi et carmin. Alphonse Karr alla même jusqu’à parler de jardinage dans sa revue. C’est ainsi qu’il écrivit :

« J’ai été très heureux, cette année, dans mes semis de pensées; les graines récoltées par moi, mêlées à celles dont m’a fait présent mon ami Pépin, du Muséum de Paris, ont produit des fleurs très remarquables par la dimension et par certains coloris nouveaux. »

Alphonse Karr terminait ainsi son article :

« Je vends mes graines de pensées au prix de cinq francs le paquet, envoyé par la poste franco… Faire parvenir l’adresse bien lisible avec un bon de poste à M. Alphonse Karr, jardinier à Nice. »

L’écrivain eut d’ailleurs de nombreux clients. Qui l’imitera ?

« Parisiana. »  Paris, 1920.

Balzac ou de Balzac

Publié le

balzac-honore

L’illustre romancier a toujours signé ses œuvres en faisant précéder son nom de la particule, mais seulement à dater de 1830. Ce n’est pas cependant qu’il pût prétendre à faire supposer qu’il descendît de la famille de l’auteur des Lettres de la Charente, le sieur de Balzac, mort en 1654. Ce n’eût d’ailleurs été là  qu’une apparence, car l’écrivain du XVIIe siècle se nommait en réalité Jean-Louis Guez, et il s’était anobli lui-même en faisant suivre son nom de celui de sa propriété « de Balzac ».

Voici l’acte de naissance de l’illustre auteur du Lys dans la Vallée, de la Peau de chagrin, et de tant d’autres chefs-d’œuvre :

« Aujourd’hui, deux prairial an sept de la République française, a été présenté devant moi, Pierre-Jacques Duvivier, officier public soussigné, un enfant mâle, par le citoyen Bernard-François Balzac, propriétaire, demeurant en cette commune, rue de l’Armée-d’Italie, section du Chardonnet, n° 25; lequel m’a déclaré que ledit enfant s’appelle Honoré Balzac, né d’hier, à onze heures du matin, au domicile du déclarant; qu’il est son fils et celui de citoyenne Anne-Charlotte-Laure Sallambier, son épouse, mariés en la commune de Paris, huitième arrondissement, département de la Seine, le onze pluviôse an cinq. etc. »

On pourrait répondre que, sous la Révolution et jusqu’à la création de l’Empire, les actes de naissance ne donnaient la particule à personne. Cela n’est pas toujours vrai : il existe en effet beaucoup de constatations d’état civil, établies pendant les dix dernières années du XVIIIe siècle, où sont mentionnés les particules, les qualités, et même les titres seigneuriaux des intéressés. D’ailleurs un autre document vient démontrer et confirmer l’exactitude de la déclaration d’état civil que nous venons de reproduire : c’est l’acte de naissance même d’Henri-François Balzac (également sans particule), frère cadet d’Honoré, et qui est né le 20 décembre 1807, époque à laquelle personne ne pouvait plus craindre d’énoncer ses titres, qualités et particules, dans les actes quelconques de la vie civile.

Il résulterait donc de ce qui précède que le romancier Honoré de Balzac n’aurait pas droit à la particule, et pourtant l’Intermédiaire du 25 septembre 1890 cite à ce propos la phrase suivante, empruntée au manuscrit de l’Historique du procès du « Lys dans la Vallée » :

« Quand je me suis appelé Balzac tout court, c’est que j’étais dans le commerce, et que la particule y aurait été déplacée. »

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1891. 

La médaille de Brébant

Publié le Mis à jour le

siege-paris

Brébant vient de mourir : rappelons une anecdote sur ce célèbre traiteur qui mérita le nom de « restaurateur des lettres ».

Il les restaura surtout pendant le siège. A une époque où Paris mourait de faim, il trouva moyen de donner bonne chère à quelques hommes de lettres et journalistes habitués de son célèbre restaurant.

Le siège fini, ces gastronomes eurent, chose rare, la reconnaissance du ventre (pardon du vilain mot, mais il est consacré par l’Académie en son dictionnaire) et ils firent graver une médaille sur l’une des faces de laquelle on lisait :

Pendant
le Siège de Paris
quelques personnes ayant
accoutumé de se réunir chez
M. Brébant tous les quinze jours
ne se sont pas une fois aperçues,
qu’elles dînaient dans une ville
de deux millions d’âmes
assiégée

Cela est très flatteur pour le maître d’hôtel, mais peu pour les signataires de cette égoïste déclaration.

Sur le revers de la médaille, figurent les noms des hôtes ordinaires de ces dîners bimensuels :

A PAUL BRÉBANT

Ernest Renan.                    Thurot
P. de Saint-Victor.              J. Bertrand
M. Berthelot.                     Morey
Ch. Blanc.                         E. de Goncourt
Schérer.                             T. Gautier
Dumont.                           A. Hébrard
Nefftzer.                            …………………
Charles Edmond.

En tout quinze convives.

Un jour, l’un d’eux a eu un remords et il a gratté son nom sur la fameuse médaille qui est aujourd’hui au musée Carnavalet. Mais, grattage inutile, ce document désormais historique fait partie des annales culinaires et des annales de l’égoïsme. On ne le détruira plus et il faut que les signataires en prennent leur parti.

Ils ont mis leur nom au bas de cette manifestation de l’individualisme satisfait au milieu des affres d’une grande ville. Ces noms y resteront.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1892.
Illustration : Henri Pille (1844-1897).

Roman d’amour

Publié le

amoureux

Les Japonais ont beau s’européaniser, il y a des points de notre civilisation qui leur échappent toujours. Par exemple, ils ne comprennent pas encore l’importance que nous donnons à l’amour dans tous nos romans. L’un d’eux disait à M. Gaston Donnet, qui le rapporte dans son Histoire de la Guerre, russo-japonaise :

Pourquoi cet amour, toujours cet amour ? Vos héroïnes sont toujours des femmes qui « ont droit à l’amour », qui « veulent prendre leur part d’amour » et qui, ne trouvant pas cette part d’amour dans le mariage, vont la chercher dans la fantaisie ; des jeunes filles en quête d’un époux qu’elles tromperont bientôt, parce qu’elles n’auront pas pu « prendre avec lui leur part de bonheur ». Tout cela est profondément assommant. Je me demande où, mais où vos romanciers et vos auteurs dramatiques s’en vont chercher leurs modèles dans la vie ?…

Ce ne sont pas des drames d’amour que raconte la vie, ce sont des drames d’argent. Pourquoi ne nous parle-t-on jamais de la soif ou de la faim, et, pourquoi nous parle-t-on sans cesse de l’amour, qui est une fonction de la vie, au même titre, aussi banale et animale, que la soif et la faim ? On ne dit pas qu’un homme est malheureux quand il mange. Pourquoi dit-on qu’un homme est malheureux quand il aime ? 

Et ce Japonais concluait que toute notre littérature était parfaitement inutile !…

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905.

L’homme qui savait tout

Publié le

bastille

II faut rendre hommage à la mémoire de ce grand méconnu : Nicolas Fréret, qui naissait à Paris le 15 février 1688, et qui tombé dans un injuste oubli, n’en fut pas moins le savant le plus universel, l’érudit le plus fécond et le plus prodigieux qu’ait jamais possédé le monde intellectuel.

Fréret avait tout appris, tout retenu, tout assimilé, l’histoire, la philosophie, la géographie, l’archéologie, les littératures, les langues et les religions anciennes et modernes, la philologie, la grammaire, l’ethnographie, etc., emmagasinait dans son puissant cerveau, grâce à une mémoire positivement miraculeuse, le total des connaissances humaines. C’était une encyclopédie vivante, un phénomène sans pareil.

Nicolas Fréret vécut toujours en véritable anachorète, seul avec ses bouquins et les 1357 cartes géographiques qu’il avait dessinées lui-même, entre son chat, compagnon silencieux, et les familles de rats qui venaient grignoter ses souliers pendant qu’il travaillait. Son existence de bénédictin paraissait devoir être absolument dénuée d’aventures; mais il lui en arriva pourtant une fameuse.

Il avait soumis à son académie le manuscrit d’un traité sur L’Origine des Français et de leur établissement dans les Gaules, qui fut dénoncé comme subversif par un de ses collègues, l’abbé Vertot. Un beau matin, une escouade de police cerna la maison de Fréret, l’arrêta au nom du roi et le mena en prison : ce dangereux « criminel » était accusé d’avoir irrespectueusement falsifié la vérité historique en formulant des hypothèses neuves qui bousculaient les vieilles routines. Enfermé à la Bastille, il prit la chose très philosophiquement. D’un ton presque joyeux, il dit à son guichetier :

Savez-vous ce que je vais faire ? Non ?… Je vais faire une grammaire chinoise.
— Hein ?.. une grammaire ?…
— Chinoise, oui !… Je vais profiter de la tranquillité qui m’est offerte ici pour composer cet ouvrage dont j’ai depuis longtemps l’idée. Cela tombe à merveille.

Et lorsqu’il sortit de la Bastille, quelques mois après, sa grammaire terminée fut envoyée à Pékin… pour apprendre aux Chinois à parler correctement !

« Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous. » Clermont-Ferrand/Paris, 1938.