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Le liseur

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liseur

A la fixité du regard de ce liseur, au froncement de ses sourcils, on devine qu’il vient, tout à coup, de faire quelque importante découverte dans le poudreux in-folio ouvert devant lui.

Une découverte importante, je le crois sans peine ! Savez-vous bien que ce quinquagénaire si singulièrement couronné d’un abat-jour en papier d’où les cheveux s’échappent comme une crête brune, vient de trouver enfin dans le volumineux ouvrage, le passage qu’il cherchait vainement depuis plusieurs heures. Ah ! il a eu du mal à pêcher sa perle dans l’océan de sa bibliothèque ! Le bel ordre des bouquins chéris en est étrangement troublé. Tous les livres, mis en réquisition, passés en revue, interrogés, consultés, sondés, sont épars à côté de lui, par terre, sur le rayon, en monceaux. Mais la victoire est restée au liseur.

Victoire complète et des plus douces: le liseur a trouvé le passage qu’il compte opposer brusquement aux affirmations imprudentes d’un ignorant adversaire ! Il paraît que c’est prodigieusement intéressant. Aussi, d’une prunelle avide, aidée encore par les verres d’un puissant binocle, on dirait qu’il pompe le suc du texte ancien. Sa narine hume avec délices le parfum vague et musqué qu’exhale le volume. Et n’était la gravité de la circonstance, sans doute un sourire de triomphe voltigerait, furtif, sur ses lèvres ridées, en pensant à la déconfiture profonde où va tomber son misérable antagoniste littéraire.

Mais ce n’est pas le moment de rire. Le liseur, étreignant sa mâchoire d’une main fébrile, et contorsionnant sa bouche, s’enfonce énergiquement le pouce dans la joue, en dévorant le passage en question. Tout à l’heure sa plume, aux barbes hérissées, transcrira fiévreusement la citation vengeresse. Pour l’instant, elle se dresse contre la tempe du liseur, décorant une oreille sans ourlet, et qui rappelle vaguement celle de l’éléphant. Heureux homme ! sûr de vaincre, ayant trouvé une arme émoulue de frais, il a complètement oublié la terre et tous ceux qu’elle porte, excepté pourtant le pauvre savant qui sera désarçonné demain, quand le résultat de ses recherches sera publié; Il peut grêler, tonner, neiger au dehors, une révolution peut éclater dans la rue, ce liseur acharné ne s’en inquiétera pas.

Il n’est plus de ce monde.

« Musée universel. » Éditeur: A. Ballue, Paris, 1873.

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Désinfectez les livres d’études

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Albert-Anker

On a donné l’exemple à Nancy où, déjà l’année dernière, une étuve à désinfection fut mise au service de la Bibliothèque municipale et de certaines formations scolaires.

Le docteur Roubinovitch adresse aux autorités un pressant appel pour que tous les livres d’études mis entre les mains des enfants et qu’on se repasse d’une année à l’autre soient passés à l’étuve. Il y va de la santé des gosses des écoles et de celle aussi des élèves de nos lycées.

A l’étuve donc, tous les manuels, atlas, brochures, livres d’histoire ou de mathématiques que tous les enfants de France sont appelés à manipuler.

Sans compter que souvent ils s’endorment dessus.

Purifiez donc ces oreillers !

« Comoedia. »  Paris, 1927.
 Illustration : Albert Anker.

Les livres de Tristan

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tristan-bernard

Un sien ami lui avait demandé un volume de son Dumas, que Tristan possède en douze volumes. Bernard prêta le premier volume; l’ami partit. Quelque temps après, l’ami reparaissait et prenait la parole en ces termes :

J’ai fini le premier volume, prête-moi le second. 

Tristan Bernard, d’une barbe souriante, acquiesça et passa le deuxième volume à son ami, qui partit.

Quelque temps après, cet homme reparut et Tristan Bernard, sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, lui tendit le troisième volume des oeuvres complètes d’Alexandre Dumas père. L’ami revint jusqu’à ce qu’il eût six volumes. Alors, absorbé sans doute par sa lecture, il ne reparut plus.

Tristan Bernard, d’une main impatiente, se tira la barbe huit jours durant. Le neuvième jour, il prit en même temps qu’une décision, les six volumes de Dumas qui lui restaient, en fit un paquet et les envoya à son ami avec ces quelques mots écrits sur sa carte :

Je t’envoie les six volumes que tu n’as pas encore, parce que je n’aime pas les collections dépareillées.

« Revue belge. » J. Goemare, Bruxelles, 1926.
Illustration : Tristan Bernard with Eleonora Duse, Matilde Serao, and others, 1897. Photo by Giuseppe Primoli.

Souris et dictionnaires

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On sait que les rats de collège sont des rongeurs érudits, parce qu’ils vivent de latin et de grec, leur habitude étant de grignoter les livres des écoliers, durant les dimanches et les jours de congé. Quet bonheur pour ces souris savantes, lorsque viennent les vacances, lorsque le silence et l’obscurité se font dans les classes et dans les salles d’étude, lorsqu’elles ne sont dérangées ni par les élèves, ni par les professeurs, ni même par les cuistres !

Oh ! elles mettent vigoureusement à profit cette bienheureuse quiétude : elles sortent de leur trou et escaladent les lourds dictionnaires, ni plus ni moins que les grenouilles de la fable envahissant le fameux soliveau.

Voyez, cher lecteur « la gent trotte-menu » occupée à se nourrir des pages de Noël, de Quicherat ou d’Alexandre. Quel aliment, bon Dieu ! Cela prouve, tout au moins, que les langues anciennes ne sont pas aussi indigestes que le prétendent les collégiens.

Mais, en quel état seront les lexiques, au jour de la rentrée !

« La Mosaïque. »  Paris, 1882.

Dédicaces originales

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Les débutants qui envoient un exemplaire de leur premier livre à de glorieux aînés ou à d’illustres critiques voudraient, en quelques lignes définitives, affirmer leurs sentiments de déférence à l’égard des destinataires. Après avoir longuement médité, ils adoptent, faute de mieux, la formule banale où il est question d’hommage et d’admiration. C’est tout, c’est peu.

Un humoriste américain, Will Rogers, s’est mis en tête de renouveler le genre. Voici quelques-unes des dédicaces dont il a orné la page de garde de son dernier ouvrage :

Ne jugez pas ce livre d’après l’écriture de l’auteur. Je connais des tas de bons auteurs qui ne savent même pas écrire.

Ne cessez pas de lire quand vous aurez achevé ce feuillet. Le livre devient bien meilleur par la suite : le reste des pages est imprimé.

C’est moi qui ai écrit le livre, mais ce n’est pas moi qui l’ai publié Souvenez-vous donc que je ne suis qu’à demi-coupable.

A ma connaissance, rien n’empêchera ce volume de vivre longtemps. Seul, l’usage fréquent détériore les livres.

Et enfin celle-ci, pour la bonne bouche :

J’ai coupé toutes les pages de ce volume, car j’en ai vraiment assez de voir dans les meilleures bibliothèques des livres de moi dont on n’a même pas coupé les pages.
Will Rogers, auteur et coupeur.

La vérité même la plus dure est bonne à dire lorsqu’elle prend le visage aimable de la fantaisie.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1928.