Lorraine

La comtesse et l’officier

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Madame-de-Saint-Baslemont

L’un, des plus extraordinaires duels de femmes fut celui que, dans ses mémoires, raconte l’abbé Arnaud.

La comtesse de Saint-Baslemont, fille d’un seigneur de Lorraine, mariée à un valeureux soldat sans cesse occupé à guerroyer, loin de son château, gérait avec vigilance et énergie les propriétés familiales durant l’absence de son mari et ne permettait point que nul roturier ou noble y commit des déprédations ou molestât quelque paysan de ses terres.

Un jour, un officier de cavalerie, de passage dans un hameau dépendant de la seigneurie, s’y conduisit fort mal vis-à-vis des habitants, ce dont ils se plaignirent à la comtesse. Aussitôt celle-ci, fort poliment, envoya un messager au malotru pour lui faire d’énergiques remontrances. L’autre n’en tint pas compte et se moqua du message. Voyant cela, la comtesse de Saint-Baslemont lui fit tenir un billet dans lequel elle le provoquait en duel, fixant le lieu, le jour et l’heure, pour venger, disait-elle, l’insulte faite à sa belle-soeur et elle signa :  « Le chevalier de Saint-Balmont. »

L’officier accepta le défi. A l’endroit fixé, il trouva la comtesse qui i attendait déguisée en homme. Comme elle était de taille assez élevée avec un visage aux traits presque masculins, l’officier ne s’aperçut point de la supercherie. Les deux adversaires se battirent avec acharnement, mais la comtesse, qui était une escrimeuse de première force, fit sauter l’arme de son adversaire et lui dit alors galamment en se faisant connaître : 

Monsieur, ce n’est pas contre le chevalier de Saint-Baslemont que vous vous êtes battu, mais contre sa femme. Ramassez votre épée et désormais ayez plus de considération pour les prières des dames. 

Puis elle s’éloigna, laissant son adversaire plein de honte. Le lendemain, il quittait le village à la première heure et jamais plus on ne le revit sur les terres des Saint-Baslemont.

« Midinette. Journal. »  Paris, 1937.
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Un curé ennemi des chevaux de bois

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"Le manège enchanté" Photo : Presse-Océan
« Le manège enchanté »
Photo : Presse-Océan

Il nous faudrait la plume de Paul-Louis Courier pour raconter l’histoire de ce curé, qui, à l’occasion de la fête patronale du village de Boulay (Lorraine), a défendu aux enfants du village de monter sur les chevaux de bois, cette distraction étant immorale. Le propriétaire du carrousel, qui avait subi de ce fait une perte assez sensible, porta plainte contre le curé, lequel fut condamné par le tribunal cantonal à payer une indemnité au plaignant.

Mais le curé porta l’affaire au tribunal d’appel à Metz, et celui-ci vient d’infirmer le jugement de première instance en déboutant le propriétaire du carrousel de sa plainte.

Dans ses considérants le tribunal dit qu’un curé, comme directeur des âmes, a déjà le droit et le devoir de donner des conseils et des avertissements à ses ouailles dans des questions de morale, sans qu’un tiers qui voitpar là souffrir ses intérêts matériels puisse lui en demander compte. Un curé qui combat le luxe des vêtements, l’ivrognerie, etc., ne pourra pas être traduit en justice par des tailleurs, des débitants, etc.

Mais des droits plus étendus encore appartiennent au curé vis-à-vis d’enfants fréquentant l’école, lorsqu’il agit en sa qualité de professeur de religion. En ce cas, il exerce, comme tout instituteur, une partie des prérogatives des parents, de sorte qu’il faut lui reconnaître non seulement le droit d’ordonner et de défendre certains actes, mais encore d’employer des moyens de coercition.

Le curé de Boulay n’a donc fait qu’user d’un droit qui lui appartient, quand bien même il aurait défendu à la jeunesse des écoles de monter sur les chevaux de bois,en menaçant les contrevenants d’une punition, quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de la convenance du procédé.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.

Pierre François Gossin, le résigné

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Pierre-François-Gossin-revolution

Rien ne prédisposait à une mort violente et infamante le sieur Pierre François Gossin, honnête bourgeois lorrain né à Souilly le 20 mai 1754. Gossin est fils d’un procureur à la chambre des monnaies de Metz: lui-même lieutenant général civil et criminel de Bar-le-Duc, il est plus habitué à poursuivre des coupables qu’à subir des sentences.

Mais le tourbillon de la Révolution va en décider autrement. Elu député du tiers aux états généraux, Pierre François Gossin devient un personnage public qui prend part à des réformes importantes: rapporteur du comité chargé de diviser la France en départements, il est aussi l’auteur d’un rapport sur l’organisation des Archives nationales et l’un des orateurs à demander la création d’un jury populaire en matière criminelle. Enfin, c’est sur la proposition du député Gossin que les restes mortels de Voltaire sont portés au Panthéon.

Son mandat prend fin avec la Constituante, le 30 septembre 1791, et le citoyen Gossin rentre en Lorraine où il vient d’être élu procureur-syndic de la Meuse. Hélas, les Prussiens envahissent la contrée; Gossin conserve ses fonctions, obéissant ainsi aux ordres du duc de Brunswick, l’ennemi juré de la Révolution. Après la retraite des envahisseurs, difficile d’expliquer ce revirement tactique aux membres de la Convention… Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, l’ancien constituant est condamné à mort le 4 thermidor an II (22 juillet 1794).

Le lendemain, il est dans la cour de la prison avec ses codétenus, qui montent l’un après l’autre dans la charrette fatale. Et là, il se produit un extraordinaire coup du sort, tel qu’aucun prisonnier ne pouvait l’espérer : Gossin est oublié dans l’appel des condamnés à mort ! Il a la vie sauve et, mieux encore, personne ne fait attention à lui : quand les portes s’ouvrent devant le convoi, il sort aussi, libre comme l’air !

Gossin alors a quarante ans, le voici lâché dans une grande ville pleine de cachettes, une chance unique s’offre à lui de détaler pour sauver sa tête ! Résignation ? Sens du devoir d’un ancien magistrat ? L’évadé suit à pied la charrette jusqu’à la guillotine et monte sur l’échafaud.

« La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire. » Bruno Fuligni, Les Arènes, 2012.