Louis XIII

Le méridien en voyage

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mire_du_nordNous sommes accoutumés à considérer les méridiens comme des entités — j’allais écrire des personnalités — d’humeur essentiellement sédentaire. Puisque les dits méridiens servent précisément de point de repère aux navigateurs, comment rempliraient-ils cet office si eux-mêmes se déplaçaient au gré de leurs fantaisies ?

Mais les méridiens sont choses humaines, je veux dire sont conventions humaines, des sortes de traités universels, et comme tels soumis aux caprices humains. Et voici qu’on nous annonce que le méridien de Greenwich, le fameux Méridien 0, celui sur lequel tous les pays du monde règlent leur heure et par conséquent leur vie, le méridien 0 va déménager.

Ce n’est pas la première fois.

On n’imagine pas quelles complications internationales ont longtemps provoqué ces méridiens. Chaque peuple, possédé de son petit orgueil, désirait vraiment montrer l’heure au monde et plaçait le méridien 0, celui qui sert de base à tous les calculs maritimes, celui qui sert de pôle à toutes les aiguilles de toutes les pendules de la terre, plaçait ce méridien au gré de sa fantaisie.

Louis XIII, de qui les connaissances en astronomie étaient d’ailleurs assez rudimentaires, avait mis ce méridien dans l’île de Fer (El Hierro ou île du Méridien), qui est la plus occidentale des Canaries. « Sire, lui disait l’ancien astrologue de sa mère, vous avez placé midi à 14 heures ».

Chaque peuple avait son méridien. Cela provoquait des confusions. Louis XIV allant épouser, par-dessus la Bidassoa, l’infante Marie-Thérèse d’Espagne, arriva presque une demi-heure en retard, parce qu’il marchait, si nous osons dire, à l’heure des Canaries, tandis que l’infante, fidèle catholique, se fiait à l’heure de Rome. On pourrait presque voir là une manifestation de gallicanisme religieux chez le roi Très Chrétien !

Les Anglais, eux, dès 1676, avaient construit le magnifique observatoire de Greenwich, que dirigeait Flamsteed, et où ils plaçaient leur méridien. Le célèbre astronome de Charles II avait même fait construire là-bas un grand arc de cercle mural qui était vraiment la représentation visuelle et tactile du méridien.

La question se posa. Etait-il possible au roi de France d’adopter, pour ses horloges, l’heure donnée par le roi d’Angleterre, son cousin ?

Il y avait là une question de prestige et de protocole. Le Roi Soleil consulta autour de lui, non pas les astronomes ni les savants, mais les diplomates, les évêques et quelques dames de sa cour. L’avis fut unanime. Louis XIV ne recevait son éclat que de lui-même. Le Soleil était à Versailles, pas à Greenwich. Le méridien 0 devait être français.lunette_meridienne_parisC’est d’ailleurs seulement à la Convention qu’on le plaça définitivement à Paris. Il descendait du Cap Gris-Nez, arrivait à Saint-Denis, traversait la grand’ville puis dégringolait du côté d’Orléans.

Jusqu’à la fin du XIX » siècle, les astronomes français tinrent bon. Leur heure était à eux. Alors que la plupart des pays du monde s’étaient ralliés au méridien de Greenwich, eux restèrent fidèles à celui de Paris. A Saint-Denis, dans la ville des rois de France, le méridien traversait leur ancien palais réservé à l’école des jeunes filles de la Légion d’honneur. On montrait dans le grand parloir, une bande blanche qui était ce méridien. « C’est là que commence le monde », avait dit la première directrice de la Maison.

A Paris, dans Montmartre, il y a encore une rue de la Mire, qui est exactement tracée suivant le parcours du cercle qu’on pourrait appeler magique. Au Palais-Royal, le fameux petit canon qui tonnait à midi était lui aussi un repère de ce passage. Quand le soleil arrivait au zénith il enflammait par « l’œil » du canon, la poudre préparée à cet effet, et la détonation annonçait midi au monde. Elle n’était pas très forte et n’allait pas très loin. Des traces, il en est encore sur la place Saint-Sulpice, plus exactement il en était au grand séminaire; au parc Montsouris aussi.

Les petits enfants d’avant-guerre, apprenaient, en France, que le méridien 0 passait à Paris, mais que les Anglais, eux, en avaient un, particulier, à Greenwich, tout près de Londres.

Très peu d’années avant la guerre, un accord intervint entre la France et l’Angleterre, accord important qui révolutionna le bureau des longitudes et toute la haute mathématique française, accord fixant un méridien unique, à Greenwich. Et, en France, pour sceller cet accord, on recula toutes les pendules, montres et horloges de dix minutes.

Peut-être sommes-nous menacés d’un nouveau déménagement de méridien.

Les astronomes qui, depuis près de quatre siècles, travaillent à Greenwich paisiblement, transportent leurs pénates. L’éblouissement de l’éclairage londonien empêche l’examen télescopique des étoiles et la photographie du ciel. Les tramways de la cité brouillent les calculs d’étude du magnétisme terrestre.

La vie n’est plus possible aux paisibles scrutateurs d’étoiles et de soleil. Ils s’en vont à la campagne. Emmèneront-ils leur méridien ? Changeront-ils sinon la face, du moins l’éclairage du monde ? Nous feront-ils eux aussi, voir midi à 14 heures ?

Geneviève Bardot. « Le Monde illustré. » Paris, 15 février 1936.

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Les premiers voleurs

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Entendons-nous bien, il ne s’agit point de clouer ici au pilori les premiers hommes qui pensèrent que le moyen le plus pratique pour se procurer quelque chose était le « larcin furtivement fait ». Il nous faudrait pour cela remonter à travers la nuit des temps, jusqu’aux origines de l’humanité. 

Nous voulons simplement parler des premiers mauvais garçons à qui on infligea le nom de voleurs. Cela ne remonte pas au delà du début du XVIe siècle. Jusque-là, on ne connaissait que des larrons, des pilleurs,  des coupe-bourse et des tire-laine : tels furent les compagnons de François Villon et les Coquillards. 

Quant au mot voleur, écrit le vieux Pasquier, l’ordonnance du roi François 1er faite contre eux nous enseigne l’origine, quand elle dit qu’il y avait de meschants hommes, lesquels faisaient semblant de voler l’oyseau, aguétoient des marchands sur les chemins; si cela n’est vray, il est bien trouvé. Ce texte est rappelé par M. Pierre Champion dans l’Envers de la Tapisserie qui nous apporte une documentation si précise sur les différents aspects de la vie publique et privée des Parisiens au temps de François 1er (Calmann-Levy). 

L’explication de Pasquier, qui séduisait encore Littré, est contredite par les étymologistes, gens redoutables, qui font venir le mot voler de vola, paume de la main. Ainsi, voler équivaudrait strictement à empaumer

Quoi qu’il en soit de cette question d’étymologie, c’est sous le règne de François 1er qu’apparurent les premiers « voleurs ». Ils étaient même si nombreux qu’en 1515 on dut créer au Parlement de Paris une Chambre criminelle distincte, connue sous le nom de Chambre de la Tournelle, car, disait le roi, les crimes et délictz qui ont pullulé, et encore de présent pullulent plus que jamais en nostre royaume n’ont esté corrigez ne pugniz

Nos voleurs, auxquels se mêlaient une foule d’aventuriers allemands et italiens, vivaient en véritables bandes de plusieurs centaines d’individus qui soutenaient, souvent victorieusement, de véritables combats rangés avec Le guet. Leur repaire était dans les bois qui avoisinaient le village du Bourget. Une grande rafle, le 28 janvier 1526, aboutit à cinq cents arrestations de malfaiteurs qui furent condamnés aux fers et galères. 

Comme les méfaits de ces voleurs, dont beaucoup étaient d’anciens soldats, se multipliaient, on se montra plus sévère. Le prévôt de Paris en fit pendre, étrangler ou brûler un bon nombre. 

Ces dernières sanctions furent encore insuffisantes pour assurer la sécurité des citoyens. Aussi, pour les brigands et meurtriers qui terrorisaient les bourgeois, une ordonnance du II janvier 1535, publiée à son de trompe, à tous les carrefours, prévit un nouveau supplice, importé sans doute des bords du Rhin : les coupables seraient liés sur la roue après avoir eu les membres cassés et y demeureraient vivants pour y faire pénitence tant et si longuement qu’il plaira à Notre Seigneur de l’y laisser, et morts jusques à ce qu’il soit ordonné par justice, afin de donner crainte, terreur et exemple à tous autres de ne choir, ne tomber en tels inconvénients et ne souffrir, n’endurer telles et semblables peines et tourments pour leurs crimes, délicts et maléfices. 

En dépit de ses rigueurs, François 1er fut obligé de constater qu’on continuait à piller et à détrousser de nuict les allans et venans, ès villes, villages et lieux de notre royaume. 

L’ordre ne fut guère rétabli, et encore provisoirement, que sous Henri II, qui, en 1549, enleva ces affaires à la compétence du Prévot pour les rendre à la juridiction des tribunaux ordinaires, Mais non plus que Louis XIII avec M. de Laffemas ou Louis XIV avec M. de la Reynie, les souverains de la Renaissance ne purent faire disparaître de Paris les mauvais garçons.

Et nous nous apercevons chaque jour, par la lecture des quotidiens, que nous n’en sommes pas encore débarrassés. 

Georges Mongredien.  » Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques. » Paris, 1936.
Peinture de Georges De la Tour.

Doulce France

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assassinat-concini

La mort de Henri IV laissa la France à la dérive, sans gouvernail : Sully se retira après quatorze années d’heureuse administration financière, et il survécut trente ans encore, dans une retraite maussade et grincheuse. Ses raideurs doctrinaires insultaient aux jeunes courtisans :

Sire, dit-il un jour à Louis XIII, quand le roi, votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l’honneur de m’appeler pour m’entretenir de ses affaires, au préalable il faisait sortir ses bouffons.

Bouffon, en effet, l’aventurier Concini que le caprice de Marie de Médicis métamorphose en maréchal. Chacun en connaît la brusque fin : il sort de sa maison, quand le baron de Vitry lui met la main sur le bras droit :

Le roi m’a ordonné de me saisir de votre personne.

L’Italien, qui lisait une lettre, fait un pas en arrière : 

 A moi ?
— Oui, à vous.

Et en même temps il reçoit à bout portant une arquebusade, à la tête, au cou, à la joue. Lardé de coups d’épée, il tombe à genoux, Vitry l’étend à terre d’un coup de pied. Concini, enterré comme un chien, est exhumé par la populace, qui le traîne au Pont-Neuf, où il est pendu à une des potences élevées pour ses détracteurs, comme jadis Aman. On le remorque aussitôt à la Grève, on le découpe en mille morceaux, ses entrailles sont noyées, le reste du cadavre est brûlé devant la statue du feu roi, et les cendres, vendues un quart d’écu l’once. Un énergumène lui arrache le cœur pour le manger. Sa veuve est brûlée comme sorcière, et son fils, déclaré incapable d’exercer aucune charge.

Concini entraîna la reine mère dans sa chute : la veuve de Henri IV fit une guerre impie à son fils et elle passa sa vie en prison ou en exil. Elle mourut à Cologne, dans la plus profonde misère, implacable dans sa haine contre Richelieu : le nonce du pape l’engageant à envoyer au cardinal, comme gage de réconciliation, son portrait dans un bracelet qui ne la quittait jamais, elle s’écria :

Ah ! c’est trop !

P.-A.Changeur & Alfred Spont. « Les grandes infortunes. » Paris, 1890.

 

Comédiana

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Polyeucte

Le Polyeucte de Corneille joué on 1640 fut, dit un annaliste du théâtre, la pièce qui commença d’accréditer le spectacle aux yeux mêmes des personnes scrupuleuses, et qui fit accorder aux comédiens une considération qu’on leur avait absolument refusée jusque-là.

On peut même présumer que ce motif, joint d’ailleurs à la conduite mieux réglée des acteurs, détermina Louis XIII, qui les protégeait, à leur accorder un arrêt très favorable en date du 16 avril 1641 où il est dit expressément :

En cas que les dits comédiens règlent tellement les actions du théâtre, qu’elles soient du tout exemptes d’impuretés, nous voulons que leur exercice qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputée à blâme, ni préjudiciable à leur réputation dans le commerce public.

« Musée des familles. »  Charles Delagrave. Paris, 1897.
Illustration : Opéra de Polyeucte, de Gounod : scène du Credo : dessin de Mergy, 1878.

Puériles combinaisons

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Le mariage de Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche souffrit de grandes difficultés. L’on fit en France beaucoup d’écrits pour et contre cette auguste alliance.

Entre plusieurs raisons que l’on apporta pour prouver que ce mariage était convenable, on faisait voir qu’il y avait une merveilleuse et très héroïque correspondance entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; il était le treizième roi de France du nom de Loys. L’infante Anne d’Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son âge était aussi de treize ans, et treize infantes du même nom se trouvaient dans la maison d’Espagne; Anne et Loys étaient de la même taille, leur condition était égale, ils étaient nés la même année et le même mois.

Rien n’était plus commun en ce temps-là que ces puériles combinaisons de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite sur le nombre de quatorze, par rapport à Henri IV il naquit quatorze siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de Jésus-Christ. Il vint au monde le quatorze de décembre, et mourut le quatorze de mai. Il a vécu quatorze fois quatorze ans, quatorze semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri de Bourbon.

La saignée

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La_saignée

La Science pour tous fait remarquer que rien n’est plus curieux que les changements qui, chaque vingt ans, surviennent dans la pratique de l’art de guérir.

La saignée, qui guérissait tout le monde, au point qu’un médecin qui se serait refusé à la pratiquer à tout propos aurait presque passé pour un assassin, était tombée, il y a quelques années, en complète désuétude. Nous avons connu des médecins très instruits qui, dans toute leur vie d’étudiant, l’avaient à peine vu pratiquer une ou deux fois.

Il suffit de se reporter aux archives de l’Assistance publique ou de relire certains mémoires d’apothicaires du siècle dernier, pour être absolument frappé des changements survenus dans les prescriptions des princes de l’art.

Savez-vous combien Rouvard, médecin de Louis XIII, fit prendre des clystères à son royal client ? 216 en un an ! Il faut dire que dans cette année le futur monarque absorba 15 médecines et fut saigné 47 fois.

Rappelons encore la fameuse plaidoirie de l’avocat Grosley en faveur d’Etiennette Boyau contre le chanoine Bourgeois, réclamant de ce dernier le paiement de 2910 lavements à lui administrés dans l’espace de deux ans !

Les modes nouvelles sont moins assujettissantes !

 « La Revue des journaux et des livres. »    Paris, 1886.