Louis XIV

Château Lafite

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chateau-lafiteÉvoquant le souvenir de voluptés exquises, ce seul nom de Château Lafite fait éclore un délicieux parfum sur les lèvres, des rubis dans les verres et la joie dans les cœurs. Pour raconter ce vin royal il faudrait un livre et pour le célébrer un poème. 

Le premier propriétaire de ce cru fameux entre tous fut, en 1355, le Damoiseau Jean de Lafite. Plus tard, sous Louis XIV, le précieux domaine appartint au président de Ségur, joliment appelé le « Prince des vignes ». Puis vint, de 1785 à 1793, M. de Pichard, président au Parlement de Guienne, comme propriétaire envié de l’aristocratique vignoble; condamné par le tribunal révolutionnaire de Paris, il fut guillotiné et ses propriétés confisquées et vendues au profit de la nation. Une compagnie hollandaise acquit Château Lafite

C’est en 1868, à la barre du Tribunal de la Seine, que ce domaine fut acquis par le baron James de Rothschild. Il est ensuit devenu la propriété des barons Alphonse, Gustave et Edmond de Rothschild. Tel qu’il était entre les mains du président de Ségur, voici bientôt deux siècles, tel il passa aux mains du baron James de Rothschild en 1868. Tel il est encore aujourd’hui, pas un pied de vigne n’ayant été ajouté depuis lors, à la séculaire et invariable contenance de Lafite. 

Le Lafite, répudiant toute mésalliance, s’est fièrement confiné dans son domaine originel à l’instar de ces vieilles familles qui s’enferment jalousement dans la noblesse immaculée de leur blason. L’une des caractéristiques du Lafite, c’est qu’il ne devient un vin incomparable qu’après quinze ou vingt ans de bouteille; alors seulement se développent les merveilleuses qualités de finesse et de bouquet qui le distinguent entre mille. 

Un mot, s’il vous plaît, sur les plus grandes réussites des années actuellement existantes dans le commerce, les caves des amateurs ou sur les cartes des restaurants. 

1870 représente la plus grande année, celle qui, peut-être, réunit le plus complètement les qualités de ce nectar. Les années 58, 64, 68, 69, sont magnifiques de richesse et de vigueur, de moelleux, de bouquet vraiment incomparable. Les 71 et 74 se distinguent par la délicatesse de l’arôme et la finesse d’une saveur sans rivale. Enfin, le 75 peut être qualifié de Grande bouteille. Avec ses 28 ans d’âge et de grade aussi vénérable que glorieux, il est actuellement à point. Les 93 et 95, années à retenir et donnant les plus douces promesses, continueront la gloire immortelle du Château Lafite

Chaque année la Ville de Paris offrait à Louis XIV du Chambertin, rosée favorite du Roi Soleil. Son médecin Fagon lui conseilla le Lafite et lui en fit goûter. Dès lors Louis XIV en fit son vin ordinaire. 

Louis XVIII aurait renoncé à ses fameuses Côtelettes Martyre plutôt que de ne pas les arroser d’un vieux Lafite. Et son ministre, M. de Martignac, aussi fin gourmet qu’éminent orateur, avait toujours dans sa bibliothèque une bouteille de Lafite faisant vis-à-vis à une terrine de Nérac embaumant la truffe. 

Prisonnier à Amboise, l’émir Ab-el-Kader tombe assez gravement malade, et dans le régime que lui prescrit le médecin figure un Château Lafite dont le pieux musulman n’eut qu’à se louer. 

 Ah ! disait-il avec autant de reconnaissance que d’admiration, si Mahomet eût connu les vertus bienfaisantes de ce divin breuvage, il n’aurait peut-être pas défendu le vin dans le Coran. 

On sait que, dans les grandes mêlées parlementaires. M. Thiers avait coutume de remplacer le classique verre d’eau de la tribune par un verre de ce cru célèbre. Faut-il s’étonner qu’il eut tant d’esprit ! 

Tous les hommages rendus au Château Lafite ne sauraient rien ajouter à son mérite et à sa valeur. N’est-il pas, lui aussi, un éminent personnage, un grand Seigneur, un roi ! 

Baron de Vergt. « Almanach des gourmands. » Paris, 1904.
Photo : lafite.com

Une journée du grand roi

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louis xivIl se leva à midi, et douze gentilshommes de la chambre se hâtèrent de poser sur sa tête une énorme perruque, et de jeter sur ses épaules le manteau royal; car l’on sait que le grand roi aimait beaucoup à représenter, et que M. Colbert avait reçu l’ordre de ne pas achever un monument sans y jeter en bosse le monarque, soit en Hercule, soit en Atlas, mais toujours en perruque, attendu qu’il n’y a que les usurpateurs qui n’en portent point.

Quand sa toilette fut achevée, il se dirigea majestueusement vers l’Oeil-de-Boeuf, où l’attendaient depuis plusieurs heures une nuée de courtisans. Dès que le nec pluribus impar se montra, ils se prosternèrent jusqu’à terre comme des chameaux, et ils restèrent dans cette attitude jusqu’à ce qu’un signe impératif leur permit de se relever. Tous ces animaux sans vertèbres attendaient’avec anxiété ces signes de bienveillance, avant-coureurs des grâces qu’ils faisaient mendier par leurs fils, lorsqu’ils étaient prêtres, ou par leurs femmes, si elles étaient jeunes et jolies.

Et le roi disait quelquefois :

 Marquis, on m’a assuré que vous étiez bon chasseur; je veux demain chasser au courre avec vous; car depuis Nembrod, chasseur violent devant le seigneur, tous les rois ont aimé la chasse…. Comte , dites à votre épouse que nous l’invitons jeudi à la soirée qu’il nous plaira de donner à notre Petit-Trianon; vous, je vous engage à rejoindre votre corps en Belgique; vous direz à Condé de ne pas traverser le Rhin sans que j’y sois; je veux donner une leçon à nos ennemis. Mes poètes Racine et Boileau préparent leurs habits, et Grammont sera de la partie… Ambassadeur d’Angleterre, faites savoir à mon frère Jacques que Le Tellier est édifié de sa conduite envers Rome; qu’il poursuive les hérétiques l’épée dans les reins, comme moi, et il n’aura rien à craindre du prince d’Orange ni du duc d’Argyle.

Et au bout de trois mois , le roi Jacques fut chassé de son trône et de son pays.

Quand le grand roi eut achevé de parcourir la salle de l’Oeil-de-Boeuf, il donna audience à ses académiciens; l’abbé Cassagne et M. Perrault lui furent présentés.

 Messieurs, leur dit-il, je vous charge de ce que j’ai de plus précieux, de ma gloire. Vous, M. l’abbé, dites à mon Académie que je prétends avoir un éloge dans tous les discours qu’elle prononcera; vous, M. Perrault, je vous recommande de me représenter en Adonis dans le premier monument qu’il me sera agréable de, vous ordonner, ou en Hercule, aux genoux de Mme de Maintenon.

Quand les académiciens et les valets se furent retirés, le grand roi fit appeler Le Tellier, et lui demanda s’il pouvait sans scrupule emprunter au juif Samuel-Bernard quelques millions dont il avait besoin pour donner une fête à Marly. Le Tellier leva toutes les difficultés en assurant que puisque d’un côté « on chassait les juifs de leurs synagogues, et qu’on les forçait à aller à la messe, on pouvait par compensation leur emprunter de l’argent ». Sur ces entrefaites, la Maintenon, poudrée à neige, et en robe à queue, entra,tenant dans ses mains une large feuille de papier.

 Qu’avez-vous donc ? que vous paraissez si agitée, lui dit le monarque en lui baisant le cou.
Sire, il est temps de venger la religion méprisée par les calvinistes : forcez les pères à aller au sermon, et les fils y iront plus tard de bonne grâce; ce léger mal produira un grand bien.
— Je n’ai rien à vous refuser, mon astre, répliqua le roi.

Et la révocation de l’Edit de Nantes fut signée, à la grande joie de Le Tellier et de la courtisane de service.

Le lendemain, les proscriptions commencèrent; les calvinistes furent pillés, massacrés, exilés de toute la France. Toutefois, le grand roi chassa au courre, donna sa fête à Marly, fut loué par ses académiciens, et coucha avec la Maintenon. Et le peuple, que faisait-il ?… Le peuple ? Il préparait la révolution.

« Diogène : feuille historique, philosophique et littéraire. » Paris, 1828.

Les victimes de la critique

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daumierLe procès intenté par le ténor Alvarez à Comoedia redonne de l’actualité à l’éternelle question des droits de la critique. M. Alvarez n’est pas content des appréciations d’un journal : il ne veut pas passer pour un chanteur médiocre, et il demande 100.000 francs de dommages et intérêts.

Quel que soit le jugement du tribunal, le conflit n’est pas nouveau, et il semble bien que tout le monde devrait être d’accord là-dessus. Du moment qu’on a le droit de siffler un acteur, on doit avoir aussi le droit de le critiquer, de dire qu’il joue mal, et même d’écrire qu’il n’a aucune espèce de talent. Il n’y a pas de raison pour que le directeur de théâtre ne demande pas à son tour des dommages-intérêts pour le préjudice qu’on lui cause en critiquant un de ses pensionnaires. Cela peut mener loin.  

Heureusement cette intolérance est assez rare chez les comédiens, habitués aux attaques, aux injustices, et quelquefois à des projectiles jetés sur la scène. Celui qui dépend du public doit s’attendre à être méconnu et incompris, et il n’y a encore qu’un moyen de prouver qu’on a du talent, c’est d’en montrer. Un acteur qui se fâche ne prouve pas qu’il joue mieux.   

Ce genre d’intolérance n’est pas particulier aux comédiens. Les gens de lettres sont également très chatouilleux et supportent malaisément la critique. On croyait, jusqu’à ces dernières années, qu’un critique dramatique pouvait dire ce qu’il pensait d’une pièce, sans que l’auteur fût admis à protester. C’était assez naturel, si l’on ne voulait pas déchaîner d’interminables polémiques. Un procès retentissant a fixé la jurisprudence sur ce point. On se rappelle la demande en droit de réponse faite contre la Revue des Deux Mondes par l’auteur d’une pièce que M. Jules Lemaître avait amèrement maltraitée. Le tribunal condamna la Revue à insérer la réponse. La Revue s’exécuta,et l’écrivain entreprit de démontrer, dans un long factum, que son drame était excellent. Si tous les auteurs se montraient aussi délicats, les colonnes des journaux déborderaient de protestations, et la critique, dramatique ou littéraire, serait impossible, car le romancier dont on attaque les livres, le poète dont on raille les vers ont les mêmes droits.  

On était autrefois plus accommodant, et l’on supportait plus philosophiquement le blâme ou l’éloge. Gustave Planche avait la férule assez dure, et il a malmené assez terriblement Victor Hugo, qui en souffrit cruellement. Mais que faire ? Il dénonçait Planche à l’indignation de la postérité; il l’appelait âne, Zoïle, bandit;  « poète, ce méchant fait une lâche guerre… »,etc.  Barbey d’Aurevilly ne se gênait pas non plus pour nier le talent de ses contemporains; il cinglait même les femmes, et il faut voir, dans ses Bas-bleus, de quelle manière ! Et Veuillot ! Si tous les auteurs qu’il a éreintés  l’avaient traîné devant les tribunaux, Veuillot aurait passé sa vie au palais de justice; on ne lui contestait pas sa liberté d’appréciation; on se contentait de lui répondre des aménités qui le troublaient peu, jusqu’à publier des brochures avec ce titre élégant : les Puanteurs de  M. Louis Veuillot. 

Sous le despotique Louis XIV, les gens de lettres prenaient toute espèce de licence.  Boileau nommait les personnes en toutes lettres et ridiculisait ouvertement les mauvais auteurs. Molière faisait de même. 

Nous sommes devenus très chatouilleux en matière littéraire et fort indifférents en matière politique. Les injures politiques n’étonnent plus personne; on ne s’en indigne pas; on s’en fâche rarement ; on se traite réciproquement de canaille, de vendu, de traître et même d’assassin, ce qui signifie seulement qu’on n’est pas du même avis. La liberté illimitée de la presse a eu ceci de bon, qu’elle a rendu l’injure inoffensive. Il devrait en être de même dans le domaine littéraire et artistique.  

Mais les littérateurs, poètes ou autres, sont, depuis Horace, gens irritables. Racine était très sensible à la critique et avouait lui-même qu’elle lui donnait plus de chagrin que les louanges ne lui causaient de plaisir. Montesquieu en souffrait aussi. Pellisson raconte  qu’un jeune auteur fut si malheureux de la façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna de dépit dans sa province. Les jeunes gens d’aujourd’hui se découragent moins vite, L’insuccès les ravit, au contraire. C’est avec des « fours », disent-ils, qu’on se fait connaître. Et c’est peut-être vrai. 

On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider en voyant le peu de vogue de ses  ouvrages classiques. Newton ne voulait pas publier son Traité sur l’optique, à cause des objections qu’on lui faisait. « Je me reprocherais mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre une chose aussi réelle que mon repos pour courir après une ombre ». On dit que Pythagore, ayant fait quelques remarques un peu rudes à un de ses disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps le grand philosophe ne reprit plus personne en public, D’Israëli cite, dans son recueil, un homme qui « était tombé dans une si profonde tristesse, à cause de quelques vers qu’on avait faits contre lui, qu’il en mourut ». Et il ajoute que George de Trébizonde « mourut de chagrin après avoir vu les fautes de sa traduction de Ptolémée censurées par Regiomontanus ». « L’histoire littéraire, dit-il, fait connaître la destinée de beaucoup de personnes qui, à proprement parler, sont mortes de la critique. » 

Il faut avoir l’âme plus forte et ne point se laisser abattre par ces injustices. La critique  use de son droit, même quand elle en abuse. Les négations passent; les œuvres restent. Relisez les studieuses attaques de Nisard contre les Méditations de Lamartine. Qui s’en souvient ? 

Quand on est sensible à la critique, le meilleur moyen est de ne pas lire ce que l’on écrit  sur vous. Les gens qu’on censure sont en train de réclamer le droit de réponse. Il vaut cent fois mieux ne pas répondre. C’était l’avis de M. de Sacy, qui le recommandait à Renan. L’auteur de la Vie de Jésus suivit toujours ce conseil. Malgré les attaques, fondées ou non, respectables ou injustes, dont il fut l’objet, il s’abstint toute sa vie de répondre un mot à ses adversaires. Tout au plus peut-on consentir à défendre littérairement son propre ouvrage. C’est ce que fit Molière dans la Critique de l’Ecole des femmes, et Montesquieu dans son admirable Défense de l’Esprit des lois

Et, pour finir, j’en reviens à mon idée : un acteur qu’on accuse de chanter faux n’a qu’à  continuer à chanter juste : le public s’en apercevra; et un homme de lettres à qui on refuse du talent n’a qu’à continuer à écrire : le public verra bien s’il en a.

Antoine Albalat.  « Ma revue. » Paris, 1908.
Illustration : Honoré Daumier.

Le menuisier de Racine

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racineLorsque comblé des faveurs de Louis XIV, Racine crut de sa dignité d’historiographe de France, charge dont il s’acquitta très platement du reste, de se meubler très confortablement à Paris, il se logea dans un hôtel très vaste et très humide, que sa femme voulut faire boiser.

Un habile menuisier du temps fut appelé pour lambrisser tout l’appartement avec ses panneaux à moulures, chargés de trophées, de vases de fleurs et de guirlandes, que l’on entrelaçait alors de sculptures symboliques et d’astragales bizarres.

Il arriva beaucoup d’hommes de lettres chez Racine. On parla vers, théâtres, satires, parodies, rimes : on parla de tout ce menu fracas lyrique et harmonique qui ne sert pas beaucoup à la société, mais qui après tout est un divertissement aussi agréable qu’un autre, par exemple que de sauter à la corde ou que de jouer du bilboquet.

L’excellent menuisier fut ravi de satisfaction dans son coin et dévora toutes les belles choses qu’il plut à ces beaux esprits de débiter sur le style noble, sur la belle latinité de Cicéron, sur le vieux grec d’Euripide. Il écouta ce qu’on disait de la gloire et quand il sut que tous ces messieurs dont, pour la première fois, il entendait prononcer le nom,avaient de la gloire, il en perdit le boire, la tête et le manger. Rentré chez lui, il maudit de tout son cœur son père, sa mère, ses grands-parents de tous degrés, de ce qu’on lui eût mis le rabot à la main, le compas dans l’œil, pour tailler du bois et faire ciseler des niaiseries. Tandis que s’il avait été bien élevé pour la gloire, l’univers aurait parlé de lui comme de ces messieurs, dont il fit d’énormes, d’inouïs efforts de cerveau pour se remémorer les noms.

A quelques jours de là, il présenta son fils, un grand dadais, à l’auteur d’Athalie et de Phèdre.

Parbleu, M. Jean, dit-il à Racine, voilà un petit gaillard qui a de l’intelligence, et qui assemble des planches comme on n’en assemble pas. Il rabote comme un ange, et scie comme un Dieu. On ne saurait avoir trop de cordes à son arc. Faites-moi le plaisir de me dire combien d’années d’apprentissage vous me demanderez pour lui apprendre à faire des tragédies.
— Eh ! mon ami, que me dites-vous-là ? 
— Si vous êtes assez bon pour en faire quelque chose, ajouta l’honnête homme, il sera l’orgueil et la fortune de mes derniers jours; et tous les dimanches, il m’apprendra lui-même à faire des tragédies.

 « Le Voleur. » Paris, 1833.

Signature

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notaireQui le croirait ? la signature a été inventée par ceux qui ne savaient pas écrire. M. Guigne, ancien élève de l’École des Chartes, dans un excellent travail, a démontré que le signum gravé sur le chaton d’un anneau porté au doigt tient lieu de signature chez presque tous les peuples anciens; qu’au moyen âge le seing manuel sert à donner de l’authenticité aux actes.

Ces seings manuels représentent des croix, des armoiries, des monogrammes, des ornements et des objets divers faisant allusion au nom, au métier du signataire. Ils précédèrent l’emploi du seing ou du petit seing, formé simplement de lettres du nom, écrites rapidement et accompagnées de quelques traits plus aisés à tracer que les figures des seings précédents. 

Ce seing par le nom, ou signature proprement dite, ne devint d’un usage obligatoire qu’au seizième siècle. 

On remarque les signatures en forme de ruches des diplômes du neuvième siècle, les monogrammes bene volete des anciens papes, les seings patiemment dessinés des notaires apostoliques, les marques naïvement bizarres d’une foule d’artisans qui signent en esquissant une clef, une truelle, un fer à cheval, une navette, une hache, un marteau,  un bonnet, un violon ou un autre instrument, un autre outil de leurs divers métiers. 

Ce n’est que dans le courant du dix-huitième siècle que les signatures des contrats commencèrent à perdre leur amusante variété. 

Sous Louis XIV, l’artisan figure encore son outil, le paysan s’essaie d’une main tremblante à tracer une croix irrégulière et informe, le petit bourgeois écrit vaille que vaille son nom, le notaire et l’homme de loi enveloppent leur signature cursive dans les replis de paraphes compliqués, les gens d’église écrivent lisiblement leur nom en petits caractères correctement et fermement tracés, les gentilshommes affectent la mode hautaine de signer en lettres grosses parfois d’un demi-pouce. 

M. Guigne s’est demandé à ce sujet si il y a trois siècles, les gentilshommes étaient hors d’état de signer leur nom. Il a recueilli aux archives un certain nombre de souscriptions de testaments où, tandis que les clercs écrivent cette mention : J’ai écrit et signé de ma propre main, des seigneurs et notamment Guy, comte de Forez, testateur, font signer de la main d’un clerc, en ajoutant : Parce que je ne sais pas écrire

M. Guigne se croit donc autorisé à conclure que, jusqu’au milieu du quatorzième siècle, il n’y eut qu’un très petit nombre de nobles lettrés. Il reconnaît néanmoins que, malgré ses recherches, il a à peine découvert une dizaine de mentions de ce genre.

« La Revue des familles. » Paris, 1873.

Susceptibilité de militaire

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louis-XIV-de-louville

A la tête de ses armées, en Flandre, Louis XIV tenait table ouverte, pour tous les officiers. M. de Louville, gentilhomme de la Beauce, se présente un jour à dîner. M. de Créqui va alors l’annoncer au roi : 

— Voilà M. de Louville qui souhaiterait avoir l’honneur de dîner avec Sa Majesté.
— De quel droit ? répond le roi.

M. de Créqui, n’osant, répéter cette réponse à M. de Louville, lui fait comprendre qu’il n’a pu parler de lui au monarque excessivement occupé. M. de Louville n’en est point dupe.

M. de Créqui, ce même soir, vante au roi la noblesse authentique du visiteur. Il obtient la phrase affirmative sollicitée par lui : 

 Présentez-le demain.

Le lendemain, à l’heure du dîner, le roi voit M. de Louville. 

 Louville, prenez place !
— Sire, j’ai dîné, répond Louville.

René Cardillac

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das-fräulein-von-scuderiCe célèbre orfèvre, qui, possédé d’un amour effréné pour les pierres précieuses, assassinait les personnes auxquelles il avait vendu ses ouvrages d’orfèvrerie, est mentionné dans les Mémoires du règne de Louis XIV. Le roman d’Olivier Brusson et le mélodrame de Cardillac, ont fait connaître cet homme singulier et sa criminelle manie : on trouve dans la seconde livraison des Contes Fantastiques d’Hoffmann, qui vont paraître, quelques détails curieux sur René Cardillac.

René Cardillac était alors le plus habile orfèvre de Paris, un des hommes les plus adroits et les plus singuliers de son temps. D’une petite stature, mais large d’épaules et d’une structure musculeuse. Cardillac, à cinquante ans, avait conservé toute la vigueur et l’agilité d’un jeune homme. Des cheveux roux, épais et crépus, un visage saillant et coloré, témoignaient de sa vigueur peu ordinaire. Si Cardillac n’eût pas été connu dans tout Paris pour un homme d’honneur, franc, ouvert, désintéressé, toujours prêt à assister les autres, le regard singulier qui s’échappait de ses petits yeux gris, enfoncés et étincelans, eût suffi pour le faire accuser de méchanceté et de noirceur. Cardillac était  l’homme le plus habile dans son art qui existât non pas seulement à Paris, mais dans toute l’Europe.

Parfaitement initié à la connaissance des pierres précieuses, il savait les enchâsser avec tant de goût, que des joyaux qui n’avaient que peu de valeur acquéraient un éclat extrême au sortir de ses mains. Il acceptait toutes les commandes avec une ardeur sans égale, et le prix qu’il mettait à son travail, quelque léger qu’il fût, était encore d’une modicité extrême. Alors, il ne prenait aucun repos, on l’entendait jour et nuit faire retentir son marteau dans son atelier; et souvent, au moment où sa tâche allait être achevée, la parure lui semblait-elle peu gracieuse, les pierres mal encadrées, trouvait-il un chaînon défectueux, il remettait tout l’or au creuset, et recommençait sur nouveaux frais. Aussi il ne sortait de son atelier que des chefs-d’oeuvre sans pareils, qui excitaient au plus haut degré la sur- prise des personnes auxquelles ils étaient destinés.

Mais il était presque impossible d’obtenir de lui qu’il terminât un travail. Il renvoyait ses pratiques, sous mille prétextes, de semaine en semaine, de mois en mois. En vain lui offrait-on le double du prix stipulé, il ne voulait jamais accepter un louis au delà de ce qu’il avait demandé. Enfin, lorsqu’il était forcé de céder aux instances de quelqu’un et de rendre une parure, il ne pouvait se défendre de donner tous les signes d’un profond chagrin, et même d’une colère mal réprimée. Mais s’il lui fallait livrer un ouvrage d’une grande richesse, précieux par le travail de l’orfèvrerie, par le nombre et la beauté des pièces, on le voyait courir çà et là comme un forcené, se maudissant lui-même, et furieux contre ceux qui l’entouraient.

Alors quelqu’un accourait-il chez lui, en disant : René Cardillac, voulez-vous me faire un collier pour ma fiancée, des bracelets pour ma maîtresse ? il s’arrêtait tout-à-coup, lui lançait des regards brillants, et demandait en se frottant les mains : 

— Que m’apportez-vous là ?
— Ce sont, lui répondait-on, des bijoux communs, des pierres de peu de valeur, mais dans vos mains….

Cardillac ne le laissait pas achever, il lui arrachait la boîte, en tirait les bijoux, qui souvent avaient réellement peu de valeur, les élevait vers la lumière, s’écriait avec ravissement : 

 Oh ! oh ! des bijoux communs, dites-vous ? Nullement. Ce sont de belles pierres, des pierres magnifiques; laissez-moi seulement faire. Et si vous ne regardez pas à une poignée de louis, je vous y ajouterai quelques rubis qui étincelleront comme le soleil.
— Répondait-on : Je vous laisse maître d’agir à votre gré, maître René, et je vous paierai ce que vous demanderez.

Alors, sans s’inquiéter s’il avait affaire à un riche bourgeois ou à un seigneur de la cour, Cardillac se jetait à son cou avec impétuosité, le serrait dans ses bras, l’embrassait et s’écriait qu’il était enfin heureux, et qu’il lui rendrait sa parure dans huit jours. Il parcourait alors toute sa maison, puis, courant se renfermer dans son atelier, travaillait sans relâche, et, en huit jours, il avait fait un chef-d’oeuvre. Mais, dès que celui qui avait commandé cet ouvrage, revenait, l’argent à la main, chercher la parure qui se trouvait achevée, Cardillac se montrait sombre, insolent, grossier.

— Mais songez donc, maître Cardillac, que je me marie demain.
— Que m’importe votre noce; revenez dans quinze jours.
— La parure est terminée; voici l’argent; il faut que j’emporte mon collier.
— Et moi, je vous dis qu’il y a encore plusieurs choses à changer à cette parure, et que vous ne pouvez la recevoir aujourd’hui.
— Et moi, je vous dis que si vous ne remettez sur-le-champ ce collier dont je suis prêt à vous payer la façon le double de sa valeur, vous me verrez venir la chercher avec les soldats du guet et les gens du Châtelet.
— Eh bien, que le diable vous serre de ses tenailles brûlantes, et puisse ce collier étrangler celle qui le portera !

En parlant ainsi, Cardillac mettait la parure dans le pourpoint de l’impatient fiancé, le prenait par le bras, et le poussait si violemment hors de la chambre qu’il roulait jusqu’au bas de l’escalier; puis il se mettait à la croisée et riait de tout son coeur d’un rire infernal, en le voyant s’éloigner, le mouchoir sur le nez, sanglant et éclopé. La conduite de Cardillac était inexplicable. Souvent après avoir entrepris un travail avec enthousiasme, il suppliait celui qui l’avait demandé de lui permettre de ne pas le lui rendre, et il donnait toutes les marques de l’affliction la plus vive, priant et conjurant au nom de la sainte Vierge qu’on eût pitié de lui.

Plusieurs personnages du plus haut rang avaient en vain offert des sommes considérables pour obtenir de ses ouvrages. Il se jeta aux pieds du roi, et lui demanda comme une faveur d’être dispensé de travailler pour sa personne. Il se refusa également à faire une parure pour madame de Maintenon, et repoussa avec une sorte d’horreur et d’effroi la commission qu’elle lui donna un jour de confectionner une petite bague, ornée des emblèmes des arts, qu’elle destinait à Racine.

Mercure de France. « Le Pirate. » Paris, 1830.