Étiquette : Louis XIV

L’oeil battu

alexandre-le-bienheureux

L’argot est fertile en expressions aussi pittoresques qu’imaginées. Mais on aurait grand tort de leur attribuer à toutes une invention récente, car certaines ont plusieurs centaines d’années d’existence.

Ainsi l’expression : « Je m’en bats l’oeil » dont la traduction signifie : je me soucie fort peu de ceci ou de cela se trouve dans une lettre jusqu’à présent inédite de Mme Roland. Un chercheur érudit, remontant encore plus avant dans l’histoire se fait fort de démontrer, texte en main, que « s’en battre l’oeil » est une formule que l’on retrouve, dans le Mercure Galant de Boursault, c’est-à-dire sous le règne de Louis XIV…

Décidément c’est bien l’occasion de s’écrier :  Nihil novi sub sole !*

*Rien de nouveau sous le soleil !

« Ma revue. » Paris, 1907.
Illustration : Philippe Noiret dans « Alexandre le bienheureux » d’Yves Robert, 1968.

Un cabaret de campagne au grand siècle

cabaret-Marchal

Au dix-septième siècle, Auteuil, dont les derniers jardins disparaissent pour faire place à des maisons de rapport, était un calme lieu de villégiature, avec des vignes, des prés, des chaumières, des bois, et le village comptait à peine cinq cents habitants.

Boileau, qui a célébré son jardin et son jardinier d’Auteuil dans une épître bien connue, pratiquait largement l’hospitalité. Il attira Racine et Molière dans cette tranquille retraite. C’est à Auteuil que racine composa ses joyeux Plaideurs, et la légende prétend qu’il en écrivit plusieurs scènes au sein de festins qui se prolongeaient pendant une bonne partie de la journée, sous les tonnelles du cabaret du Mouton Blanc, rue d’Auteuil. Une enseigne de restaurant en rappelle encore le souvenir aujourd’hui. Souvenir qui se mêle à celui de nos plus belles gloires littéraires.

Tous les grands écrivains, ainsi que leurs amis, quittaient à Auteuil les soucis de la grand’ville. Ils devaient accrocher aux patères du Mouton Blanc les majestueuses perruques qui leur donnaient un air si imposant.

Il y avait bien à Auteuil une source d’eau minérale, qui coulait dans le village, et qui passait pour avoir des propriétés ferrugineuses. On la recommandait pour soigner l’anémie et les défaillances du foie. Il existe même un ouvrage, vieux de plusieurs siècles, rédigé par Pierre-Habert Escuyer, « médecin ordinaire de Monseigneur, frère unique du Roy », qui s’intitule Récit véritable des vertus et propriétés des eaux minérales d’Auteuil.

Mais ce n’est pas pour boire de l’eau ferrugineuse que Boileau et ses compagnons venaient à Auteuil. D’ailleurs, on ne servait pas d’eau au Mouton Blanc, et ils pratiquaient plutôt une cure de ce petit vin guilleret dont les contemporains disent tant de bien et que produisaient les coteaux qui descendent vers la Seine. Ils poussaient même parfois l’amour du vin d’Auteuil assez loin. Mais cela n’était pas trop mal vu à cette époque, et le médecin Fagon n’avait-il pas guéri Louis XIV par une cure de Bourgogne ?

Bref, un beau soir où la dose de reginglard avait peut-être été exagérée (mais on était en pleine canicule et c’était déjà une circonstance atténuante) après quelques discussions philosophiques et littéraires qui les avaient encore altérés, ces bons vivants décidèrent soudain, dans un de ces accès de mélancolie qui naissent au milieu des plaisirs les plus exubérants, que la vie était une bien piètre aventure et que mieux valait en finir tout de suite avec cette marâtre. Et, d’un bel enthousiasme, ils se levèrent pour courir jusqu’à la Seine.

Mais Molière, qui souffrait déjà de la maladie qui devait l’emporter et qui, ce soir-là, n’avait bu que du lait, démontra à ses amis qu’un si noble exploit ne pouvait s’accomplir nuitamment, mais en plein midi, devant un grand concours de peuple.

On écouta le sage Molière. On remit au lendemain cette action si valeureuse et l’on alla se coucher, après une dernière rasade. Inutile d’ajouter que ces désespérés se réveillèrent la tête un peu lourde et un peu honteux de leur stupide projet…

« Le Pêle-mêle : journal humoristique hebdomadaire. » Gaston Derys, Paris, 1930.
Illustration : « Un Cabaret à Bouxwiller. »  Marchal, 1876.

 

 

Le galure du Gascon

mousquetaire

Un mousquetaire Gascon, passant, dans une revue, devant Louis XIV, fit faire à son cheval un mouvement si brusque, que le chapeau du cavalier vola à terre. Un de ses camarades le lui présenta à la pointe de son épée :

Sandis ! s’écria le Gascon, j’aurais mieux aimé que vous m’eussiez percé le corps que mon chapeau.

Le roi, ayant entendu cette réponse, lui en demanda la raison :

Sire, dit-il, j’ai crédit chez un chirurgien, mais je n’ai pas la même faveur chez un chapelier

 » La Cloche d’argent : journal hebdomadaire, illustré, politique, littéraire et artistique. »  Rouen, 1884.
Illustration : capture YouTube.

Vieille connaissance

Henri-Testelin

Jean-Baptiste Colbert, étant jeune, fut mis en pension pendant deux ans chez un procureur au Châtelet appelé Biterne. Le procureur avait une jolie fille, appelée Barbe. On l’appelait dans la maison dame Barbe. Elle fut mariée avec M. Colletet, autre procureur au Châtelet. Elle allait souper chez son père tous les dimanche et fêtes, et après souper, on la ramenait chez son mari. C’était ordinairement M. Colbert qui lui faisait cet office, lequel avait quelque inclination pour elle.

M. Colbert ayant ensuite passé par divers emplois, et étant enfin devenu ministre d’État, ayant le département des finances, dame Barbe maria une de ses filles a un homme qui avait à solliciter chez le Roi (Louis XIV) un remboursement de quinze à seize mille livres. On voulut obliger dame Barbe d’employer son crédit auprès de M. Colbert pour avoir ce remboursement. Elle ne voulait pas le faire, prétendant que M. Colbert qui était un marmot lorsqu’il était en pension chez son père, ne se souviendrait pas d’elle, ayant vu tant d’autres affaires depuis. Mais enfin elle y consentit, et lui alla présenter un placet.

Toutes les fois qu’elle se présentait devant lui à l’audience, M. Colbert se tournait de l’autre côté et la rebutait par ce moyen. Enfin l’audience étant finie, et ne restant plus que dame Barbe à expédier, M. Colbert se voyant seul avec elle, mettant ses deux mains à ses côtés, lui dit : 

Hé quoi ! dame Barbe; est-ce que vous croyez que je ne vous connois pas ? Pensiez-vous que je  voulois me fermer à votre souvenir ?

Il lui demanda comment elle se portait, voulut savoir l’état de toute sa famille, et prenant ensuite son placet avec les pièces y attachées, il lui promit de faire ce qui dépendrait de lui pour lui donner satisfaction. Quatre ou cinq jours après, il envoya à dame Barbe un arrêt du Conseil qui ordonnait le remboursement de la somme demandée, et une ordonnance de comptant au trésor royal.

Dame Barbe, autrement Madame Colletet, vit encore. Elle demeure à Paris dans le cloître Saint-Benoist avec son fils qui y est chanoine…

« Revue nobiliaire, héraldique et biographique. »  Paris, 1865.
Illustration : « Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie Royale des Sciences créée en 1667. » Peinture de Henri Testelin.

 

Louis XI, curieux homme.

louis-XI

C’est volontiers que Louis XI invitait à sa table les étrangers dont il espérait tirer quelques connaissances utiles. Il y recevait même des marchands qui lui donnaient des lumières sur le commerce, et il se servait, dit-on, de la liberté du repas pour engager ceux-ci à parler avec confiance.

Un certain maître Jean, simple marchand, séduit par les bontés du roi qui le faisait souvent manger avec lui, s’avisa de lui demander des lettres de noblesse. Ce prince les lui accorda mais, lorsque le nouveau noble parut devant lui, il affecta de ne pas le regarder.

Maître Jean, surpris de ne pas trouver le même accueil, s’en plaignit :

Allez monsieur le gentilhomme, lui dit le roi. Quand je vous faisais asseoir à ma table je vous regardais comme le premier de votre condition; mais, aujourd’hui, je ferais injure aux nobles si je vous accordais la même faveur.

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923.
Illustration : Reproduction de gravure de l’Histoirede France pour le cours élémentaire S.U.D.E.L.