Louvre

Les œuvres du passé

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menuisiersLe ministre de la justice a fait transporter au Louvre ses plus beaux meubles historiques : d’abord son propre bureau, connu sous le nom de bureau de Choiseul, magnifique table en laque chinoise, ornée de ciselures; puis un grand cartonnier en laque qui figurait autrefois au palais de Versailles, dans les appartements de Louis XV; enfin, une petite table de Riesener qui fut placée dans la chambre de Marie-Antoinette. 

Un tableau, les Blés mûrs, par Daubigny, qui se trouvait dans les appartements particuliers du ministre, a été également envoyé au musée du Louvre. 

Tous les ministres n’ont pas donné l’exemple d’un pareil souci des œuvres du passé. Des ministres — ou un ministre — laissèrent jadis travailler en paix les iconoclastes ignorants, les saboteurs inconscients. Rappelons le triste sort des fameuses peintures sur bois du Cabinet des Singes à l’Hôtel de Rohan. Des ouvriers trop ingénieux en avaient pris les planches pour fabriquer… des caisses d’emballage.

L’histoire ne dit pas à quoi devaient servir les caisses : peut-être à emballer des œuvres d’art. 

« Ma revue. » Paris, 1907.

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Histoire des poupées

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Victor Hugo, de la mort duquel on a célébré, en 1935, le cinquantenaire, ne les avait pas négligées.

« La poupée, a écrit Hugo dans les Misérables, est un des plus et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. » 

Et il complétait sa remarque : 

« Soigner vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, dorloter, endormir se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »

La coutume des poupées a de fort lointaines origines. 

Dans l’Egypte, la Perse et la Grèce antiques, les petites filles s’amusaient déjà avec des poupées en bois, en os, en ivoire ou en terre cuite. On a retrouvé de ces jouets dans des sépultures d’enfants (on enterrait les fillettes, avec leurs joujoux favoris) et on en peut voir, aujourd’hui, en plusieurs musées, et notamment au Louvre. 

A Rome, l’usage voulait que les jeunes filles nubiles allassent porter leurs poupées aux autels de Vénus. 

Au Moyen Age, l’usage des poupées fut certainement conservé, mais on ne possède pas, de cette époque, d’objets qui puissent fournir un témoignage direct. Tout au plus a-t-on découvert, dans de rares manuscrits, des reproductions graphiques de quelques poupées médiévales. 

Du quinzième au dix-septième siècle, les petites bonnes femmes de bois prennent une importance nouvelle : elles deviennent les propagandistes de la mode française. Ce sont des poupées soigneusement habillées et parées qui vont faire connaître à l’Europe entière les subtilités vestimentaires des dames de la cour de France. L’histoire a enregistré quelques célèbres envois : la poupée adressée par Isabeau de Bavière à sa fille Isabelle d’Angleterre, la poupée offerte par Anne de Bretagne à Isabelle de Castille. 

Ce mode de représentation de la haute couture fut longtemps en honneur. 

Pendant la guerre de la succession d’Espagne, alors que Français et Anglais se battaient avec acharnement et conviction, une convention spéciale fut signée qui autorisait l’entrée en Angleterre des figurines annonciatrices de la dernière mode de Versailles. 

A cette époque, les corps des poupées n’étaient pas moulés mais modelés à la main et avec minutie. 

Ce fut surtout du quinzième au dix-septième siècles que les poupées de bois, de cire ou de carton-pâte tinrent le rôle qui est aujourd’hui donné aux femmes-mannequins des grands couturiers. 

Pourtant, en 1852, Natalis Rondot pouvait encore écrire dans le Magasin pittoresque :

« Les ouvrières parisiennes, n’ont pas de rivales pour l’habillement de la poupée, elles savent, avec une prestesse et une habileté merveilleuse, tirer parti des moindres morceaux d’étoffe pour créer une toilette élégante. Le mantelet, le casarecka et la robe d’une poupée d’un franc sont la reproduction fidèle et correcte des modes nouvelles, et dans ces costumes chiffonnés avec tant de coquetterie, l’habilleuse ne se montre pas seulement excellente lingère, couturière ou modiste : elle fait preuve, en même temps, de goût d’ans le choix des tissus et le contraste des couleurs. Aussi la poupée est-elle expédiée dans les départements et souvent même à l’étranger comme patron de modes. Elle est même devenue un accessoire indispensable de toute exportation de nouveautés confectionnées et il est arrivé que faute d’une poupée, des commerçants ont compromis le placement de leurs envois. Les premiers mantelets vendus dans l’Inde furent portés sur la tête, en mantille, par les dames de Calcutta, la poupée modèle arriva enfin et l’erreur fut reconnue. »

Aux Indes, les poupées indigènes tiennent, en vertu d’anciennes coutumes, un autre emploi. Elles sont l’objet d’une sorte de culte, on veille à la tenue de leur logement, on organise des cérémonies en leur honneur, on a même célébré en grande pompe des mariages de poupées. 

Si la France, depuis longtemps, s’était placée au premier rang pour l’habillement des poupées, la suprématie dans la construction même des figurines revenait à l’Allemagne. 

En 1862 un fabricant nommé Jumeau créa véritablement l’industrie de la poupée française. En peu de temps l’exportation fut organisée. 

En Angleterre, des industriels s’intéressèrent également à la question. 

Ainsi, la poupée qui était déjà jouet d’enfant et instrument de publicité devint le motif d’une fabrication prospère. Aujourd’hui, les fillettes ont encore des poupées mais les femmes majeures en ont aussi : poupées richement peintes et somptueusement parées, qui trônent sur les fauteuils, les lits et les divans. 

Des dames de lettres parlent très sérieusement de l’âme de leur poupée… 

Laissons là ces futilités et ce fétichisme. 

Rien n’est plus émouvant, au fond, que la malheureuse gosse qui étreint avec passion la poupée de pauvre, la poupée faite de vieux chiffons roulés, découpés et ficelés, la poupée rudimentaire sans doute, mais enrichie de tous les dons de l’imagination et de la poésie enfantines. 

Marcel Lapierre. « Almanach des coopérateurs. » 1936.

Mes amis…

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Lisons cette jolie page d’Arsène Houssaye qui est très peu connue et qui met en scène l’auteur de Rolla.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était bien difficile de lui amener ces amis-là.

Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris.
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant, mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non ! reprit de Musset.

Le lendemain, Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre :

Mon cher de Musset, lui dit-il, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir. Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté.

C’était la première fois qu’on traitait ainsi un poète en souverain. 

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1905.
Illustration : aquarelle d’Eugène Lami.

Un premier tableau de Delacroix

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La-Barque-de-Dante.

Delacroix, aussi pauvre d’argent que riche de talent, n’ayant pas de quoi faire encadrer son premier tableau, Dante et Virgile aux enfers, pour l’envoyer au Salon du Louvre, l’avait fait entourer de planches enduites de colle de poisson sur lesquelles il avait répandu de la poudre d’or.

Le jour de l’ouverture, il chercha vainement son œuvre dans les petites salles, celles où l’on met les tableaux des débutants. Ne la trouvant pas, il se désolait, lorsqu’un gardien lui dit :

C’est vous qui avez envoyé une toile encadrée dans des lattes d’emballage ? On n’a pas voulu de vos lattes. M. Gros a fait refaire un beau cadre, et il a exigé de M. de Forbin-Janson que votre tableau, qu’il trouve bien, figurât dans le Salon carré.

Le Salon carré ! Le Salon d’honneur ! Un débutant ! Quelle joie ! Delacroix courut, tout ému, chez le baron Gros. Gros le reçut, la porte entrebâillée, une palette à la main :

Qui est là ?
— Moi, Monsieur.
— Qui, vous ?
— Delacroix.
— Qui ça, Delacroix?
— Celui qui a exposé le tableau auquel vous avez fait donner un cadre.
— Ah ! oui, un bateau !
Dante et Virgile.
— Enfin, un bateau ! Eh bien, ce n’est pas mal. Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans.
— Eh bien, à vingt-trois ans vous peignez comme un maître et vous dessinez comme un cochon. Apprenez à dessiner.

Pas si cochon que cela le dessin de Delacroix. Heureusement on en a fini aujourd’hui avec cette légende, que Delacroix ne dessinait pas. C’est justement à cause de la sûreté de son dessin qu’il n’avait pas besoin de se perdre dans ces fignolages et ces ficelages grâce auxquels plus d’un peintre inférieur a passé pour dessiner mieux que lui.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.