Ludwig van Beethoven

Un compositeur de musique

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beethovenS’il est un détail connu d’un petit nombre de musiciens seulement et ignoré de presque tous les profanes de l’art musical, c’est bien celui-ci, sur Beethoven, dont le maître lui-même dans son testament écrit en 1802, à Schligenstadt. Dans ses dernières volontés, le célèbre compositeur, confesse être sourd.

« Venu au monde avec une âme ardente, un tempérament sensible, et fait, en un mot, pour les relations de la société, j’ai été contraint de bonne heure à m’enfermer dans l’isolement, à passer mon existence dans la solitude et la retraite.

« Parfois j’ai voulu lutter contre les difficultés de ma situation, mais, dans cette triste expérience, je me suis toujours heurté contre les inconvénients de mon infirmité, et pourtant il m’était impossible de dire à ceux qui m’entendaient : « Parlez plus haut, criez, je suis sourd. »

« Pouvais-je faire l’aveu de la faiblesse d’un sens qui devait être plus parfait chez moi que chez tout autre, et qu’en effet j’ai possédé dans un tel état de perfection que peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir eu l’ouïe aussi fine et aussi délicate ! Non ! Non ! Je ne le pouvais pas ! pardonnez-moi donc si vous me voyez me retirer à l’écart, lorsque j’aurais tant de satisfaction à me confondre dans vos rangs; c’est une double affliction pour moi d’être obligé de me confiner dans la solitude et de voir interpréter ma conduite dans un mauvais sens. Il n’est plus possible aux malheureux de se distraire dans la société des hommes, de prendre part à leurs conversations élevées, à leurs épanchements; seul, toujours seul ! A moins qu’une impérieuse nécessité ne me force à sortir de mon isolement, je passe ma vie dans la solitude, comme un proscrit, et si le hasard me conduit au milieu des hommes, tout aussitôt je me sens saisi d’une anxiété mortelle, en pensant que je m’expose à dévoiler les secrets de ma surdité. 

« Je viens de passer six mois à la campagne sur les conseils de mon savant docteur, qui m’a recommander de beaucoup ménager mes oreilles. Son ordonnance concordait entièrement avec les dispositions actuelles de mon esprit.

« Pourtant mon goût naturel pour la société a parfois entraîné à violer mes résolutions. Mais comme j’avais bientôt à me repentir ! Quelle tristesse et quel découragement, lorsque, par exemple,je ne pouvais percevoir les sons d’un chalumeau champêtre ou la voix du pâtre que d’autres entendaient distinctement résonner dans le lointain ! De telles expériences me jetaient dans un profond désespoir, et peu s’en est fallu que je n’en finisse avec l’existence. L’amour de mon art a seul pu me retenir sur cette pente fatale. »

Beethoven fut atteint de cette infirmité à l’âge de vingt-huit ans et les premiers signes de la maladie apparurent lorsqu’il composait sa Deuxième Symphonie; il avait donc encore à écrire ses chefs-d’œuvre, privé de l’ouïe. Mécilas Golberg en a tiré ces conclusions :

« La surdité, cette infirmité que les âmes sensibles ont pleurées, qui a tellement ému Beethoven, au fond n’a fait que purifier son art. Comme d’autres, il était impressionné facilement et distrait par des sonorités de hasard. La surdité fermant ses oreilles aux bruits, a rendu ses conceptions presque mathématiques. Tout ce que les autres sens recueillaient se sublimait en tons tracés de sa main. Son imagination chevauchait sans frein. Mais pour devenir musical, elle se soumettait à la loi du rythme, au nombre. C’est ainsi que Beethoven fut contraint à l’art de la sagesse et de la méditation, qu’il chassa tout hasard de ses conceptions musicales, et que son imagination si débridée dans la vie, fût soumise aux lois strictes dans ses créations. »

« Les Bruits de Paris. » Paris, 1904.
Illustration : N. C. Wyeth.

Le Maître

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beethovenBeethoven avait le cœur naturellement bon, mais il était excessivement irascible et sa colère, lorsqu’elle faisait explosion, dépassait quelquefois toutes les convenances, et lui attirait des désagréments et des humiliations. Voici quelques faits que Ferdinand Ries, ami et élève de  Ludwig van Beethoven, rapporte à ce sujet.

Dans un concert donné par Beethoven, on exécuta pour la première fois sa fantaisie pour piano avec orchestre et chœurs. La clarinette se trompa de huit mesures, et, comme c’était dans un moment où peu d’instruments jouaient, la faute perça davantage. Beethoven se leva en fureur, et se tournant vers l’orchestre, adressa aux musiciens des injures qui furent entendues de tout l’auditoire. « Recommençons ! » s’écria-t-il enfin, d’une voix de tonnerre. Et l’orchestre, fasciné par le regard et la voix impérieuse du maître, obéit sans dire mot.

Cette fois l’exécution fut parfaite, et obtint un grand succès. Mais à peine le concert fut-il terminé, que les artistes, se rappelant les épithètes peu honorables dont Beethoven les avait largement gratifiés, se soulevèrent en masse contre lui, et jurèrent de ne plus jouer en sa présence. Cette colère cependant ne fut pas de longue durée. Beethoven, ayant terminé peu de temps après une nouvelle composition, la curiosité de l’entendre l’emporta sur la rancune des musiciens qui s’empressèrent de l’exécuter sous la direction du compositeur.

A cette irritabilité se joignit plus tard une méfiance outrée qui prenait ombrage de tout, et qui s’accrut à mesure que la surdité faisait des progrès. Cette surdité date de plus loin qu’eu ne l’a cru jusqu’à présent. Un lettre que Beethoven écrivit en 1800 à son ami Wegeler prouve que déjà à cette époque la maladie avait commencé. Mais alors ses amis ne s’en aperçurent pas encore et si Beethoven n’entendait pas toujours trop bien ce qu’on lui disait, on mit cela sur le compte de sa distraction, à laquelle on était habitué.

Ries lui-même ne connut la surdité de son maître qu’en 1802. Ce fut à une promenade à la campagne qu’il en fit la triste expérience. Dans un bois qu’ils traversaient ensemble, un berger jouait de la flûte. Charmé de cette musique champêtre, Ries voulut la faire remarquer de Beethoven. Celui-ci prêta l’oreille, mais n’entendit rien. Il devint morne et triste. Ries, frappé de cette circonstance, s’efforça de l’égayer, et mentit, en lui assurant que les sons de la flûte avaient cessé.

Mais Beethoven poursuivit son chemin en silence, plongé dans une profonde mélancolie.

« Figaro. » Paris, 1839.
Illustration de Carl Schweninger.

Bon dimanche !

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