M. de Martignac

Château Lafite

Publié le Mis à jour le

chateau-lafiteÉvoquant le souvenir de voluptés exquises, ce seul nom de Château Lafite fait éclore un délicieux parfum sur les lèvres, des rubis dans les verres et la joie dans les cœurs. Pour raconter ce vin royal il faudrait un livre et pour le célébrer un poème. 

Le premier propriétaire de ce cru fameux entre tous fut, en 1355, le Damoiseau Jean de Lafite. Plus tard, sous Louis XIV, le précieux domaine appartint au président de Ségur, joliment appelé le « Prince des vignes ». Puis vint, de 1785 à 1793, M. de Pichard, président au Parlement de Guienne, comme propriétaire envié de l’aristocratique vignoble; condamné par le tribunal révolutionnaire de Paris, il fut guillotiné et ses propriétés confisquées et vendues au profit de la nation. Une compagnie hollandaise acquit Château Lafite

C’est en 1868, à la barre du Tribunal de la Seine, que ce domaine fut acquis par le baron James de Rothschild. Il est ensuit devenu la propriété des barons Alphonse, Gustave et Edmond de Rothschild. Tel qu’il était entre les mains du président de Ségur, voici bientôt deux siècles, tel il passa aux mains du baron James de Rothschild en 1868. Tel il est encore aujourd’hui, pas un pied de vigne n’ayant été ajouté depuis lors, à la séculaire et invariable contenance de Lafite. 

Le Lafite, répudiant toute mésalliance, s’est fièrement confiné dans son domaine originel à l’instar de ces vieilles familles qui s’enferment jalousement dans la noblesse immaculée de leur blason. L’une des caractéristiques du Lafite, c’est qu’il ne devient un vin incomparable qu’après quinze ou vingt ans de bouteille; alors seulement se développent les merveilleuses qualités de finesse et de bouquet qui le distinguent entre mille. 

Un mot, s’il vous plaît, sur les plus grandes réussites des années actuellement existantes dans le commerce, les caves des amateurs ou sur les cartes des restaurants. 

1870 représente la plus grande année, celle qui, peut-être, réunit le plus complètement les qualités de ce nectar. Les années 58, 64, 68, 69, sont magnifiques de richesse et de vigueur, de moelleux, de bouquet vraiment incomparable. Les 71 et 74 se distinguent par la délicatesse de l’arôme et la finesse d’une saveur sans rivale. Enfin, le 75 peut être qualifié de Grande bouteille. Avec ses 28 ans d’âge et de grade aussi vénérable que glorieux, il est actuellement à point. Les 93 et 95, années à retenir et donnant les plus douces promesses, continueront la gloire immortelle du Château Lafite

Chaque année la Ville de Paris offrait à Louis XIV du Chambertin, rosée favorite du Roi Soleil. Son médecin Fagon lui conseilla le Lafite et lui en fit goûter. Dès lors Louis XIV en fit son vin ordinaire. 

Louis XVIII aurait renoncé à ses fameuses Côtelettes Martyre plutôt que de ne pas les arroser d’un vieux Lafite. Et son ministre, M. de Martignac, aussi fin gourmet qu’éminent orateur, avait toujours dans sa bibliothèque une bouteille de Lafite faisant vis-à-vis à une terrine de Nérac embaumant la truffe. 

Prisonnier à Amboise, l’émir Ab-el-Kader tombe assez gravement malade, et dans le régime que lui prescrit le médecin figure un Château Lafite dont le pieux musulman n’eut qu’à se louer. 

 Ah ! disait-il avec autant de reconnaissance que d’admiration, si Mahomet eût connu les vertus bienfaisantes de ce divin breuvage, il n’aurait peut-être pas défendu le vin dans le Coran. 

On sait que, dans les grandes mêlées parlementaires. M. Thiers avait coutume de remplacer le classique verre d’eau de la tribune par un verre de ce cru célèbre. Faut-il s’étonner qu’il eut tant d’esprit ! 

Tous les hommages rendus au Château Lafite ne sauraient rien ajouter à son mérite et à sa valeur. N’est-il pas, lui aussi, un éminent personnage, un grand Seigneur, un roi ! 

Baron de Vergt. « Almanach des gourmands. » Paris, 1904.
Photo : lafite.com

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