Maître

Un comble

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Grande réception chez Me Campinchi. Au fumoir, repris par la déformation professionnelle, nos bons Maîtres parlent Palais. Les anecdotes succèdent aux anecdotes, émouvantes, égrillardes, bouffonnes.

Le regretté bâtonnier Chenu conte qu’il lui arriva, en sa jeunesse, de plaider, dans la même semaine, deux procès contradictoires intentés contre un peintre qui devait, depuis, faire une brillante carrière.

Un de ces procès demandait l’annulation du mariage contracté par l’artiste trois ans plus tôt. Motif allégué : impuissance physique du mari à donner des enfants à sa femme. L’autre procès était, au contraire, un procès en reconnaissance de paternité intentée par une servante du jeune peintre.

Lequel avez-vous gagné ? questionna Me Campinchi.

Le bâtonnier Chenu eut un petit rire :  

Je les ai gagnés tous les deux.

« Marianne : grand hebdomadaire littéraire. »  Paris, 1933. 

La tombe d’Eve

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Les musulmans, maîtres des contrées bibliques, ont reçu des Arabes un grand nombre de traditions et légendes qu’ils conservent, et dont ils font autant d’articles de foi. A en croire le fondateur de l’Islam, Adam aurait bâti la fameuse Kaaba de la Mecque, qui partout est devenue l’objet de la vénération des croyants.

Si donc le premier homme habita le pays et même la maison qui vit naître le prophète; rien d’étonnant à ce que, non loin de là, puisse se trouver le tombeau de la mère des humains. A quelque distance et à l’occident de la ville sainte, sur le territoire qui lui constitue une sorte de fief sacré, se trouve la petite cité maritime de Djeddah (ou mieux Médine-el-Djeddah, ville de la grand’mère). Dans son port débarquent chaque année un grand nombre de pèlerins, lesquels doivent acquitter une légère taxe pour l’entretien du tombeau de la grand’mère, qui a donné son nom à la ville.

Sur un plateau désert voisin des murs de la cité se voit, en effet, une clôture mesurant environ deux cents pas de long sur six de large. Un tapis de verdure formé de plantes odoriférantes couvre le sol qui, selon la tradition musulmane, recouvre la dépouille de la compagne d’Adam. Un palmier marque la place de la tête. Au milieu s’élève un petit bâtiment surmonté d’une coupole. Dans cette coupole, comme à la Kaaba, se trouve une pierre noire portant des caractères énigmatiques.

S’il en fallait croire une des légendes ayant cours, la dimension de cet enclos donnerait la mesure du corps de la première femme. Une autre version affirmerait que, la tête d’Ève étant à Médine, ses pieds toucheraient à l’Afrique.

Quoi qu’il en soit, les pèlerins venant à la Mecque pour vénérer le berceau du prophète ne manquent pas de visiter la tombe d’Eve. Ils touchent du front la pierre noire et lisent pieusement les versets du Coran inscrits aux parois du petit sanctuaire. Il va de soi que ces actes de dévotion sont accompagnés d’offrandes, que les derviches gardiens du lieu se partagent, ou plutôt se disputent… car, dit-on, il n’est pas rare de les voir en venir aux mains pour s’attribuer les présents dus à la piété des visiteurs.

« Grands souvenirs historiques. » Eugène Muller / Joseph Bertal. Paris, 1902.

Le monocle d’Edmond

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Un soir, chez Maxim’s. Belles de nuit, tommies bien savonnés, cohue bleu-horizon, cocktails, quelques smokings. L’heure du couvre-feu sonne. Glissant sur les moquettes, Edmond Rostand se dirige vers la sortie du bar, qui est étroite et encombrée. Derrière lui, une suite d’éphèbes équivoques et d’élégantes…

Parfois le poète se retourne et leur jette un regard fascinateur à travers son monocle : un monocle ineffable, jalousé par Henri de Régnier lui-même, et qui eût fait pleurer des larmes de résine au campinois Georges Virrès…

Soudain, un étourdi fait un faux pas. Bousculade. Le monocle choit, se brise… Aussitôt, gérant, larbins, chasseurs se précipitent, balbutient des excuses, se vautrent à quatre pattes, ramassent avidement les morceaux de cristal épars…

Des reliques du Maître, songez-y.

Rostand, drapé dans sa cape de soirée, contemplait sans sourciller. Tout à coup, il porte la main, à la poche de son gilet… Il en extirpe trois autres monocles, s’en réajuste un sous l’arcade, et se tournant vers la valetaille :

« Voici pour vous, mes amis« , dit-il majestueusement.

Et il distribue à ses adulateurs les deux autres carreaux de vitre, en souvenir.

« La Revue sincère. » Bruxelles, 1923.