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Dépêches électriques

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boeuf grasLe télégraphe électrique a transmis aujourd’hui à Paris les dépêches télégraphiques suivantes :

PONTOISE, 3 HEURES l/2.

La promenade du bœuf-gras s’achève au milieu de l’enthousiasme universel. Ce retour à un ancien usage a vivement impressionné les populations. Plusieurs vieillards se sont évanouis de joie sur le passage du cortège.

AMIENS, 4 HEURES.

Les dentistes de notre ville, au nombre de quinze, se sont cotisés pour donner à notre ville le spectacle du passage du bœuf-gras.
Quelques pharmaciens se sont joints aux dentistes ainsi que nos trois chemisiers. Les fabricants de pâtés de canard n’ont pas voulu se fusionner avec eux.
Ils ont fait une cavalcade à part.
Le bœuf-gras a parcouru la ville au milieu d’une foule enthousiaste qui faisait retentir l’air de ses acclamations :
Vive le bœuf-gras ! vive le bœuf-gras !

DIJON, 2 HEURES.

L’Académie de Dijon sort à l’instant du lieu ordinaire de ses séances, le président et le secrétaire perpétuel en tête.
Dans sa dernière séance, l’Académie a décidé qu’elle se joindrait en masse au cortège du bœuf-gras.
Cette magnanime résolution a rallié à l’Académie les sympathies populaires. La popularité dont jouissent l’Académie et le bœuf-gras est un sûr garant du retour des esprits aux saines idées.

MACON, 2 HEURES 1/4.

Le bœuf-gras quitte son étable au bruit du canon. Une salve de vingt-un coups fait partie du programme.
Le peuple parle de dételer le bœuf-gras et de le traîner. C’est une belle journée.

BRIVES-LA-GAILLARDE, 5 HEURES.

Le bœuf-gras de Brives-la-Gaillarde est entièrement copié sur le modèle de celui de Paris.
On lui a donné un nom romain. Il s’appelle
Curtius.
Il est entouré de druides et d’eubages. Une gardeuse de poulardes renommée pour sa beauté remplit le rôle de Velléda.
On ne saurait se faire une idée de l’enthousiasme général des habitants en revoyant le   bœuf-gras de leurs pères.
Curtius entre en ce moment à l’Hôtel-de-Ville. Le maire de Brives-la-Gaillarde lui adresse une allocution.

CARPENTRAS, 9 HEURES DU MATIN.

Une triste nouvelle a frappé notre ville de stupeur.
Le conseil municipal de Carpentras faisait depuis un mois des efforts prodigieux pour se procurer un bœuf gras.
Malheureusement, la Provence ne produit que des bœufs-gras maigres.
M. Bourbousson avait proposé de faire venir un bœuf gras de Lyon. On adopta cette motion.
Le bœuf-gras devait arriver ce matin. Il est mort en route d’une phthisie pulmonaire au troisième degré.
Le conseil municipal n’a pu supporter l’idée de ne point donner l’exemple salutaire du retour aux vieilles coutumes. Quand ils ont appris que le bœuf-gras allait manquer, les conseillers municipaux se sont percés de leur épée.
C’est M. Bourbousson qui a donné l’exemple.

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De tous les points de la France, de la Provence comme de la Normandie, de l’Auvergne comme du Poitou, de l’Aunis comme de la Saintonge, du Limousin comme de l’île de France, de la Guyenne comme du Languedoc, de la Gascogne comme du Béarn, le télégraphe électrique a transmis des dépêches aussi consolantes.

Tout le monde sait ce qui s’est passé à Paris. Il a parcouru toute la ville. Partout sur son passage, on chantait des cantiques d’actions de grâces. A l’heure où nous écrivons l’enthousiasme dure encore.

Taxile Delord. « L’Argus : revue théâtrale et journal des comédiens. » Paris, 1852.

Costume original et peu coûteux pour le Mardi-gras

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Vêtu simplement d’une blouse et d’un pantalon blanc, vous entrez chez un épicier et lui demandez pour deux sous de roquefort.

Ayant soin de vous placer tout contre un tonneau de mélasse, vous attendez que le garçon vous serve, et aussitôt qu’il vous apporte votre fromage, vous le respirez fortement. Alors, feignant un évanouissement, vous tombez plié en deux dans la mélasse, le derrière au fond, et de façon à en avoir d’une part jusqu’au cou, de l’autre jusqu’aux chevilles. Aussitôt qu’on vous a retiré de cette fâcheuse position, vous fuyez de la boutique en criant comme un brûlé. Vous montez dans votre chambre, et immédiatement vous vous roulez dans les plumes de votre oreiller, étendues d’avance sur votre parquet ou votre carreau.

Vous voilà transformé en Apache dans son superbe costume de guerre, et il ne vous reste plus qu’à gagner les places publiques, boulevards et promenades de votre localité, où vous aurez un succès « bœuf ». Pour peu que les confetti ou serpentins viennent encore ajouter à votre pittoresque  (et n’ayez crainte, vous serez le point de mire universel) votre triomphe marquera dans les annales.

Nota. — Rentré chez vous, mettez vos vêtements dans une lessiveuse où se détacheront vos plumes, lesquelles seront replacées dans votre taie d’oreiller. Recueillez l’eau du bain qui vous donnera un sirop délicieux. Enfin, demandez à l’épicier une indemnité de blanchissage.

« Almanach de Bibi-Tapin. » Paris, 1899.

Le sanglier du mardi gras

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Rosa-Bonheur

Jadis, au pays du Morvan, existait un curieux usage. Le mardi gras, les chasseurs de cette contrée giboyeuse avaient l’habitude de festoyer d’un jeune sanglier, énergiquement accommodé en l’honneur du carnaval. Mais, avant de réduire la « bête noire » en jambon, en boudins, en côtelettes et de servir triomphalement la hure arrosée de vieux bourgogne, il était procédé, en pompe joyeuse, à la plus originale et à la plus pittoresque des processions.

Sur une charrette enguirlandée de verdure que traînait un âne orné de grelots et de rubans, on disposait le cadavre du sanglier dans l’aimable posture d’un personnage qui est à table. On avait d’abord lavé les soies, débarbouillé le groin et poli les défenses. Au cou du sanglier pendait une large serviette blanche. A ses pattes de devant, allongées comme des bras, étaient fixés une fourchette et un verre. Une couronne en feuillage épineux de houx (symbole de l’humeur grincheuse du « prince des forêts ») entourait son front farouche.

Dans cet accoutrement carnavalesque, on promenait la bête noire à travers le village, aux sons des fifres et des cornemuses. Des masques dansants égayaient le cortège. Et, de porte en porte, la charrette, que l’âne traînait fièrement en faisant sonner ses grelots, recevait l’offrande gastronomique des habitants : du beurre, du vin, des miches, des œufs, du lard, du jambon. Le soir, sur la place publique, à la lueur des torches, on vidait la charrette de tous les dons culinaires qui étaient distribués aux pauvres du pays.

Après ce charitable et joyeux pèlerinage, on s’occupait soigneusement du sanglier, qu’on préparait avec art pour le banquet des chasseurs, auquel, selon la traditionnelle courtoisie de nos pères, les dames assistaient : la hure à la plus belle, le jambon au plus vaillant.

Pourquoi ce curieux usage ? Peut-être avait-on choisi ce jour de bombance pour célébrer l’heureux trépas du sanglier, ce grand destructeur des récoltes et ce fléau des champs. Quant à la chair indigeste et fade du sanglier ce n’est pas, à vrai dire, un morceau de prince.

Le marquis de Cussy, plus pratique et plus expert que Brillat-Savarin, déclarait qu’elle doit « se repentir » au moins quinze jours dans la plus énergique et la plus aromatisée des marinades. A notre avis, un marcassin d’un an peut, seul, distraire une fourchette curieuse et blasée, et, encore, il serait téméraire d’accommoder son jambon à l’allemande, c’est-à-dire aux cerises noires et aux confitures d’abricot.

Vieilles coutumes, charmants usages, douces légendes, tout cela a disparu à l’horizon des passés sans retour, comme le sanglier lui-même tend, chaque jour, à disparaître. Dans un demi-siècle, peut-être, ce gibier farouche ne sera plus qu’un souvenir gastronomique, exhalant des senteurs imaginaires dans la « Cuisinière bourgeoise ».

« La Revue limousine : revue régionale. » Fulbert-Dumonteil, Limoges, 1927.
Illustration : Rosa Bonheur.

Pauvre père Carnaval

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 James-Ensor

Dans le pays de Vireux, la jeunesse confectionnait un immense pantin en paille qu’elle affublait d’oripeaux, de vêtements loqueteux aux couleurs criardes et qu’elle fichait à califourchon sur une perche. Elle le promenait ensuite dans tout le village en gémissant :

« Pauvre père Joseph ! Pauvre père Carnaval ! c’est fini ! tu vas mourir ! »

Et quand cette promenade, simulant des funérailles, était terminée, on se dirigeait vers la Meuse. Arrivés sur la berge, les gémissements, les pleurs, les hurlements recommençaient plus abondants, plus attristés. Enfin, lorsqu’on avait loyalement et suffisamment plaint ce pauvre « père Joseph », on le descendait de sa perche, on le brûlait et ses cendres étaient jetées à l’eau.

Dans quelques autres communes, on substituait à ce mannequin un jeune homme en chair et en os que l’on revêtait de foin et de paille et qu’ensuite on conduisait sur la place. Là, on simulait un tribunal qui, séance tenante, jugeait et condamnait à mort ce pauvre Mardi-Gras, représenté par le compère bénévole. On l’adossait ensuite à l’une des maisons de la place, comme un soldat que l’on colle au mur devant le peloton qui va le fusiller, et on tirait sur lui à blanc.

Malheureusement, à Vrigne-aux-Bois, un de ces Mardis-Gras improvisés, nommé Thierry, fut tué par une bourre que, par mégarde, on avait laissée dans le fusil. Quand il tomba, tout le monde applaudit à la manière merveilleuse dont il jouait son rôle. Mais, comme il restait toujours étendu, on courut à lui et on ne releva qu’un cadavre.

Depuis ce triste événement, on a renoncé pour toujours, dans les Ardennes, à ce simulacre d’exécution.

« Mémoires de la Société d’agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne. » Châlons-sur-Marne, 1910.
Illustration : James Ensor, 1890.

Les crêpes du professeur

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Je le vois encore rasant les murailles, long, maigre, courbé, vêtu d’une grande redingote noire, un ou plusieurs volumes sous le bras, les yeux toujours fixés en terre. Tel était le vieux professeur Andol.

Il vivait chétivement du produit de cinq ou six leçons. On ne lui connaissait ni parents ni amis. Il n’allait nulle part. Il demeurait seul dans un hôtel garni de la rue du Vieux-Colombier, au cinquième étage.  C’était une existence monotone et froide, placée en dehors de toute joie et même de toute distraction.

Pourtant, il y a un an environ, à l’époque du carnaval, quelques esprits observateurs purent remarquer une agitation inusitée dans les allures du professeur Andol. Lui, qui ne levait jamais le nez dans la rue, on le surprit en arrêt devant plusieurs magasins. Une fois, sur le pont des Arts, il se détourna pour suivre des yeux une femme, et on l’entendit qui murmurait d’un son de voix étouffé :

Ah ! mon Dieu !

J’ai dit que c’était à l’époque du carnaval. Quel rapport pouvait-il y avoir entre le carnaval et le professeur Andol ? Vous allez voir.

Le Lundi-Gras, il entra chez lui, portant mystérieusement un long ustensile enveloppé de papier, que le concierge prit pour une bassinoire.

C’était une poêle.

Puis le lendemain mardi, (Mardi-Gras !) le professeur Andol, dont toutes les habitudes semblaient bouleversées, monta dans sa chambre de meilleure heure que de coutume, avec un grand panier soigneusement recouvert. Il s’enferma à double tour et boucha même le trou de la serrure. Ensuite, allant à sa fenêtre et contemplant dans l’horizon rougeâtre Paris qui s’amusait :

Eh bien ! s’écria-t-il, moi aussi je veux ma part de cette fête ! moi aussi, je veux vivre une heure de cette vie de plaisir ! Vive le Mardi-Gras !

Revenant à son panier, il en retira des provisions qu’il arrangea soigneusement sur la table. Il atteignit un livre dans sa bibliothèque, et lut ceci avec attention :

« Prenez un litre de farine, délayez-le avec six œufs, trois cuillerées d’eau-de-vie, une bonne pincée de sel, de la fleur d’oranger, moitié eau et moitié lait pour l’éclaircir. Allumez un feu clair de menu bois. Faites fondre dans la poêle gros comme une petite noix de saindoux. Versez-y plein une cuillère de votre pâte, étendez-la de façon que le fond de la poêle en soit couvert et très mince. Faites cuire d’un côté, retournez de l’autre. Saupoudrez de sucre blanc, et mangez brûlant. »

Comme c’est compliqué, dit le vieux professeur. Enfin, je l’ai mis dans ma tête, j’ai besoin de rappeler à moi quelques-unes de mes premières sensations. Vive le Mardi-Gras, et faisons des crêpes !

Des crêpes! c’étaient des crêpes, en effet, que se préparait à faire le professeur Andol.

Accroupi devant la cheminée, il allumait le feu.

Il y a juste quarante-huit ans, jour pour jour, que je me trouvais dans la même position. C’était chez ma tante Juliette. J’étais entouré d’une dizaine de demoiselles, plus enjouées les unes que les autres. Quels éclats de rire argentin !

Quelles folies !

Le vieux savant avait jeté un peu de pâte dans la poêle, mais le feu ne flambait pas,  mais sa main tremblait. Vint le moment où il s’agit de faire sauter la crêpe pour la retourner.

Ah ! que Suzanne s’entendait à ce jeu ! pensa-t-il. Combien de grâce et d’aisance elle y mettait !… Moi, j’ai toujours été gauche…

En effet, la crêpe ne se détachait pas. La crêpe semblait vouloir demeurer vissée à la poêle. 

— A une autre ! dit-il.

Il s’obstinait, et ses yeux lançaient de singuliers éclairs sous ses sourcils gris.

C’était Jeanne que je préférais… oui la petite Jeanne, celle qui avait la robe bleue. Ce soir-là, elle me tira par les cheveux et me renversa. J’étais tout rouge, mais ce n’était pas de colère. On dirait que cette crêpe se présente mieux. Essayons !

Et, d’un coup de poignet de la main gauche, de la poêle il envoya la crêpe dans la cheminée, d’où elle retomba, noire de suie, dans le feu.

Le vieux professeur demeura penaud.

Allons, je ne suis plus bon à rien, dit-il en lâchant la poêle; il faut y renoncer. Il n’y a plus de Mardi-Gras pour moi !

Et il resta longtemps immobile et rêveur, assis devant le feu, dont il suivait les derniers grésillements.

Qu’est-ce que vous faites donc dans votre chambre ? cria tout à coup un de ses voisins en frappant à la cloison. Cela sent une drôle d’odeur. on dirait des crêpes.

Des crêpes… quelle idée ! répondit le professeur Andol, qui alla chercher son pot à eau pour achever d’éteindre le feu.

Charles Monselet.  « L’Almanach gourmand. »  Paris, 1867.