marquis

Distraction d’un chasseur

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paul-leon-jazetM. le marquis de L… est la gloire de la vieille vénerie française. C’est la Picardie, où il possède un magnifique château et de vastes domaines boisés, qui est le théâtre de ses exploits, et il ne donnerait certainement pas son automne pour la couronne du duché de Toscane ou du duché de Modène. Et il ne manque pas de gens qui trouveront qu’il a raison.

Toujours est-il que, pendant que le marquis chasse, la marquise, qui est très jeune encore, très jolie et un peu coquette, ne s’amuse guère au fond de son manoir, et qu’elle préférerait ne pas quitter son petit hôtel des Champs-Elysées. L’hiver dernier, elle est restée à Paris ou elle s’est fort divertie en l’absence du marquis. Mais cette année, elle ne pouvait se dispenser de suivre celui-ci, étant dans cette position intéressante où aime tant à se trouver, au dire des journaux anglais, une femme qui aime son mari.

La marquise n’aimant le marquis que modérément, nous doutons qu’elle partage l’opinion de nos confrères d’outre-Manche au sujet de la position en question. Mais elle n’en est pas moins partie pour la Picardie, ce qui désole particulièrement deux ou trois amis intimes du marquis retenus à Paris. Notre chasseur, ayant fait ses petits calculs,  n’attendait pas l’heureux événement avant la première quinzaine d’octobre, mais ses espérances ont été devancées d’un mois, et voici où se montre bien le caractère de notre  homme, tout occupé de chasse, de chevaux et de chiens.

Le marquis, après une rude mais brillante journée, rentrait à son château, avec un appétit de chasseur, ce qui est tout dire. Aussi, se dirigeait-il tout droit vers la salle à manger. La table était mise. Seulement, il n’y avait qu’un seul couvert.

— La marquise serait-elle malade ? demanda-t-il.
Oui, monsieur, lui répondit-on mystérieusement.
— Qu’a-t-elle ? sa migraine ?
— Non, monsieur.
— Quoi donc, alors ?
— Mme la marquise a un commencement de ce que M. le marquis sait bien.
— Des douleurs, déjà ?
— Oui, monsieur.

Là-dessus, le marquis n’en demanda pas davantage et dîna comme quatre. Puis, comme il était harassé de fatigue, il alla se coucher, après toutefois avoir recommandé de venir le prévenir, s’il y avait du nouveau dans la nuit.

En effet, vers les deux heures du matin, il y eut du nouveau, et l’on vint frapper à sa porte.

— Toc, toc, toc! Monsieur le marquis!
— Qu’y a-t-il ?
— Madame la marquise vient d’accoucher.
— Ah ! d’une fille ou d’un garçon ?
— D’un garçon !
— La mère et l’enfant vont bien ?
— Très bien !
— C’est bon. laissez-moi dormir maintenant !

Une demi-heure après, on refrappe à la porte.

— Toc, toc, toc ! Monsieur le marquis !
— Quoi encore !
— Madame la marquise vient d’accoucher d’un nouvel enfant, un garçon encore !
— Ah ! diable ! La mère et les enfants vont bien ?
— Très bien !
— Merci. et ne venez plus troubler mon sommeil !

Au bout d’une seconde demi-heure, nouveaux coups à la porte :

— Toc, toc, toc ! Monsieur le marquis !
— Eh bien ! qu’est-ce ?
— Mme la marquise vient d’accoucher.
— Morbleu ! vous êtes venu deux fois mele dire. Je ne suis pas sourd !
— Mais, monsieur, c’est d’un troisième qu’il s’agit !
— D’un troisième ? s’écria le marquis entre deux sommeils et rêvant sans doute à l’une de ses chiennes. Dites à mon piqueur de choisir le plus beau et de jeter les deux autres à l’eau !

L’anecdote finit là, mais elle est authentique, et elle fait en ce moment son tour de Picardie.

« L’Argus et le Vert-vert réunis. » Lyon, 1859.
Illustration : Paul Léon Jazet.

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le Bottin des mendiants

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belle-clochard

Il y a déjà quelque temps, la police parisienne arrêta un certain Alexandre Pretet, qui avait élevé la mendicité à la hauteur d’une institution. Il prenait, nous a raconté le Tout-Paris du Gaulois, des informations sur toutes les personnes riches et charitables de Paris.

On a trouvé sur lui une liste de noms, lesquels noms étaient invariablement suivis d’une note indiquant une grande connaissance du cœur humain.

Voici un extrait de cette liste :

M. le marquis de Boisgelin, 36, rue Saint-Dominique. – Dire qu’on est de l’Yonne.

M. le général Arnaudeau, sénateur, 53, rue du Four. – Dire qu’on est de la Haute-Vienne.

M. Cornil, sénateur, 19, rue Saint-Guillaume. – Dire qu’on est de l’Allier.

Mme de Tourville, 10, place des Vosges. – Bigote. Ne pas se présenter en personne. Faire une lettre où l’on expliquera sa situation misérable.

Mme la marquise de Talhouët-Roy, 13, faubourg Saint-Honoré. – Lui écrire, mais ne pas aller chez elle.

M. Bernard, directeur de la Belle-Jardinière. – Lui demander seulement des effets.

M. le prince d’Hénin, 18, rue Washington. – Joindre à la demande des certificats.

Mme la baronne Hottinguer, 8, boulevard Malesherbes. – Dire qu’on a beaucoup d’enfants.

« Journal littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1891.
Illustration : « La Belle et le Clochard. » Capture You Tube. 

Comment se mouchaient nos ancêtres

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mouchoirs

Telle est la question, mes chers lecteurs, et vous aussi, mes chères lectrices, que vous avez dû souvent vous poser, lorsque vous approchez de vos narines ces morceaux d’étoffes, plus ou moins luxueux, fins, et brodés, destinés à débarrasser votre cerveau des humeurs indiscrètes qui l’encombrent.

Il est plus que probable que nos pères, à commencer par Adam et Eve, se mouchaient avec leurs doigts, et cet usage devait, après eux, se généraliser, au point que l’historien grec Xénophon nous apprend que Cyrus, roi des Perses, fut obligé d’interdire à ses sujets  de se moucher, et le reniflement devint pour eux obligation. On reniflait aussi chez les Grecs et les Romains. Cependant, les gens aisés se servaient d’une sorte de serviette-mouchoir qu’ils appelaient sudarium, c’est-à-dire suaire. Les élégants en possédaient même deux qui leur servaient successivement à s’essuyer les mains et le visage. Le premier était en lin, et se portait à la ceinture, l’autre était en soie et se tenait à la main. Les Romains y ajoutèrent même l’orarium, qu’ils employaient pour s’essuyer la bouche. Quant aux peuples Asiatiques, ils n’ont jamais cessé de se moucher avec leurs doigts, qu’ils essuient à de riches étoffes brodées.

En Europe, l’usage constant du mouchoir coïncide avec l’apparition de la tabatière qui devait être en grand honneur au XVIIIe siècle. C’était un luxe comme la canne et l’éventail. Non seulement, les grands seigneurs se fourraient dans le nez des prises copieuses, mais il était de bon ton de faire priser également son jabot et ses dentelles.

A ce sujet, voici une curieuse anecdote rétrospective :

Un jour, le roi Louis XV se promenait sur la terrasse de Saint-Germain. Un coup de vent souleva quelques grains de tabac de dessus le jabot d’un courtisan et les lança très irrespectueusement dans l’oeil du Roi.

Aussitôt sa Majesté se livra à une pantomime des plus comiques. Puis, se tournant brusquement vers le marquis d’Hauteville, elle lui dit :

Marquis, soufflez-moi dans l’oeil.

Celui-ci, quoique un peu troublé, obéit avec une grâce et une habileté qui lui valurent les félicitations de toute la cour. Il fut le héros de la journée et peut être de la semaine. Longtemps après, un de ses descendants, après avoir énuméré les hauts faits de ses aïeux, ne manquait jamais d’ajouter :

Et mon grand oncle, Jean Ladislas, Maxence d’Hauteville eut l’honneur, le 3 mai 17… de souffler dans l’oeil du Roi…

L’habitude de priser devait donc généraliser l’usage du mouchoir.

Tout d’abord, répondant à son but, il consiste en un foulard de couleur sombre. Mais bientôt, les personnes qui ne prisaient pas, les dames surtout, voulurent avoir leur mouchoir, qui devint blanc, et que la coquetterie féminine ne tarde pas d’embellir de jolies broderies et de rares dentelles.

Mais, le mouchoir ne servait pas qu’à… se moucher. Le compositeur Étienne Nicolas Méhul s’en entourait le poignet pour battre la mesure, et déjà, les musiciens de l’orchestre, s’en servaient pour appuyer leurs violons contre leur épaule, et éviter ainsi l’usure trop rapide de leurs habits. Les campagnardes s’en servaient en guise de coiffure, et lorsque la diligence partait, emportant au loin des êtres chers, c’était à qui s’enverrait le suprême adieu, en agitant son mouchoir.

Et quand on songe que de nos jours certains médecins prétendant que le mouchoir est un nid à microbes et veulent le remplacer par un papier spécial, on en arrive très sérieusement à se demander si le roi Cyrus ne fut pas un grand hygiéniste.

« L’Universel : magazine hebdomadaire. » Paris, 1903.

Un remède d’enfer

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Un certain marquis de V… , connu par ses singularités, vantait à la Reine un remède dont lui seul avait le secret, et qu’il avait fait prendre à un de ses amis réduit à l’extrémité.

L’a-t-il guéri ? demanda la reine.

Madame, dès le lendemain, j’allai pour le voir, il était sorti. 

Comment sorti ?

Oui, madame; il était allé se faire enterrer à Saint-Sulpice.

« Paris, Versailles et les provinces au dix-huitième siècle. » Jean-Louis-Marie Du Gast de Bois-Saint-Just, Paris, 1817.

Les trois verres de limonade

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Le marquis de Brossat passait par Metz pour rejoindre son régiment; il entra dans un café où d’ordinaire ne se réunissaient que des officiers. Ces messieurs, mécontents de voir un homme sans uniforme au milieu d’eux, résolurent de le mystifier.

Le marquis, ne songeant qu’à se rafraîchir, demande un verre de limonade; on le lui apporte: un des officiers le renverse. Second verre demandé, apporté, renversé; troisième verre demandé, apporté, renversé. Pour le coup, le voyageur se lève :

« Messieurs, dit-il, les bons comptes font les bons amis. J’ai à payer trois verres de limonade; il me faut pour cela la vie de trois d’entre vous. Je me nomme le marquis de Brossat, voilà ma feuille de route. »

A cet appel, les imprudents eurent regret d’avoir ainsi insulté un camarade. Mais l’honneur parle: on va sur le pré. Trois d’entre eux, l’un après l’autre, tombent morts. Cela fait, M. de Brossat essuie son épée, salue les officiers présents et continue sa route.

« Anecdotes. »  Paris, 1850.