Marseille

Une bonne leçon

Publié le Mis à jour le

richelieu-cuirassé

L’amiral Jauréguiberry s’était éteint après une carrière bien remplie. C’était une curieuse figure que celle de ce vieux brave, remuant et vif comme un jeune homme, plein d’entrain, de gaieté et de verve, toujours empressé auprès des femmes, comme un amiral de l’ancien régime. On nous raconte même à ce sujet une assez plaisante anecdote. 

Quand l’escadre de la Méditerranée était en rade de Villefranche, les jolies femmes  étaient sûres d’être bien accueillies à bord du vaisseau-amiral. Vous jugez combien il en venait de Nice, de Cannes et de toutes les plages environnantes. Les cuirassés de l’Etat avaient fini par servir de but à toutes les promenades mondaines. 

L’amiral Pothuau, ministre de la marine, vieux loup de mer d’une toute autre école, voyait d’un assez mauvais oeil ce défilé perpétuel de visiteuses. Maintes fois il avait fait des observations à ce sujet au commandant de l’escadre. Mais, rien n’y faisait. Le ministre, ne voulant point sévir contre son ancien camarade, mais désirant quand même lui donner une leçon, lui tendit un petit piège. Il fit surveiller les allées et venues du canot amiral. 

Un jour qu’une dame bien connue dans la société parisienne et dans le monde politique était venue déjeuner sans façon à bord du Richelieu, le télégraphe transmit tout à coup  au commandant de l’escadre la dépêche suivante : 

« Partez immédiatement pour Marseille sans prendre communication avec la terre.  » 
Signé : Amiral POTHUAU.

Pas moyen de discuter. La consigne était là. Il fallut bien obéir. La belle dame dut faire le voyage de Marseille bon gré, mal gré, sans pouvoir même prévenir de sa mésaventure les invités qu’elle attendait ce soir-là. 

Quant à l’amiral, s’il pesta peut-être in petto contre ce malencontreux télégramme qui prolongeait une agréable visite au delà de toute mesure, il fut assez discipliné pour n’en rien dire et assez galant pour n’en rien montrer. 

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1887.

Les malandrins de Chicago

Publié le Mis à jour le

gangsters-chicagoChaque ville a sa petite spécialité gastronomique, architecturale ou pittoresque dont elle est fière : Marseille a sa Canebière, Dijon a sa moutarde, Nice a son Carnaval,  Le Caire a ses âniers, Paris a ses députés, Venise a ses gondoliers… Chicago a ses bandits.

Ils sont réputés dans le monde entier, les bandits de Chicago, et il ne se passe guère de semaine sans que l’univers retentisse du bruit de leurs exploits. Leur effectif s’élève dit-on à 50 000 hommes, dont les meilleurs « professionnels » formant l’élite de la corporation, sont organisés en plusieurs troupes rivales commandées par d’illustres gangsters, Bugs-Moran,_Al Capone et tutti quanti… Ces grandes compagnies qui souvent se livrent entre elles de véritables batailles rangées, image de la guerre civile, possèdent un outillage particulièrement soigné : mitrailleuses, autos blindées, canons, grenades, laboratoires de bombes et de gaz toxiques… Ce qui leur permet -de tenir en échec la police, fort bien armée elle aussi, et très active.

La ville de Chicago est donc le fief incontesté des malandrins et des bootleggers, et c’est là seulement qu’on peut assister à ce fameux et étrange spectacle, unique au monde, connu sous le nom de « Show Up ».gangstersLe Show Up est une exposition de malfaiteurs, que la police organise deux fois par semaine dans ses bureaux, le mercredi soir et le samedi après-midi. On amène là, et on place sur un rang, bien en vue, comme pour un concours de beauté, tous les gens sans aveu arrêtés dans les dernières rafles. Le public est invité à entrer (principalement les citoyens qui ont été victimes ou témoins de vols ou de violences dont les auteurs ont réussi à s’échapper), à examiner les sujets présentés, et s’il y a lieu, à les reconnaître et à dénoncer leurs forfaits.

Cependant, les bandes bien administrées possèdent une caisse de défense contre la justice, de sorte que les malfaiteurs sont pécuniairement soutenus dans leurs procès : on leur donne de bons avocats, on achète des témoins en leur faveur, on essaie de graisser la patte aux juges. De sorte que beaucoup d’entre eux peuvent poursuivre jusqu’au bout leur carrière, tel Al Capone. Celui-ci ayant fait fortune dans la vente illicite des bières et du whisky, aspire maintenant au repos complet et projette d’abandonner son titre et ses fonctions de chef de bande. En outre, il ne veut plus remettre les pieds à Chicago.al-caponeSon intention est de vendre sa propriété de Palm Beach, en Floride, qui fut le théâtre de nombreuses difficultés cadrant mal avec sa dignité de millionnaire, et de faire construire, à 30 milles au nord de Miami, un autre domaine. Sa nouvelle propriété aura une étendue de 1400 ares et sera entourée d’un mur de construction solide d’une hauteur de trois mètres, car, a-t-il dit, « il y a maintenant tellement de malhonnêteté… »

« Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous. » Paris, 1930.

Souvenirs, souvenirs…

Publié le Mis à jour le

Emmanuel-Arène

M. Emmanuel Arène, le sénateur qui vient  de faire jouer au théâtre Réjane, la pièce Paris-New York et de se battre en duel avec M. Adolphe Brisson fit ses études de droit à Aix-en-Provence. « Quand j’y faisais mon droit, disait-il un jour, je passais toutes mes journées à Marseille, et c’est peut-être pour cela que je trouvais Aix si agréable ! »

C’est sans doute pourquoi, lorsque la question de rivalité universitaire entre Aix et Marseille vint sur le tapis, il y a quelques années, Emmanuel Arène publia un article favorable à Aix. Il y raconta des souvenirs de jeunesse, et notamment la lutte mémorable entre les deux cafés rivaux : celui des Deux Garçons et le Café Clément, qu’il fréquentait indistinctement, étudiant dans l’un le droit français et dans l’autre le droit romain…

L’article fit sensation à Aix. Mais, quelle ne fut pas la stupeur d’Emmanuel Arène en recevant une lettre du patron du café Clément, lettre très flatteuse mais qui se terminait ainsi :

—  Je ne sais, vraiment, cher monsieur, si je dois profiter de cette aimable circonstance pour vous rappeler un petit arriéré de cinquante-huit francs que j’ai trouvé en regard de votre nom si sympathique, dans le compte de l’année 1873.

 « Ma revue : hebdomadaire pour la famille. » Paris, 1907.

 

Désertion de Paris

Publié le

vacances

Elle n’est pas comparable à la désertion des campagnes. Cependant, elle a pris, cette dernière quinzaine, une ampleur inégalée jusqu’à présent.

Comme jadis on fuyait Limoges, Avignon ou Marseille, alors que la peste y exerçait ses ravages, on a fui Paris, son air étouffant, sa fièvre, ses odeurs. Jamais on ne vit tant de volets tirés, jamais, non plus, tant de devantures closes. Ces rideaux de fer qui resteront baissés pour deux semaines et davantage indiquent un changement profond dans la vie sociale.

Quand Balzac édifiait son oeuvre, les commerçants, d’un bout de l’année à l’autre, étaient rivés à leurs comptoirs. Il ne fallait rien moins que la retraite ou la mort pour les leur faire abandonner. Aujourd’hui, les boutiquiers s’accordent volontiers quelque répit. Ils ont raison, du reste, car ils ne font qu’imiter en cela leur clientèle habituelle. La plupart d’entre eux ont collé sur leur porte un avis manuscrit :

« Réouverture le… »

Et ils sont partis, sans plus d’émoi.

Parmi les innombrables écriteaux de ce genre, nous en avons noté un dont la teneur nous a ravi.

« Fermé jusqu’au 1er septembre pour cause de maladie. »

Gloire au petit cordonnier qui le rédigea dans sa candeur ! Qu’un artisan souffrant annonce, et ce longtemps d’avance, la date de la reprise de ses travaux, voilà qui est d’un optimisme réconfortant !

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1928. 
Illustration : © musée Nicéphore Niepce.

Célérité marseillaise

Publié le Mis à jour le

galere_construction

On vante beaucoup la célérité de nos constructeurs modernes qui livrent des vaisseaux en dix mois. Que diraient-ils des constructeurs du XVIIe siècle qui bâtissaient des galères en dix heures et demie. La chose advint, paraît-il, à Marseille en octobre 1679, et nous trouvons le fait consigné dans la Gazette de France du 11 novembre de la même année.

Le marquis de Seignelay, secrétaire d’État, était arrivé à l’arsenal de Marseille à six heures du matin. Aussitôt Brodart, intendant général des galères, donna un coup de sifflet, et huit cents ouvriers commencèrent à bâtir une galère. Chaque corps de métier portait un costume différent pour qu’on pût distinguer les diverses catégories d’ouvriers. A six heures et demie, la besogne était entreprise, et à cinq heures du soir la galère était achevée et équipée. Le maréchal duc de Vivonne, le marquis de Seignelay et le chevalier de Noailles montèrent dessus et allèrent jusqu’au château d’If. Voilà de la rapidité qui dépasse nos constructeurs modernes.

N’oublions pas que si le fait s’est passé à Marseille, la Gazette de France qui le relate était le journal officiel du temps.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1892.
Illustration : peinture attribuée à Jean-Baptiste de La Rose l’Ancien.

Le gardien du sérail

Publié le Mis à jour le

Julius-Nisle

Il y a une station thermale en France, et non des moindres, sans aucun doute la plus importante qui, la saison venue, se peuple de visiteurs, malades ou non, venus là pour y faire une cure d’eau ou de plaisir.

De Paris, de Marseille et de Lyon, ces dames plus ou moins « enregistrées » accourent en très grand nombre, et donnent à ce séjour bienfaiteur un caractère plus attrayant encore.

Il y a donc un service de mœurs important, et à la tête de ce service, l’Administration a placé un grand blessé, mais celui-ci l’est d’une manière toute spéciale. C’est un gaillard solide et « costaud » que le guerre a porté, bien malgré lui, au-dessus des contingences humaines qu’il a pour mission de régenter.

Mais gageons que c’est par pure coïncidence, car l’Administration n’aurait jamais songé à utiliser, à dessein, pareille « inaptitude » !

« Comoedia. »  Paris, 1928.

Dumas père et fils

Publié le Mis à jour le

Alexandre-Dumas-Fils-pere

Alexandre Dumas père dînait à Marseille chez le docteur Gistal, une des célébrités médicales du pays.

 Mon cher ami, lui dit l’amphitryon en passant au salon pour prendre le café, on dit que vous improvisez comme un ange. Honorez donc, s’il vous plait, mon album d’un quatrain de votre façon.
Volontiers, répondit le poète.

Et, tirant un crayon, il écrit sous les yeux de son hôte, qui le suit du regard :

Depuis que le docteur Gistal
Soigne des familles entières,
On a démoli l’hôpital… 

 Flatteur ! dit le docteur en l’interrompant.

Mais Dumas fils ajouta :

Et l’on a fait deux cimetières.

« La Chronique médicale. » Paris, 1897.