Milton

Diables et Diablesses

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chemin-ciel-enfer.

La revue The Nineteenth Century  nous offre une curieuse étude de M. James Mew sur l’Enfer, tel que l’ont conçu certains esprits, et des plus doctes. Les terribles descriptions tracées par Dante et par Milton sont présentes à toutes les mémoires mais ces grands poètes n’ont pas épuisé les richesses de ce sujet quelque peu macabre.

Des érudits, des savants, des calculateurs amis de la précision ont eu l’ingénieuse idée de supputer le nombre de diables, diablesses et diablotins qui peuplent l’Enfer et la surface de notre planète. Cette supputation n’était pas une petite affaire : les chiffres obtenus par les divers recenseurs qui ont procédé, gratuitement et sans bulletins administratifs, à ce singulier dénombrement de la population diabolique sont loin de concorder. Mais que prouvent ces divergences saugrenues, si ce n’est la crédulité robuste du bon vieux temps et le scepticisme des temps nouveaux en fait de diableries ?

Guillaume de Paris (Gulielmus Parisenis) a trouvé, par un calcul exact, qu’il y avait 44 435 556 diables mais on a dit, depuis, que ce nombre était de beaucoup inférieur à la réalité. Ce grave auteur n’en décrit pas moins avec minutie les formes extérieures et le caractère
intrinsèque de ces êtres importuns. Leurs corps ne sont pas terrestres, mais quelque chose d’approchant le corps « astral » des théosophistes modernes n’en diffère peut-être pas beaucoup. Un médecin de Clèves, Jean Wyar, écrivit en 1576 un in-folio de quelques milliers de pages sur la matière : il énumère 72 princes diaboliques, régnant sur 7 405 926 sujets. Un ecclésiastique allemand a supputé qu’un mille carré d’Allemagne était habité par cent mille millions de damnés, chiffre peu flatteur pour le « pays des bonnes moeurs ».

Mais l’imagination la plus singulière est l’opinion que s’était forgée le jésuite Jean Hardouin sur la rotation de la Terre, qui, d’après ce fou savant, était due aux efforts faits par les damnés pour échapper au feu central : c’est en grimpant sur les parois de l’antre infernal, à la façon d’un écureuil faisant tourner sa cage, que les damnés produisent le mouvement de rotation de la Terre.

Les Européens se figurent ordinairement que le diable a la peau noire, mais les Africains préfèrent se le représenter sous des traits d’homme blanc.

« Revue encyclopédique Larousse. » Paris, 1892.
Illustration : Le chemin du Ciel et le chemin de l’Enfer, 1837.

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Histoire (romancée) du soldat de Lépante

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miguel-cervantesIl y a, en Angleterre, un parti puissant qui a entrepris de prouver que Shakespeare, comme Homère peut-être, n’avait jamais existé. Que restera-t-il aux hommes de génie si, même morts, on leur refuse, le droit à la vie ?

Cependant, cette existence qu’on leur conteste fut pour quelques-uns assez rude pour qu’on s’en souvienne. Homère, déjà nommé, était aveugle et mendia peut-être aux portes des héros qu’il avait immortalisés. Milton, aveugle comme son patron, mourut pauvre comme lui, et Corneille manqua de souliers.

Parmi les nombreux faits similaires, en voici un moins connu et tout aussi frappant :

A l’époque où le bon roi Henri IV terminait les guerres de religion et fondait l’Europe moderne, un écrivain qui devait remplir le monde de son nom, languissait dans une prison espagnole. C’était un pauvre vieux soldat manchot, ayant eu sa main paralysée suite à une blessure faite par le cimeterre d’un Turc à la bataille de Lépante. Le corps tout perforé de coups de pique, d’arquebusades, et la tête emmaillotée de linges sanglants, il gisait dans un cachot.

Il avait été emprisonné pour un différend avec les autorités locales. Le fait n’était ni grave, ni infamant. On le retenait en prison parce qu’il était dénué de ressources et ne pouvait payer l’amende.

L’alcade, malgré sa sévérité, permit à son prisonnier de se distraire en écrivant. Il supposa que le vieux soldat se proposait de noter ses campagnes, ou d’adresser des placets à des protecteurs qu’il disait avoir à la cour du duc de Lerne, prince-cardinal de Tolède.

L’invalide employa ses loisirs à écrire un livre, inconnu de ses contemporains, mais promis à une gloire éternelle. Libéré par la suite, il dut, pour ne pas mourir de faim, s’agréger aux frères du Tiers-Ordre.

C’est ainsi que mourut, sous l’humble capuce franciscain, le très haut et très noble prince de lettres Miguel Cervantes de Saavedra, auteur de Don Quichotte.

« Le Magazine. » Paris, 1903.