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Les cures merveilleuses

bains

La Gazette de Santé, qui paraît avoir pris en haine les médecins du temps passé, contient une anecdote fort peu honorable sur des confrères du 14e siècle.

Elle raconte que, du temps de Frédéric II, les médecins de Salerne ayant appris que les bains de Pouzzoles faisaient des cures merveilleuses, s’empressèrent d’en détruire les bâtiments, mais que par une juste punition de cet attentat, ils furent engloutis sous les eaux, avec la barque qui les ramenait.

On pardonnerait à Molière le récit d’une pareille anecdote, mais quel médecin pourra, de sang froid, la voir dans une gazette de santé ?

« Journal des arts, de littérature et de commerce. »Paris, 1812.

Où Molière trouve le nom de Fleurant

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Quand Molière fit son Malade imaginaire, il ne trouvait pas de nom pour le « lévrier de la Faculté », qu’il voulait mettre en scène.

Un jour, rencontrant un garçon apothicaire armé du plus noble ustensile de sa profession, il lui demanda sur qui « il allait tirer ». L’apothicaire lui répond qu’il va « seringuer de la beauté » à une comédienne. 

— Comment vous nommez-vous ? lui demanda Molière.
— Fleurant, répond le « Postillon d’Hippocrate ».

Molière, enchanté d’avoir trouvé un nom qu’il cherchait vainement depuis plusieurs jours, ne peut résister au désir de lui en témoigner sa reconnaissance : il l’embrasse. Peu après, ce garçon apothicaire, grâce à l’indiscrétion de Molière,devint maître et fit fortune. Le ridicule de son nom avait fait son bonheur.

A propos de cette pièce, signalons un petit détail qui est peu connu :

A la première représentation, Béralde disait au clystériseur :  — Allez, monsieur, on voit bien que vous n’avez coutume de parler qu’à des c…

Un murmure désapprobateur s’éleva du parterre. A la seconde représentation, on applaudit cette variante :

— Allez, monsieur, on voit bien que vous n’êtes pas accoutumé de parler à des visages.

Louis Loire. »La vie littéraire. »Paris, 1876.
Illustration : peinture de Charles Robert Leslie.

Annotations parasites

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M. Auger, de l’Académie française, avait la monomanie de toujours écrire ses réflexions sur les marges des livres qu’il lisait.

Un jour, en 1824, il se trouvait en soirée à côté d’un gentilhomme russe qui lui paraissait peu au courant de notre littérature. Ravi d’étaler son érudition, notre académicien lui promit de lui adresser ses ouvrages le lendemain. Ce furent les OEuvres de Molière avec son commentaire, qu’il fit porter au domicile du noble russe.

Quelques jours après, il reçut la lettre suivante :

Monsieur Molière,

Je vous remercie de l’envoi de vos œuvres. Je suis honteux d’avouer que je ne les connaissais pas : elles sont admirables. Il n’y a jamais eu dans l’univers de comédies qui aient égalé les vôtres. Quel comique ! Quelle franche gaieté ! Quelle connaissance du cœur humain ! Quelle profondeur dans les caractères ! Je ne cesse de lire et de relire vos Femmes savantes, votre Ecole des femmes, votre Amphitryon et vos ballets même, quoique je ne les aie jamais vu danser à l’Opéra.

Maintenant, permettez-moi de vous faire une petite observation avec tout le respect que je dois à votre beau talent. Pourquoi avez-vous permis à un M. Auger d’expliquer avec ses notes des passages clairs comme le jour, et de relever des beautés que tout le monde apercevait bien sans lui ? Ces notes m’offusquent la vue, quand je lis vos vers; elles me gênent et me forcent, pour ainsi dire à chaque page, d’abandonner une de vos beautés pour une platitude, ce qui nuit à l’effet de l’ensemble. S’il m’était permis de vous donner un conseil, je vous engagerais à supprimer dans votre seconde édition ces notes parasites qui arrêtent à chaque instant le lecteur et glacent son enthousiasme.

Agréez, etc.

Romaszof.

Cette réponse fit la joie de tous les salons de l’époque.

« Almanach de France et du Musée des familles. »  Paris, 1884.

Un cabaret de campagne au grand siècle

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Au dix-septième siècle, Auteuil, dont les derniers jardins disparaissent pour faire place à des maisons de rapport, était un calme lieu de villégiature, avec des vignes, des prés, des chaumières, des bois, et le village comptait à peine cinq cents habitants.

Boileau, qui a célébré son jardin et son jardinier d’Auteuil dans une épître bien connue, pratiquait largement l’hospitalité. Il attira Racine et Molière dans cette tranquille retraite. C’est à Auteuil que racine composa ses joyeux Plaideurs, et la légende prétend qu’il en écrivit plusieurs scènes au sein de festins qui se prolongeaient pendant une bonne partie de la journée, sous les tonnelles du cabaret du Mouton Blanc, rue d’Auteuil. Une enseigne de restaurant en rappelle encore le souvenir aujourd’hui. Souvenir qui se mêle à celui de nos plus belles gloires littéraires.

Tous les grands écrivains, ainsi que leurs amis, quittaient à Auteuil les soucis de la grand’ville. Ils devaient accrocher aux patères du Mouton Blanc les majestueuses perruques qui leur donnaient un air si imposant.

Il y avait bien à Auteuil une source d’eau minérale, qui coulait dans le village, et qui passait pour avoir des propriétés ferrugineuses. On la recommandait pour soigner l’anémie et les défaillances du foie. Il existe même un ouvrage, vieux de plusieurs siècles, rédigé par Pierre-Habert Escuyer, « médecin ordinaire de Monseigneur, frère unique du Roy », qui s’intitule Récit véritable des vertus et propriétés des eaux minérales d’Auteuil.

Mais ce n’est pas pour boire de l’eau ferrugineuse que Boileau et ses compagnons venaient à Auteuil. D’ailleurs, on ne servait pas d’eau au Mouton Blanc, et ils pratiquaient plutôt une cure de ce petit vin guilleret dont les contemporains disent tant de bien et que produisaient les coteaux qui descendent vers la Seine. Ils poussaient même parfois l’amour du vin d’Auteuil assez loin. Mais cela n’était pas trop mal vu à cette époque, et le médecin Fagon n’avait-il pas guéri Louis XIV par une cure de Bourgogne ?

Bref, un beau soir où la dose de reginglard avait peut-être été exagérée (mais on était en pleine canicule et c’était déjà une circonstance atténuante) après quelques discussions philosophiques et littéraires qui les avaient encore altérés, ces bons vivants décidèrent soudain, dans un de ces accès de mélancolie qui naissent au milieu des plaisirs les plus exubérants, que la vie était une bien piètre aventure et que mieux valait en finir tout de suite avec cette marâtre. Et, d’un bel enthousiasme, ils se levèrent pour courir jusqu’à la Seine.

Mais Molière, qui souffrait déjà de la maladie qui devait l’emporter et qui, ce soir-là, n’avait bu que du lait, démontra à ses amis qu’un si noble exploit ne pouvait s’accomplir nuitamment, mais en plein midi, devant un grand concours de peuple.

On écouta le sage Molière. On remit au lendemain cette action si valeureuse et l’on alla se coucher, après une dernière rasade. Inutile d’ajouter que ces désespérés se réveillèrent la tête un peu lourde et un peu honteux de leur stupide projet…

« Le Pêle-mêle : journal humoristique hebdomadaire. » Gaston Derys, Paris, 1930.
Illustration : « Un Cabaret à Bouxwiller. »  Marchal, 1876.