Monsieur de Paris

Mal de mer

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Ce qui rend particulièrement sympathique le roi d’Espagne aux Parisiens, c’est sa crânerie. Celui qui reste, malgré sa longue taille, le « petit roi », est familier à notre pays.On a pu le voir, à Biarritz, dans ces voitures de place, accompagné d’amis qui se pressaient en grappes, dans la capote, sur le marchepied.

Personne n’a oublié l’ovation qui l’accueillit après l’alerte tragique qui secoua Paris lors de son premier voyage. Et pourtant, malgré son indéniable bravoure, le « petit roi » eut, en France, un instant d’émotion. Il devait s’embarquer à Cherbourg. Il s’enquit avec inquiétude de l’état du ciel. Il paraissait hanté par le fantôme du mal de mer. Et comme un chambellan lui faisait remarquer que, l’année précédente, il avait passé la revue de la flotte espagnole dans la rade de Carthagène, par un très gros temps, et qu’il lui rappelait qu’il n’avait eu aucune préoccupation, il répondit :

— Carthagène est en Espagne. Si je suis malade en Espagne, c’est sans importance. Si demain je suis malade sur un bateau anglais, auprès d’officiers anglais, je serai ridicule.

Le lendemain, la mer était forte, mais Alphonse XIII ne fut nullement ridicule.

« L’Homme libre. » Paris, 1913.

Petites misères de la canicule

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Quoi qu’en dise l’arabe Si-Sliman-ben-Zian-Haken, qui s’extasie sur les merveilles de la capitale de la France et sur les ombrages touffue des arbres des boulevards et du Palais-Royal, Paris n’est point une ville agréable à habiter pendant la canicule;  on y éprouve la chaleur du désert et c’est vainement qu’on y cherche un oasis, car le chemin des Catacombes n’est connu que des Anglais touristes et des amateurs de champignons.

Dans toutes les autres villes d’Europe où règne le soleil, il est admis que l’on doit faire la sieste au milieu de la journée. Les Italiens et les Espagnols sont plongés dans un doux sommeil de midi à deux heures, mais les Parisiens sont obligés de s’occuper de leurs affaires et doivent continuer à courir dans les rues, quand même le thermomètre viendrait à monter à quarante degrés. Dans leurs courses ils sont exposés à rencontrer pour toute distraction : la voiture d’arrosage, un omnibus complet et un chien réputé enragé parce qu’il tire un peu la langue. Cette année surtout la rencontre d’un caniche, fût-il même muselé, inspire de vives inquiétudes au Parisien le plus stoïque, et du plus loin qu’il aperçoit ce terrible animal il se met à prendre le pas gymnastique sinon même le galop, sauf ensuite à aller tomber à moitié suffoqué sur le premier tabouret du premier café qu’il rencontre.

Depuis l’invention du macadam, les promeneurs qui parcourent les boulevards se trouvent alternativement au milieu d’un tourbillon de poussière ou au milieu d’un lac de boue, suivant l’heure à laquelle a passé ou n’a pas passé la voiture d’arrosage. Puis, pour comble d’agrément, lorsqu’on circule dans des rues habitées par des portiers qui sont très stricts observateurs des ordonnances sur l’arrosage, on reçoit des pelletées d’une eau qui la plupart du temps est puisée dans le ruisseau le plus voisin.

Mais ceci n’est rien encore : la vraie, la grande misère de la canicule consiste à être obligé d’entendre répéter cent fois par jour :

Il fait chaud, il fait bien chaud, mon Dieu, qu’il fait donc chaud ! voilà qui fait transpirer !

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Je ne connais guère que deux classes d’individus qui soient heureux en temps de canicule : les amateurs de melon et les bons bourgeois qui aiment à aller régler leur montre à midi sur le canon du Palais-Royal. La plupart du temps cette double passion se trouve réunie chez le même Parisien. Pendant la canicule quelques personnes riches se passent la fantaisie d’aller se promener au bois de Boulogne dans des voitures à deux ou à quatre chevaux, comme si dans des circonstances pareilles le nombre des chevaux pouvait augmenter le bonheur de l’homme. Ces promenades ne doivent être faites qu’au pas et avec beaucoup de prudence,  car dans la saison où nous sommes, pour peu qu’on ait l’idée de vouloir brûler le pavé, on ne tarde pas à voir s’enflammer les roues, puis la caisse, puis les coussins.  Bref, c’est un incendie général, et le cocher n’a pas toujours le temps de conduire son maître à une caserne de pompiers.  Plusieurs fois des hommes très riches ont été incendiés de la sorte et n’ont reçu de secours que lorsqu’ils étaient entièrement calcinés.  La Patrie du 3 de ce mois raconte encore un accident de ce genre arrivé à un millionnaire des Batignolles.

Ce qu’il y a de mieux à faire pour passer la vie agréablement pendant la canicule, c’est d’aller se baigner aux bains Chinois, de ne sortir qu’après le coucher du soleil et de ne boire en fait de coco que du champagne frappé.

 Huart. « L’Argus. »   Paris, 1852.
Illustration : « La chaleur à Paris, arrosage des chevaux » : Agence Rol, Paris, 1911

Paris en 1970…

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Des calculateurs, non dénués d’imagination, ont imaginé de dresser une sorte de recensement de la population parisienne en 1970. A cette époque, la capitale et sa banlieue compteront huit millions d’habitants, pas un de moins.

Ce chiffre a été établi de façon scientifique, en appliquant le calcul des probabilités aux données de la statistique. Depuis le milieu du dix-huitième siècle, le nombre des Parisiens double environ tous les cinquante ans. Ils étaient cinq cent mille en 1770, un million en 1820, deux millions en 1870, quatre millions en 1920. Ils seront donc huit millions en 1970 et un milliard en 2320, comme vous pourrez. aisément vous en assurer en continuant à faire paroli de cinquante en cinquante ans.

Pour nous en tenir aux chiffres cités par les auteurs de la statistique plus haut reproduite, une chose semble à peu près certaine, c’est que la circulation déjà bien difficile aujourd’hui dans un Paris de quatre millions d’âmes (et surtout de corps) sera devenue, si nous n’y mettons bon ordre, tout à fait impossible aux huit millions de Parisiens de 1970. Conclusion : il faut trouver un remède à la crise d’embouteillage dont souffrent de plus en plus les artères de la capitale, nonobstant les divers palliatifs envisagés jusqu’à ce jour.

Ce n’est peut-être, mon Dieu, pas aussi difficile qu’on l’imagine. Voyons, pour rendre nos rues accessibles à une intense circulation, il faudrait, de toute évidence, les élargir. Mais comment ?… On a proposé de démolir Paris pour le reconstruire ensuite sur de nouveaux plans. Ce serait beaucoup de travail. Mais si l’on démolissait seulement le rez-de-chaussée des maisons en remplaçant la maçonnerie par des piliers de soutènement entre lesquels les véhicules s’entrecroiseraient avec grâce et facilité…

C’est ainsi que, pour ma part, je vois le Paris de 1970, lequel, étant de la sorte monté sur pilotis aurait en outre l’avantage de se trouver à l’abri des inondations…

« Le Quotidien de Montmartre : journal hebdomadaire. » Bernard Gervaise. Paris, 1930.

Deux anecdotes sur les bourreaux

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Louis-Deibler

La première remonte au temps, déjà lointain, où la fonction de Monsieur de Paris était héréditaire dans la famille Samson. Or, en ce temps-là, en matière d’exécutions capitales, on trompait souvent le peuple, comme dit Jean Hiroux, en remplissant le corbillon final de sciure de bois au lieu de son.

Un beau matin même, il ne se trouva absolument rien dans le panier sinistre, et le sang de la tête fraîchement coupée put couler à son aise à travers les interstices du treillis d’osier.

Le lendemain, une gazette (les gazetiers ont toujours été sans pitié) imprimait ce qui suit.

« Samson est sans son ! Ceux qui lui ont volé son son sont bien coupables ! »

La seconde anecdote se passe en province, à l’époque, également bien lointaine déjà, où M. Deibler ne faisait point toute la besogne et où il restait encore des bourreaux dans un certain nombre de départements.

L’exécuteur des hautes oeuvres de la ville de G… habitait, dans un faubourg éloigné, une petite maison isolée où il ne fraternisait guère qu’avec le fossoyeur et le gardien du cimetière.

Certain soir, un jeune homme d’aspect cossu et distingué, étranger à la ville, frappa à la porte de la maison pestiférée. Ce jeune homme était un voyageur, sujet à de fréquentes migraines, qu’un mauvais plaisant, rencontré à table d’hôte, avait envoyé chercher un spécifique infaillible, un remède souverain contre les maux de tête… chez le bourreau !

Le jeune homme, quoique devenu vieux depuis cette lugubre mystification, court probablement encore.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

Le droit du bourreau

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BalzacEpisodeTerrorMonsieur de Paris jouissait autrefois d’un singulier droit sur le principal marché de la capitale. Quiconque apportait à la halle des herbages ou des légumes verts était obligé de lui payer un droit. L’exécuteur venait le percevoir lui-même, accompagné de ses valets, et à mesure qu’on le payait, les valets, par manière d’acquit, marquaient le dos du payeur avec de la craie. J’ignore l’époque où ce droit fut supprimé. Cependant Legrand d’Aussy, écrivait en 1782:

« Il y a encore beaucoup de gens qui ont été témoins de cet usage, et moi-même j’ai questionné à ce sujet plusieurs hortillons qui, sans être extrêmement vieux, m’ont dit avoir été marqués ainsi dans leur jeunesse. »

« Musée universel. » A. Ballue, Paris, 1873.