mort

La mort escamoteur

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Cette composition allégorique en dit assez long sur les craintes qui ont agité, en Allemagne, les soutiens de la monarchie. Un artiste dresdois, mort en 1859, Alfred Rethel, a exprimé ces craintes dans une série de gravures sur bois, faites à la manière des anciennes danses macabres, et représentant la mort incarnée dans la révolution.
On se rappelle que Dresde avait eu aussi ses barricades en 1848, et que l’insurrection aurait triomphé sans l’arrivée des troupes prussiennes, qui firent, dès ce temps, présager leur toute-puissance future. Dans la scène saisissante  choisie, la mort se fait agitateur populaire. Descendue à la porte d’une auberge, elle a laissé pour un moment sa faux sous l’enseigne, contre une affiche qui porte en gros caractères une devise bien connue (liberté, égalité, fraternité).
S’emparant de la table d’un escamoteur de la rue, elle montre à la foule assemblée un tour plus nouveau que celui des gobelets à muscade. C’est une balance sur laquelle une pipe de tabac – un simple « brûle-gueule » – pèse autant que la couronne royale. Pour arriver à ce miracle d’équilibre, la mort s’est contentée de tenir la balance par l’aiguille du fléau.
La ruse est bien grossière, mais la foule stupéfiée n’y voit rien. Elle n’a d’yeux que pour la couronne battue par la pipe. Tout le monde applaudit en riant. Un soldat lui-même, dont le bonnet de police porte aussi l’empreinte de cette couronne devenue si légère, semble assez disposé à partager l’illusion générale.
La seule personne qui s’en écarte est une vieille femme aveugle, qui s’éloigne sous la conduite d’un petit enfant. Le chapelet, pendu à sa ceinture, achève de personnifier en elle l’image de la foi ancienne, chassée par le tumulte des excitations nouvelles. Derrière elle, le cheval de la mort, qui ne devrait pas cependant s’impressionner pour si peu, couche ses oreilles en signe d’effroi.
La Mosaïque (Paris,1873)
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L’écouteuse de trépassés

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Dans cette région qui s’étend de La Roche-Bernard à Vannes, les paysans de la lande et les pêcheurs de la grève gardent aux défunts un souvenir d’autant plus inaltérable que nul d’entre eux ne croit à la mort définitive. 

Il est admis que les trépassés reviennent, qu’ils se promènent dans les maisons et surveillent tous les actes de leurs descendants. Ce culte influe sur les décisions des vivants qui n’osent rien entreprendre sans avoir sollicité l’approbation des ancêtres. Aussi, existe-t-il, dans les hameaux qui entourent Ploërmel, de pieuses pauvresses dont l’exode, de chaumière en ferme, n’est qu’une perpétuelle patenôtre et qui ont conquis un pouvoir redoutable : celui d’écouter et de comprendre les trépassés dans tous les actes importants de la vie.  

Elles sont consultées par les paysans et les pêcheurs et elles servent d’intermédiaires entre les vivants et les morts dont elles font connaître les décisions.

L’une d’entre elles, Corentine Le Clech, écouteuse de trépassés depuis plus de trente ans, qui venait de  doubler le cap de la quatre-vingt-septième année, a été trouvée rigide dans le cimetière d’un village voisin de Ploërmel : elle était morte dans son champ d’expériences,  emportant dans l’au-delà le respect que les habitants de cette région attachent à la fonction de confidente des morts. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1913.
Peinture : Georges Belnet.

Le cheval du corbillard

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corbillard

La veille de sa mort, le jeudi, Me Paillet assistait au service de M. Jacquemin , ancien avocat à la Cour de cassation et chef du contentieux à la préfecture de la Seine.

La cérémonie dura une heure et demie, et Me Paillet accompagna le corps jusqu’au cimetière. Un ami lui demanda comment il allait :

Assez mal , répondit-il, je ne suis pas content de ma santé.  

A ce moment le cheval du corbillard se cabra, on eut beaucoup de peine à le maintenir.

Est-ce que par hasard , reprit Me Paillet, ce gaillard-là, aurait des actions dans l’entreprise des Pompes funèbres !  

C’est peut-être le même cheval, qui, trois jours plus tard, l’a conduit au cimetière. 

Journal parisien, 1955.

Le cordonnier qui veillait le mort

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Dans les villages de Provence, on croit communément que celui qui veille un mort fait une bonne action.

Or, il y avait dans un pays un ouvrier cordonnier, assez simple d’esprit, qui toutes les fois que quelqu’un mourait sans avoir assez de parents ou d’amis pour être veillé, acceptait volontiers de lui rendre cet office. Il portait son tire-pied, une forme et du cuir, et passait bravement la nuit à faire des souliers sans dépense de luminaire. 

Un jour, ses camarades qui depuis longtemps, riaient de cette manière de faire, eurent envie de le dégoûter à jamais de veiller ainsi banalement les morts. Ils lui montèrent un coup qu’ils croyaient charmant. En effet un d’entre eux contrefit le mort, fut couché dans un lit avec tout l’appareil des funérailles, et un autre alla annoncer au cordonnier qu’on manquait d’une bonne âme pour aller veiller un mort la nuit suivante.

« J’y irai ! » dit notre bon garçon. 

Dès que la nuit commença, voilà qu’il arriva comme d’habitude dans la chambre du mort, avec son ouvrage sous le bras. Il s’installe tranquillement, se met à travailler tandis que tout le monde s’en va, et que les amis se cachent dans le voisinage pour jouir de la terreur du pauvre cordonnier lorsqu’il verra le prétendu mort revenir à la vie. 

Il s’écoule un moment sans incident. notre cordonnier tirait le lignol tranquillement, lorsque celui qui contrefaisait le cadavre fait un mouvement. A ce bruit, le veilleur regarde le lit mortuaire, avec stupéfaction, mais le prétendu mort, était redevenu immobile. Pensant qu’il s’était trompé, il se remet à-travailler. Au bout d’un instant le même manège se reproduit. Cette fois le cordonnier, bien certain de ne pas avoir été le jouet d’une illusion, s’adresse directement au cadavre simulé : 

« Mort, mon ami, reste tranquille et tâche de ne pas remuer ainsi. Fais-y bien attention ! Si tu continues à remuer, je te flanquerai un coup de forme sur leï brigo (la figure), qui te fera rester tranquille pour de bon. » 

Nouveau moment de repos suivi peu de temps après d’un nouveau mouvement du prétendu cadavre. Notre cordonnier s’arme d’une forme de botte, et d’un vigoureux coup brise la tète du mauvais plaisant, en ajoutant ces mots : 

« Maintenant, c… tu ne bougeras plus. » 

Cette fois, l’autre était bien mort et le veilleur ne fut plus dérangé de la nuit. Le lendemain matin, les amis, déroutés de n’avoir pas entendu le tapage auquel ils s’attendaient dans cette affaire, arrivèrent et constatèrent avec étonnement que celui qui devait jouer le rôle de mort l’était bien réellement. Le cordonnier interrogé, leur répondit : 

« Ah ! ne m’en parlez pas ! je n’ai jamais, de ma vie, rencontré un mort aussi remuant. J’ai même été obligé de lui donner ce violent coup de forme dont vous voyez les traces pour le faire rester définitivement tranquille. » 

Béranger Feraud. Recueilli à St-Maudrier près Toulon.

Palace maudit

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peur

Ce billet évoque une fatalité bien mystérieuse dont un grand palace, du quartier des Champs-Elysées, a été le théâtre.

Un été, une admirable jeune femme descendait à l’hôtel X… et s’y faisait inscrire sous un nom supposé. Elle avait grand air, portait des bijoux de prix. Elle passait dans les couloirs silencieuse, admirablement habillée. Elle recevait peu de visites. Un jeune homme pourtant la venait voir fréquemment. Une nuit, on avait entendu du bruit. Le matin on trouvait la jeune femme et son visiteur morts, tués chacun de deux coups de revolver. La morte était tombée sur le lit. La pièce était pleine de sang.

De telles aventures sont désastreuses pour un hôtel qu’elles peuvent ruiner du coup. La Préfecture reconnut ou déclara qu’il y avait eu double suicide, qu’il n’y avait donc pas lieu d’informer. Les corps disparurent sans bruit, dans la nuit. La chambre fut renouvelée des murs aux tapis, et quinze jours après, un vieil étranger connu et fort respectable vint l’habiter. Il n’était pas là depuis deux jours, qu’un soir en rentrant du théâtre, et remontant à sa chambre par l’ascenseur, il se trompa, fit un geste hâtif, ouvrit trop tôt la porte du palier, eut la jambe prise dans la cage de l’escalier et subit une fracture de la cuisse. Deux jours après, des suites de son accident, il mourrait.

La chambre fatale fut renouvelée de fond en comble, mais la direction voulut d’abord la laisser fermée. Quand les habitués passaient dans le couloir, machinalement ils baissaient la voix.

Après trois mois de silence, un soir que les voyageurs affluaient, la chambre, toute neuve, fut rouverte et rendue à un client. Quelques jours après, le personnel de l’hôtel manifestait tout à coup une agitation extrême, une nervosité inaccoutumée et qui ne pouvait échapper aux yeux des voyageurs habituels. C’est qu’en effet le dernier habitant de la chambre tragique, pris d’une syncope, avait dans la nuit succombé à une embolie !

Hasard, coïncidence, fatalité, qu’on donne à cette « malédiction » toutes les explications qu’on voudra. Ceux qui croient aux lois mystérieuses d’un monde inconnu de nos sens trop limités, ceux-là seuls pourraient expliquer ces morts inexplicables.

Inspiré par un article paru en 1913 dans « L’Écho du merveilleux« .
Photo : http://www.nipponconnection.fr

L’addition

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Ce n’est pas pour rien que l’on meurt au restaurant au cours d’un banquet.

Si nous en croyons le Cri de Paris, la famille de l’un des directeurs du Bon Marché (et cela est d’une belle ironie !)  mort récemment inter pocula, a reçu du restaurateur une note qui s’élève à la bagatelle de onze cent soixante-quinze francs.

Sur cette « douloureuse » figurent 25 fr. d’éther, 50 fr. d’auto (pour avoir été chercher le docteur), 100 fr. d’honoraires pour ce morticole et… 1.000 Fr. d’indemnité pour le préjudice causé à la maison par l’interruption delà soirée !

« La Grimace. » Paris, 1921.
Peinture de Fred Zeller.

Les morts qui vont trop vite

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Les nécrologies prématurées ne sont pas rares. Par ce temps de reportage à outrance, il est probable qu’elles se multiplieront. Il suffit de s’entendre et de considérer les nouvelles de la dernière heure comme étant simplement des nouvelles de l’avant-dernière…

Mark Twain connut les honneurs de l’oraison funèbre « anthume », comme disait Allais. Il écrivit à son Bossuet que la nouvelle de sa mort était un peu exagérée. Lord Brougham, lui, avait fait annoncer son décès, pour connaître l’opinion de ses contemporains à son sujet. Il fut déçu. Monseigneur Strossmayer, le célèbre prélat, félicité lui-même le correspondant de notre confrère Le Temps pour la très aimable nécrologie qu’il avait publiée sur lui. L’amiral Rodjestvensky, M. de Nelidoff furent enterrés deux mois trop tôt par les journaux anglais, y compris le Times.

Pareille mésaventure arriva récemment à un de nos plus spirituels doyens, Emile Blavet, qui put dire, lui aussi, avec le personnage de Corneille :

Les gens que vous tuez se portent assez bien !

« Excelsior : journal quotidien : informations, littérature, sciences, arts, sports, théâtre, élégances. »  Paris, 1910.
Illustration : Jean Hélion.