mort

Les dés de la mort à Berlin

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Parmi les collections du château royal de Berlin, se trouvent deux dés à jouer qui n’ont rien d’extraordinaire quant à leur aspect, mais qu’on appelle les « dés de la mort », pour la raison suivante:

Sous le grand-électeur de Brandebourg, un assassinat commis à Berlin fit grande sensation; il s’agissait d’une jeune fille très belle, courtisée par deux soldats qui furent aussitôt arrêtés. L’un d’eux, Ralph, avait effectivement commis le crime par jalousie contre son camarade Alfred, visiblement favorisé par la jeune fille. La question appliquée aux deux soldats ne put rien en tirer. Le tribunal était perplexe, les deux soldats ayant été vus le soir du crime près de la fontaine où l’assassinat eut lieu.

Alfred ne nia pas avoir parlé avec la jeune fille, et Ralph niait tout. Le prince électeur décida de s’en remettre au jugement de Dieu; les deux soldats devaient jouer leur mort aux dés; celui qui jetterait le plus petit nombre serait considéré comme l’assassin et exécuté. Le prince électeur assistait en grand apparat à la scène. Ralph, l’assassin, prit en riant les dés posés sur un tambour et jeta deux six. Les assistants se regardèrent, car, unanimement, on prenait pour innocent le pauvre Alfred. Celui-ci tomba à genoux, adressa sa prière au ciel el se leva en s’écriant:

« Dieu tout-puissant, protège-moi, tu sais que je suis innocent ».

Il jeta les dés plein d’espérance et avec tant de force que l’un d’eux se divisa en deux fragments: le dé resté entier marquait 6, les fragments de l’autre dé marquait 6 et 1, ce qui faisait en tout 13. Toute l’assistance était émerveillée, mais l’étonnement arriva à son comble lorsqu’on vit Ralph s’affaisser comme frappé de foudre. On eut beaucoup de peine à le ramener à la vie; dès qu’il eut repris connaissance, il avoua son crime. Le prince électeur était très touché. Dieu avait sauvé l’innocent.

(Traduit de Zeitschr f. Spiril., par La Vie Nouvelle.)

« L’Echo du merveilleux. »    Gaston Méry, Paris, 1907.
 

Communication posthume

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océan

Une jeune femme défunte, Mme X., est apparue à son frère, aussitôt après sa mort. Elle lui a demandé de se trouver le jour suivant, à quatre heures de l’après-midi dans un certain champ, lui disant qu’elle avait une communication importante à lui faire.

Le frère, très peu rassuré, va trouver un de ses amis et le prie de l’accompagner au lieu du rendez-vous.
A quatre heures précises, l’esprit de la morte leur apparaît et les adjure d’empêcher, par tous les moyens possibles une famille qu’ils connaissaient de partir pour l’Amérique.

Elle avait déjà retenu et payé ses places à bord. Mais il fallait, dit l’esprit, qu’elle sacrifiât l’argent plutôt que de s’embarquer, sans donner, du reste, aucune raison de cet ordre.

Les deux amis se rendirent chez les gens qui devaient partir. Ils eurent beaucoup de peine à les décider à différer leur départ.

Or, le bâtiment sur lequel cette famille avait retenu son passage quitta le port de Berry (Angleterre) et jamais plus on n’entendit parler de lui.

« L’Echo du merveilleux »  Paris, 1902.

L’amant d’Aurélia

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Gérard-de-NervalDe mémoire de Parisien il n’a jamais fait aussi froid qu’en ce mois de janvier 1855. De plus, il n’arrête pas de neiger et, tous les jours, des fiacres versent sur les congères. Les passants sont rares. Dans des tranchées de glace, on les voit avancer d’un pas incertain, ombres emmitouflées dans des pelisses. Ceux du moins, qui en ont.

Ce ne doit pas être le cas de ce petit homme émacié et fiévreux qui, en fin d’après-midi, ce 20 janvier, se glisse dans l’immeuble de La Revue de Paris, la feuille qui accueille ceux que la très glorieuse Revue des Deux Mondes a écartés…

C’est de la folie, Gérard ! dit-il au petit homme, un instant plus tard, Maxime Du Camp, l’ami de Flaubert. Où avez-vous laissé votre pardessus ?

— Tonique, ce froid ! crâne Nerval, l’immense poète d’Aurélia et des Filles du feu. A-t-on jamais vu un Lapon enrhumé ? …

— Tu es morfondu de froid, Gérard ! renchérit un géant à moustaches qui n’est autre que Théophile Gautier. Quelqu’un va te prêter un paletot que tu pourras garder tout le temps qu’il faudra…

Gérard de Nerval refuse encore. Il paraît blessé.

Ne sais-tu donc pas que je porte deux chemises, l’une sur l’autre, et qu’il n’est rien de plus chaud ?

Peut-être la sollicitude de « Gros Théo » a-t-elle tout de même réchauffé le poète, au cœur à tout le moins ? Mais voici que sans même dire pourquoi il est venu, Nerval remonte le col de son costume noir élimé et s’enfonce dans la nuit glacée…

Le 23 janvier, on le voit errer tout l’après-midi dans les petites ruelles sordides qui entouraient, alors, le Châtelet. Ce même jour, il remet à son ami Paul Lacroix la liste de ses œuvres complètes. A la dernière ligne, figure le titre d’un ouvrage qu’il a longuement hésité à publier: Pandora. Nul ne sait où il est allé en fin d’après-midi, mais certains assurent qu’il a pris à pied la route de Saint-Germain-en-Laye.

Le lendemain, il fait vingt degrés au-dessous de zéro. Chancelant de froid, il se présente chez le journaliste Géo Belle où il tient de biens étranges propos. Cela n’étonne pas Belle qui sait que Gérard vient de sortir de la clinique du docteur Blanche où il a été soigné déjà plusieurs fois pour troubles mentaux. Bientôt, il dit qu’il doit s’en aller, qu’il a un rendez-vous très important ? Belle veut le retenir, lui prêter un manteau, mais là encore il se fâche. On le voit ce soir-là aux Halles, attablé chez Baratte devant une absinthe.

Une rixe éclate. On alerte la garde. Un « sergot » l’emmène coucher au « violon ». Nerval se réclame d’un commissionnaire aux Halles. Dès le jour levé, celui-ci, un brave homme, se précipite. Il fait sortir Gérard du commissariat, l’invite à déjeuner, le force aussi à accepter sept sous.

Merci, dit le poète. C’est plus qu’il n’en faut pour attendre.

Attendre quoi ? Quel sens donner à cette phrase prémonitoire ? On sait qu’il se rend ce jour-là, par un froid toujours intense, à la Comédie-Française, pour y rencontrer Arsène Houssaye. Mais « Monsieur l’Administrateur est sorti ». Que voulait-il lui dire ? On le voit errer ensuite porte Saint-Martin où habite son père, le docteur Labrunie. Il aurait essayé de le voir; mais le docteur était sorti également. Il sonne en fin d’après-midi chez le critique Charles Asselineau. Il se fâche encore quand l’auteur des Sept Péchés capitaux de la littérature veut lui glisser un louis. Il est acquis qu’il dîne le soir, d’une portion à quatre sous, dans un bouge de la Halle comme on appelait alors le Ventre de Paris. Désespérante soirée… Il veut lier conversation, comme il a l’habitude de le faire. Mais les besogneux qui viennent bâfrer là ne sont pas disposés à écouter ses sublimes théories sur le roi d’Orient, et les astres-dieux de la Chaldée…

Alors, lentement, avec cette dignité qu’il mettait en toutes choses, il reprend sa canne et se dirige vers la porte en saluant le personnel.

Mais, avec trois sous en poche, où coucher à présent ? Il se rappelle qu’on loge à la nuit à peu près pour ce prix, punaises comprises, dans un cabaret borgne de la rue de la Vieille-Lanterne. Le froid, l’ivresse lui font battre les murailles. On se retourne sur cette ombre famélique, sur ce spectre qui paraît plus mort que les morts. Enfin, il arrive en vue du tapis-franc. Il frappe. Une fois, deux fois, trois fois. Personne ne répond…

Aux dernières heures de la nuit, des fêtards le découvrent, pendu à la grille d’un garni de cette même rue. Les traits sont décomposés, le corps, raidi, est grotesquement cambré, comme pour une ultime mise en garde aux vivants. Etrangement, son chapeau haut de forme est resté sur sa tête. Est-ce un clochard ou un mauvais drôle qui l’a ainsi coiffé de son couvre-chef qui n’a pu manquer de tomber d’abord sur le pavé ? Le rapport de police indique seulement la présence près du cadavre, au moment de sa découverte, d’une vieille bonne femme qui déclare n’avoir rien vu. Ce qui est certain, c’est qu’elle était en train de lui faire les poches…

A la morgue, le corps est identifié par Arsène Houssaye et Théophile Gautier. Le poète est inhumé le 28 en présence d’un petit nombre d’amis et le 29, le commissaire de police du quartier du Châtelet, Eugène Blanchet, écrit à Houssaye la lettre suivante :

« Monsieur, je m’empresse de vous faire savoir que toutes les informations que j’ai prises au reçu de votre lettre en date d’hier, n’ont fait que me confirmer dans les pensées que M. Gérard de Nerval s’est suicidé, ainsi que je l’ai constaté dans mon procès-verbal. Veuillez agréer… »

Est-il vraisemblable qu’un pendu, en proie aux affres et aux tressaillements d’une longue agonie (le médecin légiste a pu le prouver) ait pu garder son bolivar vissé sur le crâne ? Certes, la thèse d’une plaisanterie macabre a ses défenseurs. Mais longuement « cuisinée » la tenancière du bouge finit par avouer :

—  Ben oui ! j’ai entendu du bruit et des cris. Pourquoi je n’ai pas ouvert ?… La rue n’a qu’une lanterne, que le vent avait éteinte ce soir-là… Alors, avec toutes les escarpes qui rôdent la nuit et ce froid-là !… Ouvrir pour avoir une sale affaire sur les bras…

La mégère est une « mouche », une indicatrice de police, et c’est pour cela, sans doute, que les argousins n’insistent pas…

Comment, par ailleurs, un dandy aussi raffiné que Nerval a-t-il pu choisir pour sa fin, en dépit de sa détresse, un des lieux les plus abjects de Paris ? A l’époque ce n’était pas rien, en effet, que ce quartier-là !

« Sur le côté est du Grand Châtelet, se trouvait un groupe de ruelles immondes et sinistres, écrit Jacques Hillairet. Elles s’appelaient rue du Pied-de-bœuf, rue de l’Ecorcherie, rue de la Vieille-Tannerie, de la Place-aux-Veaux … Ces venelles étaient le quartier des tueurs et des écorcheurs de la Grande-Boucherie. Une exhalaison pestilentielle émanait des détritus et du sang caillé… »

Le procès-verbal est formel : Gérard de Nerval s’est pendu à la grille de fer d’une baie de rez-de-chaussée. Et pourtant !

A aucun moment ses pieds ne semblent avoir quitté le sol ! Quand on l’a retrouvé, c’est la première chose qui a frappé les témoins. Il était debout, raidi, mais les pieds bien à plat sur le pavé… Et d’où provenait la corde ?

Pas un mot d’adieu à ses amis. Il en avait d’excellents, de généreux, et qui le tenaient en haute estime, malgré son irritabilité due à la maladie. Le poète avait bon cœur, il savait aimer, il n’avait fait que cela toute sa vie, écrire sur l’amour et les illuminations que donne l’amour… Il croyait de plus à son génie, comme aussi le docteur Blanche, qu’il vénérait. Comme sa tante qui venait de l’héberger longuement. Pas un mot non plus à son père, parfois lassé de ses frasques, mais chez qui il avait sonné quelques heures avant sa mort.

Alors, on a avancé l’hypothèse du crime de rôdeurs. Un crime crapuleux, maquillé en suicide. Houssaye et Théophile Gautier y croyaient absolument, et cette thèse a été reprise par quelques biographes du pauvre mort. Mais Houssaye et Gautier sont-ils tout à fait objectifs ? L’un et l’autre ont été (plus ou moins) en contact avec Nerval quelques heures avant sa mort. Si la thèse du suicide s’était révélée la bonne, n’aurait-on pas pu retenir contre eux une certaine responsabilité morale ? Peu satisfaisante, cette thèse l’est aussi par un fait qui a immédiatement sauté aux yeux des enquêteurs: la victime n’avait pas été fouillée, on a retrouvé dans la poche du gilet la petite somme d’argent dont elle disposait. Et puis pourquoi les arsouilles auraient-ils pris le temps de faire toute cette mise en scène, au risque d’attirer l’attention de la garde ou du voisinage ?…

Alors ? Il y a une troisième hypothèse qui a été émise dès après la mort du poète, aussi, et qui fait entrer en scène l’Invisible, les forces occultes, qui se retournent si souvent contre ceux qui en font un usage impie…

Dix ans auparavant, après avoir hérité d’une jolie somme, Gérard de Nerval s’était installé dans un bel hôtel qu’il avait fait richement décorer. Outre quelques beaux meubles, il y a là des Corot, des Chassériau, des Ribera qui valent, à l’époque déjà, une fortune. Mais sa folle générosité a bientôt raison de ces trésors et les besoins d’argent se font de plus en plus pressants. Pour échapper à ses soucis, mais poussé aussi par une nostalgie invincible, Gérard s’embarque pour l’Orient au premier jour de l’année 1843. Deux semaines après, il arrive à Alexandrie, puis parcourt toute l’Egypte et la Syrie qu’il visite à partir du 15 mars. Il achève son voyage en s’arrêtant à Beyrouth, Chypre, Rhodes, Smyrne et enfin Constantinople.

Rentré à Paris début 1844, il assure être le premier « roumi » initié par le peuple le plus mystérieux du Levant, les Druses. Or ces Druses, farouches sectataires de l’islam, massacraient tous les voyageurs assez téméraires pour tenter de pénétrer leurs mystères. Pourtant ils reçoivent Nerval, l’entourent de toutes sortes de marques d’estime et lui révèlent de redoutables secrets occultes …

Revenu à Paris, le poète divulgue la vraie légende d’Hiram où se trouve condensé l’essentiel du message de la haute maçonnerie et décrit la « Montagne du Qaf », centre mystique du monde, cette Agartha qui pour les Druses règle l’évolution de l’histoire universelle. Pis. Quelques semaines avant sa mort, il se risque à publier cette Pandora, écrite de longues années auparavant. Après de longues hésitations donc, car ce texte dévoile les arcanes du culte d’Isis. Au témoignage de Théophile Gautier, il regretta vivement d’avoir confié ces secrets à une revue. Comme Montfaucon de Villars, Cazotte, Fabre d’Olivet et d’autres hauts initiés, Nerval en savait trop, ou plutôt il en avait trop dit. Comme eux, a-t-il payé de sa vie ses indiscrétions ?

« Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible… », écrit-il dans Aurélia, histoire d’une jeune fille qu’il veut aller chercher au royaume des morts pour s’unir à elle. Effroi révélateur. Cette histoire, il finit de l’écrire quelques jours seulement avant de rejoindre l’aimée dans l’éternité…

« Histoires fantastiques ».  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.

Fiançailles …

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Fiancailles

M. O’ Neil raconte dans le Light que le 15 novembre 1903 sa bonne, qui était à son service depuis longtemps, lui annonça son intention de le quitter pour se marier le 19 du mois suivant.

Trois jours après, M. O’ Neil s’aperçut que la mine de la jeune femme paraissait fort soucieuse. Il l’interrogea aussitôt, et elle répondit avoir eu pendant la nuit un rêve qui l’avait toute bouleversée. Alors, n’ignorant pas le penchant de son maître pour les études psychiques, elle le pria de lui interpréter son rêve.

Elle lui dit avoir rêvé que c’était le jour de son mariage. Tout avait bien marché; elle était arrivée à l’église. Il faut vous dire qu’elle s’était mariée deux fois déjà (on peut donc croire qu’il ne s’agissait point d’une timorée, mais d’un esprit hardi !); du premier mariage, qui avait été heureux, elle avait eu un fils ; celui-ci devait même assister à la cérémonie nuptiale.

Il n’en avait pas été de même de l’autre mariage; son second mari était un ivrogne et un mauvais garnement.

Dans le rêve, donc, son fils l’accompagna à l’église où M. Smith l’attendait. En regardant son fiancé, elle fut étonnée de reconnaître en lui Richard Johnson, son deuxième mari. Il lui semblait qu’elle était agenouillée avec lui au pied de l’autel et que le ministre s’approchait d’eux. Comme elle tenait les yeux baissés, elle ne vit d’abord que ses pieds décharnés et couverts partiellement de l’aube blanche et longue qu’il portait.

Elle fut alors saisie d’un frisson et, en levant le regard vers le ministre, elle ne vit plus que le fantôme de la Mort, les bras levés et tenant la faux, comme pour frapper. La pauvre femme poussa un cri et tomba entre les bras de son mari, sans connaissance; elle ne peut dire ce qui se passa jusqu’au moment où elle se réveilla.

Ma chère, dit O’ Neil, je crois qu’il n’est point nécessaire de connaître les questions psychiques pour interpréter votre rêve; le mariage n’aura pas lieu; voilà tout.

Le vendredi suivant elle rêva encore: il lui semblait se promener avec son fiancé le long de Battersea Park et tout près de sa future maison, quand Smith, en sortant de sa poche la bague de mariage, la pria de se la laisser mettre au doigt. Il le fit en effet, mais au moment où la jeune femme, toute joyeuse, regardait sa bague, elle s’aperçut que celle-ci était cassée.

Pendant que les deux fiancés se questionnaient à cet égard, le rêve prit fin.

Dans les visites suivantes qu’elle fit à Smith,elle le trouva toujours de mal en pis, jusqu’à ce qu’il mourut trois semaines après le premier rêve. Il fut enterré le jour même fixé pour ces noces, qui avaient été empêchées, conformément au rêve, par la faux de la Mort.

Deux jours après, la femme se rendit chez son fiancé; en rentrant, elle s’écria, les larmes aux yeux :

M. Smith est très malade, il est alité depuis deux jours et le médecin craint beaucoup ne pouvoir le sauver. C’était le dimanche; le rêve avait eu lieu la nuit de vendredi.

Light, Londres, 5  mars 1904.
Journal of the Society for P. R., Londres, avril 1904.

« Revue des études psychiques. »  Paris, 1904.

Mort et résurrection

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fakirs

Le Temps s’occupe des yoghis de l’Inde, dont les tours surprenants ont été racontés par les voyageurs. Il y a quelque temps, dit notre confrère, un docteur de Vienne, M. E. Siefke, précédé dans cette voie par le physiologiste allemand Preyer, — dont M. Soury vient de traduire un ouvrage, — s’est occupé d’une des plus singulières facultés que possèdent quelques-uns de ces fakirs, celle de simuler une suspension complète de toutes les fonctions vitales, de se laisser enterrer pendant un laps de temps fort long et de ressusciter ensuite. M. Preyer appelle cela l’anabiose des fakirs.

On a, sur ces faits et sur la préparation à laquelle se soumettent les yoghis pour affronter les dangers d’une inhumation prématurée, des relations parfaitement détaillées et dignes de foi émanant du docteur autrichien Honigbërger, qui a longtemps rempli les fonctions de médecin particulier du rajah de Lahore, Runjet Sing, et de sir Claude Wade, ministre résident anglais dans cette ville. Voici comment le docteur Sierke résume ces renseignements dans un journal Viennois :

Le yoghi qui veut se préparer à être enterré vivant se construit une sorte de cellule à demi souterraine, entièrement privée d’air et de lumière, n’ayant qu’une étroite porte,que l’on bouche avec de la terre glaise dès que l’ascète a pénétré dans sa retraite. Cette cellule contient une couche molle formée de coton cardé et de peaux de mouton.

Le solitaire s’enferme dans cette cellule et y reste couché, d’abord, pour peu de temps, puis pendant quelques heures, enfin pendant des journées entières, afin de s’habituer à se passer d’air frais. Joignant des exercices religieux à cet entraînement physique, il passe son temps à méditer sur la divinité ou à réciter le chapelet brahmanique de façon à arriver à prononcer six mille syllabes environ en douze heures. Il s’accoutume également à rester  la tête renversée et les pieds en l’air ou à tordre ses membres en toutes sortes de postures anormales.

Puis viennent des exercices de respiration, grâce auxquels les fakirs parviennent à retenir leur souffle cinq minutes, puis dix, puis vingt et une, puis quarante trois, puis quatre-vingt-quatre. Ils apprennent aussi à avaler des quantités considérables d’air et à les faire remonter dans la bouche. Enfin ils pratiquent sur le muscle qui relie la face interne de la langue à la mâchoire inférieure une série de vingt-quatre petites incisions, espacées chacune d’une semaine, qui rendent cet organe susceptible d’être entièrement recourbé et d’aller boucher avec sa pointe l’ouverture du larynx. Pour hâter ce résultat, la langue est enduite d’huiles astringentes et soumise à des massages répétés.

Fakir

En dehors de ces exercices spéciaux, le yoghi observe les règles de sa caste, s’abstient de toute nourriture animale et de tout commerce charnel. De plus, il use d’une façon fort originale de se nettoyer l’estomac, qui consiste à avaler, à plusieurs reprises une longue et mince bande de toile, et à la retirer par la bouche. Une fois tous ces exercices accomplis, le yoghi est prêt à tenter l’aventure et à entrer au tombeau.

Le plus habile de ces ascètes était un certain Haridès, dont le docteur Honigbërger a dessiné le portrait, et qui s’est fait enterrer plusieurs fois dans sa vie. Voici comment il procédait :

Au jour fixé et en présence de la cour et du peuple, il s’asseyait les jambes croisées sur un linceul de lin, le visage tourné vers le levant. Il fixait avec ses yeux l’extrémité de son nez. La catalepsie magnétique se produisait au bout de quelques instants. Les yeux se fermaient et les membres se raidissaient, Les serviteurs du yoghi accouraient alors et lui bouchaient les narines avec des tampons de lin enduits de cire. On enferme le corps dans le linceul en le nouant au-dessus de sa tête comme un sac. Le noeud est cacheté au sceau du rajah et l’on dépose le corps dans une caisse en bois, qui est également scellée.

Cette caisse est placée dans un caveau, qu’elle remplit tout entier. La porte en est également cachetée, puis murée, et ce tombeau est gardé jour et nuit. D’ailleurs, des milliers d’Indous pieux l’entourent constamment pour se sanctifier par le voisinage d’un homme qu’ils croient aimé de Brahma. Quand le terme convenu de l’exhumation arrive, le rajah et sa cour se rendent au tombeau, et voici ce qui se passe, toujours d’après le docteur Honigbërger :

fakirs

Le rajah, raconte-t-il, fit ôter la terre glaise qui bouchait la porté et reconnut que son cachet était intact. On ouvrit le tombeau qui était une sorte de niche, à trois pieds sous terre. Elle était remplie par une caisse de quatre pieds sur trois, cachetée et également intacte. Le fakir était là-dedans enveloppé de son suaire, et le docteur put observer que l’étoffe en était recouverte de moisissure, comme tout linge tenu à l’humidité. Les serviteurs du yoghi le sortirent de la caisse et l’appuyèrent contre le couvercle ; puis ils versèrent de l’eau chaude sur le haut du linceul, sans l’ôter.

Mais le docteur demanda à examiner le corps du fakir avant qu’on essayât de le rappeler à la vie. Les bras et les jambes étaient ridés et raides, la tête était appuyée sur l’épaule ; on ne pouvait distinguer le pouls ni aux bras ni aux tempes, ni à la région du coeur. Tout le corps était froid, sauf la tête, vers laquelle on venait de verser de l’eau chaude.

Cependant, les serviteurs avaient recommencé à laver le corps et frictionnaient les membres. Puis on mit sur le crâne du yoghi une couche de pâte de froment chaude et l’on répéta cette application. On ôta ensuite des narines et des oreilles les tampons enduits de cire. Enfin, l’un des serviteurs ouvrit avec un couteau la bouche du fakir, qui resta toujours inanimé, et ramena la langue dans sa position normale. Il fallut la maintenir quelque temps, car la pointe se recourbait d’elle-même vers l’arrière-bouche. Puis, on frotta les paupières de l’ascète avec de la graisse, et le serviteur les souleva. L’oeil était vitreux.

A la troisième application de la pâte brûlante sur la tête, le corps du fakir tressaillit, les narines s’écartèrent, le pouls battit faiblement et les membres tiédirent. Le serviteur mit un peu de beurre fondu sur la langue du fakir, dont les yeux reprirent tout à coup leur éclat. Il était revenu à la vie et, apercevant le rajah, il lui dit : 

— Me crois-tu maintenant ?

Fakirs

Tout cela avait duré une demi-heure, et, après un laps de temps égal, le fakir, bien que faible encore, mais revêtu d’une riche robe d’honneur et décoré d’un collier de perles et de bracelets d’or, trônait à la table royale. Il était resté sous terre six semaines. En une autre occasion, le même rajah fit enterrer ce yoghi dans un caveau, à deux mètres sous le sol. L’espace autour du cercueil fut rempli de terre foulée ; le caveau fut muré; on jeta de la terre par-dessus et on sema de l’orge à la surface; le fakir resta enterré quatre mois; il n’en ressuscita pas moins.

La science moderne ne peut entièrement expliquer ces faits. Il est évident que les fakirs s’hypnotisent avant de se laisser inhumer.

D’autre part, il y a dans nos hôpitaux des exemples de léthargies absolues qui durent plusieurs mois. Mais comment expliquer qu’un être humain puisse — pendant un laps de temps considérable et même après avoir réduit au minimum ses fonctions-Vitales — se passer absolument d’air, de nourriture et de boisson ?

Faut-il admettre que les Indous sont arrivés à suspendre entièrement la vie sans la détruire et à la restaurer ensuite comme on le fait dans nos laboratoires pour les rotifères, ou comme le propose M. Edmond About pour l’homme dans un de ses spirituels romans ? Il serait aussi téméraire de l’affirmer que de contester les faits relatés plus haut, par l’unique raison que nous ne pouvons encore les expliquer. La science moderne est plus scientifique que cela.

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1885/1886