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L’opinion d’un poète sur la réforme de l’orthographe

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Sully-Prudhomme

Voici l’opinion de M. Sully Prudhomme, au sujet de la réforme de l’orthographe :

La question s’explique par les besoins nouveaux de notre pays. Pour faciliter les relations d’intelligences vouées au commerce et à l’industrie, on propose la simplification de l’orthographe. Il va de soi qu’une pareille tentative ne vise qu’un but pratique.

Mais il y a l’esthétique qu’on oublie. Depuis l’invention de l’imprimerie, l’habitude des yeux a fait de chaque mot une image, aujourd’hui, chaque mot est un visage, un visage familier. Et si, par économie, on décrète la suppression des doubles lettres, le mot, de cette sorte mutilé, devient borgne. Le dictionnaire ne tardera pas ainsi à se transformer en une véritable cour des miracles. Le regard des lettrés sera déconcerté et ne reconnaîtra plus ses anciens amis dans ces éclopés.

Mais l’intérêt général peut imposer le sacrifice d’une habitude aristocratique; au surplus, les nouvelles générations n’auront pas à souffrir de ces mutilations. Et si, décidément, le monde doit se transformer moralement et devenir un vaste foyer consacré à l’échange, il est naturel qu’une infime portion de l’espèce humaine soit sacrifiée à la prospérité financière et au progrès matériel d’une immense majorité.

« Gazette Française. »  Paris, 1905.
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Histoire d’un mot

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alchimiste

Le mot adepte, qui appelle d’ordinaire un complément déterminatif : adepte de telle école, de telle doctrine, fut Jadis employé comme désignant ceux qui étaient censés parvenus à connaître les secrets du grand oeuvre, c’est-à-dire de faire de l’or.

L’Empereur Rodolphe II, ayant appris qu’il y avait en Franche-Comté un chimiste qui passait pour être certainement un adepte, envoya vers lui un homme de confiance, pour l’engager à venir le trouver à Prague.

L’émissaire du souverain n’épargna ni soins, ni promesses, pour déterminer le Franc-Comtois, à se rendre auprès de son maître. Mais l’homme se montra inébranlable, s’en tenant constamment à ce dilemne :

« Ou je suis adepte, ou je ne le suis pas. Or, si je le suis, je n’ai pas besoin de l’Empereur, et si je ne le suis pas, l’Empereur n’a que faire de moi. »

« Musée des familles. »  Paris, 1897.
Illustration :  David Teniers le Jeune.