Moyen-Age

Les procès d’animaux au Moyen âge

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proces animalRien ne fut plus fréquent au Moyen âge que les procès intentés aux animaux nuisibles ou homicides, procès dans lesquels on suivait avec soin toutes les formalités des actions intentées en justice. Quelquefois même, les hommes étant impuissants à combattre les délinquants, on en appelait à la justice divine et alors le clergé lançait ses foudres et ses anathèmes contre ces êtres pervers assez abandonnés du ciel pour n’obéir ni aux juges, ni au parlement, ni même au roi.

Si étrange que cela nous paraisse aujourd’hui, la chose n’est cependant pas étonnante en elle-même si l’on songe que nos aïeux les Gaulois donnaient une âme à tout ce qui existe dans la nature, à l’homme, aux animaux, aux plantes, et jusqu’aux minéraux. De là à rendre les animaux responsables de leurs actions il n’y a qu’un pas et ce pas fut franchi facilement par tout le monde

Nous avons un livre où la tradition orale conservée de génération en génération nous reporte jusqu’aux temps lointains de Merlin l’enchanteur des Celtes et des Druides, livre où toute la science et toutes les croyances ont été secrètement fixées par l’écriture et mises en réserve pour la postérité : Le mystère des Bardes de l’Ile de Bretagne. Que lisons-nous, en effet, dans ce monument des siècles passés ?

« La mort et la perte de la mémoire sont des maux nécessaires dans Abred. Sans la délivrance accomplie par la mort et sans la perte de la mémoire à la mort, le mal serait toujours sur l’être qui s’y est livré. La mort nous délivre du mal même, mais non de l’effet du mal. Le mal est une diminution de l’être. Qui a diminué son être, retombe, après la mort, dans une vie moindre, et renaît homme inférieur ou animal irraisonnable. Il y a même une transgression qui rejette la créature jusqu’au fond de l’abîme,dans le chaos des germes, d’où elle est forcée de recommencer tout le cours de la transmigration ». (Triades 20, 21, 25, 26). (1)

Les alchimistes accordaient aussi la vie à toutes les substances qui avaient la propriété de se développer dans le sein de la terre et qui pouvaient passer d’un état imparfait à un état parfait, de sorte que Nicolas Valois (2) s’écrie :

« Toutes choses sont composées de trois : de terre qui fait le corps, d’eau qui fait l’esprit, de feu qui fait l’âme ».

Ainsi cela est clair, tout vit, tout sent, tout a une âme responsable devant Dieu et devant les hommes, au Moyen-âge.

Sans doute le christianisme a passé sur toutes ces croyances et les a à moitié effacées, mais la trace en est toujours restée dans l’esprit du peuple sans qu’il sût s’en rendre compte. Un savant moderne a appelé les animaux « nos frères inférieurs »; au Moyen-âge on le croyait fermement. Aujourd’hui même, dans ce siècle de la vapeur, du télégraphe et du téléphone, ne croit-on pas encore aux loups garous ? Ceci dit entrons au cœur même de notre sujet.

Le premier auteur, du moins à notre connaissance, qui ait parlé spécialement des procès d’animaux est Barthélémy de Chassanée, jurisconsulte célèbre vivant dans la première moitié du XVIe siècle.

Son livre, imprimé à Lyon en 1531, est rempli de faits plus intéressants les uns que les autres. Dans la première partie de excommunications animalium insectorum, il pose en fait que le territoire de la ville de Beaune est infecté par une quantité prodigieuse d’insectes plus gros que des mouches que le peuple nomme hurebers ? Ces animaux, dit-il, causent les plus grands dégâts dans les vignes. Pour arrêter ce fléau, les habitants ont, suivant un ancien usage, demandé à l’officialité d’Autun, qui ne refuse jamais, un ordre pour que ces insectes aient à cesser leurs ravages ou pour qu’ils s’éloignent des lieux où ils les exercent sous peine de malédiction et d’anathème. Chassanée part de là pour écrire un gros volume où il traite la question de savoir si cette procédure est convenable et conforme aux principes établis du droit. Il divise ensuite son sujet en cinq parties et dans chacune d’elles étale une érudition des plus intempestives. Laissons de côté les deux premières de ces parties et arrêtons-nous un peu à la troisième. Là le jurisconsulte recherche si les insectes doivent être cités personnellement ou s’il suffît qu’ils comparaissent par procureur. Tout délinquant, dit-il, doit être cité personnellement, et c’est bien un véritable délit que le fait imputé aux insectes du pays de Beaune puisque le peuple en reçoit scandale, étant privé de boire le vin « qui, d’après David le prophète, réjouit le cœur de l’homme, et dont l’excellence est démontrée par les dispositions du droit canonique portant défense de promouvoir aux ordres sacrés celui qui n’aime pas le vin. »

Mais voilà qu’une objection de la plus haute importance se présente à l’esprit de l’écrivain,

Les animaux incriminés peuvent-ils déférer à une invitation qu’il n’est pas donné à l’homme de leur faire connaître ? N’y a-t-il pas de sérieux inconvénients à ce que le juge leur donne un procureur à leur insu ? Le jurisconsulte est fort embarrassé, ma foi, mais enfin il prend parti et par déférence pour les usages du siège d’Autun, sa conclusion est qu’un tiers peut se présenter et proposer, au nom des animaux assignés, toutes sortes de moyens en la forme et au fond.

La quatrième partie agite la question de compétence. Plusieurs pages sont consacrées à l’exposition des moyens par lesquels on pourrait soutenir que l’affaire est du ressort des juges laïques, mais l’écrivain réfute ensuite longuement ces moyens et termine en décidant que la connaissance du délit appartient au juge ecclésiastique. Passons maintenant à la cinquième partie où, comme on dit, l’auteur s’embarrasse et ne sait visiblement ce qu’il veut.

Il traite de la malédiction et de l’anathème, mais tantôt il emploie dix ou douze pages à établir que les animaux ne peuvent être excommuniés, ceux-ci étant les instruments des vengeances divines, tantôt il développe de longs et nombreux arguments pour établir qu’on ne doit pas les épargner. Ainsi, dit-il, les anathèmes lancés jusqu’à ce jour contre les animaux dévastateurs des vignobles ont eu pour résultat de les faire périr en grand nombre ou de les éloigner du territoire qu’ils désolaient : on entrevoit tous les troubles, tous les scandales qu’occasionnerait la perte des récoltes, si elle était la suite du refus de fulminer de nouvelles excommunications. Chassanée cite même trois vers des Géorgiques où il est dit que la religion permet de tendre des pièges aux animaux. Or, continue-t-il, le meilleur de tous les pièges est sans contredit la foudre de l’anathème. Ne serait-il pas d’ailleurs contraire au bien de la religion de diminuer la confiance que les pauvres paysans ont dans l’efficacité de cette pratique ? Après tous ces beaux raisonnements, le jurisconsulte bourguignon cite d’autres exemples. Il dit avoir vu plusieurs sentences d’excommunication prononcées par l’officialité de Lyon et par celle de Macon tant contre les insectes dont il s’agit que contre d’autres animaux nuisibles, tels que rats ou limaçons. Il rentre même dans les plus petits détails de cette sorte de  procédure, et transcrit une requête adressée par les habitants d’une paroisse ravagée par les rats tout en faisant observer que sur cette plainte on nomma d’office un avocat qui fit valoir, au nom des animaux ses clients, les moyens qu’il croyait les plus convenables à leur défense. Nonobstant ce plaidoyer qui était de pure forme, l’official fit une première adjuration aux animaux malfaisants. Mais cette adjuration dont l’auteur donne aussi la formule, étant restée sans aucun effet, l’official, au nom de Dieu, rendit une solennelle sentence de malédiction et d’anathème.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement en Bourgogne que nous rencontrons de pareils exemples.

En 1221, les habitants de Constance et de Côme dirigèrent des poursuites contre de gros vers qui ravageaient leurs campagnes, et, en 1229 Guillaume d’Emblens, évêque de Lausanne, excommunia les sangsues qui infectaient de leur venin les poissons du lac Léman et notamment les saumons. Ce n’est cependant qu’après les formalités préalables, telles que la citation, la constitution d’un avocat et d’un procureur, qu’il prononça la terrible sentence (3).

D’un autre côté Félix Malleolus, mort en 1457, rapporte que dans le diocèse de Constance et dans les environs de Coire, on relégua « en une région forestière et sauvage » des larves et des cantharides que l’on avait préalablement citées devant le magistrat provincial, qui, prenant en considération leur jeune âge et l’ exiguïté de leur corps, leur avait accordé un curateur chargé de les défendre.

En 1543, dit M. Berriat Saint-Prix, (4) une délibération du conseil municipal de Grenoble fit droit à la demande d’un membre de cette assemblée qui, après avoir exposé que les limaces et les chenilles causaient un mal épouvantable, conclut pour qu’on priât monsieur l’official de vouloir bien excommunier les dites bêtes et procéder contre elles, par voie de censure, afin d’obvier aux dommages qu’elles faisaient journellement ou qu’elles feraient à l’avenir.

Deux ans plus tard, en 1545, les insectes ayant fait irruption dans le territoire de Saint Julien, un commencement d’instruction judiciaire eut lieu et deux plaidoyers furent prononcés devant l’official de Saint-Jean de Maurienne, l’un pour les habitants, l’autre en faveur des insectes auxquels on avait nommé un avocat. Ceux-ci ayant disparu subitement, l’instance fut suspendue et ne fut reprise qu’au bout de quarante-deux ans, en 1587, lorsqu’ils firent de nouveau irruption dans les vignobles de la commune de Saint-Julien. Les syndics adressèrent une plainte au vicaire général de l’évêché de Maurienne qui nomma un procureur et un avocat aux insectes, puis rendit une ordonnance prescrivant des processions, des prières, et recommandant surtout le paiement exact des dîmes. Après avoir ouï plusieurs plaidoiries, les syndics convoquèrent à leur tour les habitants sur la place de la commune et là exposèrent comme quoi « il étoit requis et nécessaire de bailler auxdits animaux place et lieu de suffizante pasture hors les vignobles de Saint-Julien, et de celle qu’ilz en puissent vivre pour éviter de menger ni gaster lesdictes vignes. »

Les habitants furent tous d’avis d’offrir aux insectes une pièce de terre contenant environ cinquante sétérées, « et de laquelle les sieurs advocat et procureur d’iceulx animaulx se veuillent comptenter… ladite pièce de terre peuplée de plusieurs espèsses boès, plantes et feuillages, comme foulx, allagniers, cyrisiers, chesnes, planes, arbessiers et autres arbres et buissons, oultre l’erbe et pasture qui y est an assez bonne quantité ». Et notez qu’en faisant cette offre les habitants crurent se réserver le droit de passer à travers la localité dont ils faisaient ainsi l’abandon, « sans causer touttefoys aulcung préjudice à la pasture desdicts animaulx. Et parce que ce lieu est une seure retraite en temps de guerre, vu qu’il est garni de fontaynes qui serviront aux animaulx susdicts (5) ».

Cette délibération avait été prise le 29 juin. Le 24 juillet le procureur des habitants présenta une requête tendant « à ce qu’à défaut par les défendeurs, d’accepter les offres qui leur avaient été faites, il plût au juge lui adjuger ses conclusions, savoir à ce que lesdits défendeurs soient tenus de déguerpir les vignobles de la commune, avec défense de s’y introduire à l’avenir sous les peines du droit ». Le procureur des insectes demanda un délai pour délibérer, et les débats ayant été repris le 3 septembre, il déclara ne pouvoir accepter au nom de ses clients, l’offre qui leur avait été faite, parce que la localité en question était stérile et ne produisait absolument rien, ce que niait la partie adverse. Des experts furent nommés. Là s’arrêtent malheureusement les pièces de ce procès si curieux.

Les tribunaux, impuissants à sévir soit contre les insectes, soit contre d’autres bêtes nuisibles à la terre, punissaient en revanche avec la plus grande rigueur les animaux coupables sur lesquels ils pouvaient mettre la main. On procédait alors envers eux absolument comme envers des êtres humains. On allait, jusqu’à leur signifier la sentence avec toutes les formalités usitées en pareil cas. L’exécution était publique et solennelle : quelquefois l’animal était habillé en homme. Voici d’après un compte de 1403, à quoi monta la dépense faite à l’occasion du supplice d’une truie condamnée à Meulan pour avoir dévoré un enfant, accident qui se produit encore si souvent de nos jours.

« Pour dépense faite pour elle, dedans la geôle, six sols parisis.
Idem, au maître des hautes oeuvres qui vint de Paris à Meullan faire ladite exécution par le commandement et ordonnance de nostre dit maistre le bailli et du procureur du roi, cinquante-quatre sols parisis.
Idem, pour la voiture qui la mena à la justice, six sols parisis.
Idem, pour cordes à lier et haler, deux sols huit deniers parisis.
Idem, pour gans, deux deniers parisis (6) ».

Afin de montrer jusqu’à quel point furent communes les procédures contre les animaux, nous prenons dans un mémoire de M. Berriat Saint-Prix qui s’est occupé spécialement de cette question, une partie de sa liste par ordre chronologique, des arrêts et excommunications prononcés contre divers animaux. On verra par là que dans le siècle de Voltaire ces pratiques n’étaient pas encore abolies.

Années. Animaux. Pays.

1120. Mulots, chenilles. Laon.
1121.
Mouches. Foigny, près Laon.
1166.
Porc. Fontenay, près Paris.
1311.
Taureau. Comté de Valois.
1403.
Cantharides. Mayence.
1404.
Porc. Rouvre.
1405.
Bœuf. Gisors.
1501.
Sauterelles. Cotentin.
1501.
Rats. Autun.
1525.
Chien. Parlement de Toulouse.
1546.
Vache. Parlement de Paris.
1600.
Vache. Thouars.
1600,
Vache. Abbeville.
1647.
Jument. Parlement de Paris.
1690.
Chenilles. Auvergne.
1692.
Jument. Moulins.
1741.
Vache. Poitou.

Quels animaux n’ont pas été cités à comparaître devant dame Thémis ? On n’a épargné aucun coupable, pas même les douces tourterelles qui, sans doute firent un jour un affreux scandale puisque l’on voit à la fin du XVIIe siècle des juges d’outre-France sommer méchamment ces jolis animaux à comparaître devant eux (7). Ah ! gentilles tourterelles, ces hommes étaient-ils jaloux de votre bonheur et voulaient ils troubler vos chastes amours ?

Frédéric Ortoli. « La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires. » Paris, 1888.
Illustration tirée du Book of Days (1863)

1. H. Martin, Hist. de France, T. I.
2. Œuvres de M. Grosparmy et de Nic. Valois, Ms de la Bibl. de l’Arsenal.
3. Delrio. Disquisitiones magicae. Liv. III.
4. Thémis, 1819. T. II.
5. De l’origine, de la forme et de l’ esprit des jugements rendus au Moyen-âge contre les animaux, avec des documents inédits, par Léon Menabrea. (Extrait du tome XII des Mémoires de la Société royale académique de Savoie), Chambéry, librairie de Puthod,1846.
6. Mémoires de la Société des antiquaires, 1829, T. VIII.
7. Berriat Saint-Prix. Mémoires de la Société des antiq. Op. cit.

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Superstition

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korrigansNous prenons en pitié les superstitions du Moyen Âge. Nous n’y voyons du moins que matière à poésie. Elles étaient en effet pittoresques, gracieuses ou divertissantes. Comme le fut le monde du paganisme, elles animaient le monde chrétien d’êtres mystérieux. 

Les fées erraient dans les landes et dans les bois, en agitant leurs baguettes magiques. Les nains, au sein des montagnes, gardaient jalousement des trésors. Les Korrigans, hôtes des vieilles pierres, venaient s’ébattre au clair de lune, enveloppant de rondes fantastiques les infortunés voyageurs exposés aussi à la dent des loups garous. Les ogres se jetaient sur les enfants et les dévoraient. Les goules déterraient les morts pour ronger leurs os. Sortant la nuit de leurs tombeaux, les vampires suçaient le sang des personnes endormies, que les incubes et les succubes souillaient d’embrassements obscènes. Les ondines attiraient sous les eaux ceux qu’avait séduits leur beauté. Les feux follets, qui voltigeaient sur les marais, étaient les âmes des petits enfants morts sans baptême. De sinistres lavandières, accroupies, la nuit, au bord des fontaines, à coups sourds de battoir battaient des linceuls. 

A Toulouse, sévissait la mâle bête; le dragon à Draguignan; la tarasque à Tarascon. Le gobelin normand, le fouletot franc-comtois jouaient des tours aux paysans, emmêlaient les queues des vaches et brouillaient les ustensiles. La Franche-Comté avait aussi la vouivre, serpent ailé dont la tête était ornée d’une escarboucle, et Lusignan avait Mélusine, moitié femme, moitié serpent. 

Sorcières et sorciers jouissaient d’une grande influence : ils peuplaient les champs et les jardins de charançons et de chenilles, faisaient la pluie et le beau temps, provoquaient l’orage en trempant un balai dans un ruisseau. Ils connaissaient des substances qui, à leur volonté, guérissaient ou empoisonnaient. Ils envoultaient à l’aide d’une figure  (vultus) de cire vierge, baptisée sous le nom de celui qu’on voulait tuer, et qui, piquée d’une aiguille neuve ou brûlée à petit feu avec des mots cabalistiques, entraînait sa mort. Ils pratiquaient aussi le chevillement par un clou enfoncé dans un mur en répétant le nom de la personne condamnée. 

Par leurs sortilèges, l’archer qui, le vendredi saint, lançait des flèches contre le Christ dressé sur sa croix, atteignait au même moment, d’une flèche invisible, l’ennemi dont il prononçait le nom. Des talismans donnaient la puissance ou la richesse, procuraient la victoire dans les batailles, les duels et les tournois. Des philtres assuraient la faveur des princes et l’amour des femmes. 

Les sorciers expliquaient les songes, annonçaient l’avenir en consultant un vase rempli d’eau ou un miroir enchanté, évoquaient l’âme des morts et faisaient apparaître le diable. Des femmes changées en louves épouvantaient les bois de leurs hurlements nocturnes. Sorcières et sorciers,la nuit, s’évadaient par la cheminée, après s’être graissés d’onguents magiques et chevauchaient vers le sabbat sur un manche à balai. Ils s’y livraient à des rondes éperdues, puis assistaient à la messe noire, que disait Satan sous la forme d’un bouc. 

Comme tout cela nous paraît loin Nous nous en amusons en haussant un peu les épaules. Mais qu’un prétendu fakir donne une représentation au théâtre de notre ville, nous y accourrons et nous aurons la joie de constater que nous ne serons point les seuls naïfs, car la salle sera comble. 

Nous aurons grand’peine à empêcher nos femmes et nos filles d’aller chez la tireuse de cartes et de lui demander le grand jeu. Nous ne voudrons point prendre place à une table où nous serons treizième et nous hésiterons à nous mettre en route un treize ou un  vendredi. Combien est-il encore de personnes, et instruites, qui considèrent le cri du hibou comme présage de mort !

Il y a quelques mois à peine, à Cieurac, dans le Lot, le diable se divertissait à faire danser les meubles d’une ferme isolée, à grand orchestre de casseroles. Les pommes de terre jouaient au football; les lampes s’éteignaient et se rallumaient toutes seules. 

On n’a pas oublié l’aventure du curé de Bombon, que de zélés dévots vinrent de Bordeaux, tout exprès, fouetter en cadence, parce qu’il avait vendu son âme au diable, lequel lui avait donné le pouvoir de faire mourir qui bon lui semblerait, en piquant des poupées avec des épingles. 

On a vu aussi, tout récemment, à Cuba, et même à New York, le culte rendu au dieu Vendou, en l’honneur duquel, au milieu d’un cancan dansé par des femmes nues, on égorge des poule dont on mêle le sang à des crapauds réduits en poudre et à des ossements pilés, breuvage qui préserve de toutes les maladies. 

Voilà qu’en Italie, plus récemment encore, il vient de se produire une crise de suggestion collective, ainsi qu’au Moyen Âge. Les habitants de Montelpano, village très paisible jusqu’alors, constatèrent l’apparition de grassatori. Ces grassatori sont des génies qui tuent les personnes grasses pour faire des chandelles avec leur graisse. Ces chandelles ne brûlent que pour les gens qui n’en ont pas besoin, c’est-à-dire pour les gens endormis : elles s’éteignent dès qu’on se réveille, de sorte que personne ne les a jamais vues. 

Personne n’a jamais vu, non plus, ceux qui les fabriquent, bien que nul ne se couche, dans le pays, sans regarder sous son lit si quelque grassatore ne s’y est point caché. Mais on essaye en vain de persuader aux habitants de Montelpano qu’il n’existe pas de grassatore : le curé y perd son latin et le podestat en est pour ses frais d’éloquence. 

Les progrès de la science et de la philosophie, la diffusion des lumières n’y font que blanchir : l’homme sera toujours altéré de merveilleux et le diable lui en fournira toujours. 

Nous nous croyons dominés par la raison : de loin en loin, quelque cas se présente comme ceux que je viens de rappeler, afin de nous montrer la superstition souvent assoupie, mais non encore morte. Ainsi le malade se croit guéri : une éruption reparaît, un point douloureux parfois se réveille, pour l’avertir que le mal est toujours là. 

Maurice Olivaint.  « Annales africaines. » Alger, 1926.

Barbes

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landru-chabrolNous sommes menacés, paraît-il, d’un retour de la barbe. C’est une offensive capillaire de grand style : les dames vont laisser repousser leurs cheveux et les messieurs abandonneront la mode des mentons bleus. 

Il y a peu de chance que cette résolution à double détente aboutisse. Nous exécrons les visages pilifères. C’est un fait et rien n’y prévaudra. 

Curieuse désaffectation ! Pierre le Grand imposa aux visages barbus une taxe écrasante. Et seuls les riches arboraient ainsi boucs et barbe assyrienne. 

Au moyen âge, le port de la barbe était signe d’autorité et de richesse. 

Tout récemment une polémique ardente mit aux prises André Gide et André Rouveyre sur ce point délicat : « Hamlet portait-il la barbe ? » 

Un prince, un guerrier aurait rougi  (d’après André Rouveyre) de présenter figure de clergyman. Etre privé de barbe, c’est renoncer à cette marque de force, de virilité. Les vieilles éditions de Shakespeare rapportent cette exclamation du héros d’Elseneur :

« Suis-je un lâche ? Qui veut m’appeler un vilain ? Qui veut me frapper au visage ? Qui veut m’arracher la barbe et me la jeter au visage ? »

Le fait est donc avéré. Hamlet était jeune, neurasthénique et barbu. 

Mais chaque civilisation possède son idéal, son éthique, et le courage affecte, à chaque époque, un visage différent. 

Durant l’affreuse campagne de Russie, Napoléon Ier vit paraître, un matin de gelée polaire, le maréchal Daru rasé de frais, correct et strict. Et l’Empereur ne put s’empêcher de déclarer devant son état-major :

« Voilà l’homme le plus courageux de l’Empire ! » 

Nous continuerons donc à nous raser, virilement, courageusement, comme Daru. 

« La Femme de France. » Paris, 1928.
Photo film : Landru, Claude Chabrol, 1963.

Origine de l’entremets

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repas-médievalLes savants sont à la recherche des étymologies, comme les parasites sont à la recherche des dîners. Nous qui ne sommes pas des maîtres ès-sciences, mais bien des viveurs  émérites, nous nous mettons à la piste de l’origine des choses qui rentrent dans notre spécialité. 

Nous lisons dans le Dictionnaire de l’Académie que « Entremets » se dit proprement de ce qui se sert sur la table après le rôti et avant le fruit. Certes, voilà une définition aussi claire que l’apocalypse de Saint-Jean ! Que ne donnait-on cet article à faire aux derniers marmitons en veste, ils s’en seraient mieux tirés que les quarante en habits brodés. 

Marie-Antoine Carême, l’illustre auteur du Cuisinier parisien, ne dit mot de l’origine ni des progrès de l’entremets, depuis la renaissance, dans les fastes de la table. 

En 1514, Marie d’Angleterre, reine du beau royaume de France, et femme de Louis XII, le père du peuple, fit son entrée dans la bonne ville de Paris. Maître Jean Boulart, prévôt des marchands, voulant recevoir dignement la jeune épouse du vieux roi, lui fit une superbe harangue qui ne dura que trente-cinq minutes, et la conduisit ensuite dans la grande salle du Palais où un magnifique festin était préparé sur la table de marbre. 

Cette salle était tendue de grandes et riches tapisseries historiées et armoriées. Autour de chaque pilier, de nombreux dressoirs étincelaient de vaisselle d’or et d’argent. 

L’abondance des viandes et des vins provoqua l’admiration des hauts et puissants seigneurs des deux nations. 

C’étaient les « noces de Gamache » servies par des écuyers-tranchants et des maître-queux !

Un historien du Moyen Âge dit que les illustres convives faisaient chère-lie aux sons des trompettes (le cornet à piston n’était pas inventé), et que un chacun semblait être en petit paradis. 

On apporta, pour la première fois, sur la table de la reine plusieurs entremets qui, selon toute probabilité, ne se mangeaient pas, et servaient seulement à décorer le banquet royal. On voyait (toujours au dire du vieux chroniqueur) un phénix , lequel se battoit de ses ailes et allumoit le feu pour se brusler; un Saint-Georges à cheval qui conduisoit Jehanne la Pucelle; un porc-espic et un léopard soutenant l’escu de France, etc. 

Comme la ville de Paris faisait de riches présents à chaque entrée royale, il est présumable que ces entremets en orfèvrerie, ornés de pierres précieuses, étaient le produit de la munificence de la grande cité. 

Les entremets d’autrefois étaient ce que sont aujourd’hui nos surtouts au milieu de la table. 

L’entremets moderne est moins somptueux et plus substantiel. Nous aimons le positif. Est-ce un progrès ? Nos yeux disent : Non. Nos palais disent : Oui. 

Garçon, servez les artichauts à la barigoule !

Justin Cabassol. «  La Gastronomie : revue de l’art culinaire ancien et moderne. » Paris, 1839.

L’amour du merveilleux

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bûcher

Les philosophes, les moralistes, les esprits sages (il y en a encore quelques-uns, paraît-il), reprochent à notre époque son amour excessif du merveilleux.

Ce n’est certes pas sans raison. Les répercussions lointaines de la guerre ont ébranlé les savants édifices géométriques que la science avait échafaudés sur les assises de la raison. La logique ne nous satisfait plus. Elle n’apaise pas nos inquiétudes. Notre imagination se sent captive dans les limites trop étroites du monde réel. Elle s’évade vers l’inconnu. Elle plonge dans le mystère, et la voilà, dès lors, esclave fervente du merveilleux.

Le merveilleux, qui de nous, en effet, ne le désire, ne le cherche et, au besoin, ne le suscite ? Nous le désirons par réaction contre la monotonie de la vie courante, de cette vie que Jules Laforgue accusait d’être vraiment trop quotidienne.Nous la cherchons par curiosité, poussés ainsi par le goût maladif de l’émotion rare, du frisson nouveau, et nous la suscitons avec le vague espoir de pénétrer les grands secrets qui nous angoissent au seuil de la vie, au seuil de la mort.

Il n’est badaud qui n’ait grimpé, le cœur battant, les escaliers obscurs de quelque voyante extra-lucide pour se faire dire la bonne aventure à l’aide de tarots, de marc de café, d’oeufs et de billets de vingt francs. Il n’est Grosjean qui ne soit resté une demi-heure, les yeux écarquillés, les doigts écartelés sur le rebord de quelque guéridon bancal, pour consulter l’âme de feu son grand-père, de son épouse regrettée ou de quelque facétieux esprit en maraude dans les ténèbres de l’au-delà et d’ailleurs. De graves savants à lunettes se sont penchés sur le petit bout de caoutchouc ectoplasmique péniblement expectoré par l’ancien médium de la villa Carmen, qui fut, comme chacun le sait, le théâtre de manifestations trop étranges pour ne pas être comiques. On essaye de photographier des fantômes, on les prie respectueusement de bien vouloir laisser l’empreinte de leurs mains et de leurs pieds dans des blocs de saindoux ou des baquets de plâtre, ce qu’ils font ou ne font pas, car les fantômes, comme les humains, ne sont pas toujours de bonne humeur. L’au-delà a ses petits défauts et ce seul indice donne même fort à craindre que nous ne retrouvions, après la mort, un monde identique à celui que nous quitterons…

Mais pourquoi crier haro sur notre époque ? Un tel égarement ne lui est pas particulier. L’humanité a toujours eu l’amour et le culte du merveilleux. Conscient de sa petitesse, l’homme a toujours placé, au-dessus de lui, de formidables puissances occultes exerçant leur pouvoir dans une sphère inaccessible. Cette disposition native a existé à toutes les périodes de l’histoire. Selon les temps, les lieux et les moeurs, elle a revêtu des aspects différents, elle a donné naissance à des manifestations variables dans leur forme, mais le fond est toujours resté le même.

La divination, la croyance au pouvoir des oracles, des devins, des sibylles ou des thaumaturges, telle est la forme que le merveilleux nous offre dans l’antiquité et qui s’est conservée jusqu’à nos jours, à quelque modification près, chez tous les peuples de l’Orient.

Le paganisme reposait sur le merveilleux et l’exécution de phénomènes surnaturels, de miracles, de prodiges, était si universellement considérée comme preuve indispensable de divinité, que le christianisme lui-même dut y recourir. On vit alors deux sortes de merveilleux lutter l’un contre l’autre auprès de la crédulité publique. Le premier, résidu de l’ancienne science sacrée, ravalé par les innombrables magiciens du Bas-Empire, fut taxé d’hérésie et de satanisme. Le second prétendit, au contraire, puiser son inspiration dans les principes divins. Au nom du Dieu nouveau, on extermina, sans merci, force magiciens et sorciers, en. réalité coupables seulement de connaître quelques tours de physique.

Mais telle fut au moyen-âge la fureur d’exorciser et de rôtir que les moines ne tardèrent pas à découvrir partout et en quoi que ce fût des manifestations sataniques. La moindre maladie nerveuse devint un danger. Ils y voyaient un signe évident de possession. L’Europe fut, dès lors, terrorisée par la démonophobie de l’Eglise.

Accorder foi à l’existence des sorciers, lutter contre eux, les traquer, les excommunier, les condamner, les brûler vifs, n’était-ce pas en somme reconnaître la puissance du merveilleux sur l’esprit des foules ?…

L’Eglise admettait donc le merveilleux qu’elle combattait. Elle ne niait pas Satan. Elle l’affirmait.

Pendant le seizième et le dix-septième siècles on considéra comme un principe au-dessus de toute dispute la possibilité de la présence du Diable dans le corps de l’homme. Une possession était-elle dénoncée, on la mettait immédiatement hors de doute. On ne discutait que pour savoir si elle avait été directement effectuée par le démon ou indirectement par l’intermédiaire d’un magicien. On la reconnaissait d’ailleurs à des signes extérieurs particuliers.

Le possédé, déclare le Rituel d’exorcisme, pouvait lire les pensées d’autrui, parler des langues étrangères sans qu’il les connût, prédire les événements futurs, savoir ce qui se passait en des lieux éloignés, hors de sa vue. Les facultés intellectuelles subissaient une mystérieuse exaltation. Ses forces physiques étaient accrues au delà de la moyenne ordinaire. Enfin, on lui attribuait le pouvoir de léviier, de rester suspendu dans les airs aussi longtemps qu’il le voulait. Bref, le possédé semblait appartenir à une espèce supérieure qui n’avait rien à envier à l’obscurantisme cruel des non-possédés.

Il va sans dire que les magistrats partageaient, sur ce point, les croyances des ecclésiastiques. Quant aux médecins de l’époque, plus ignorants encore que ceux de Molière, ils imputaient naturellement aux méfaits du Diable les troubles physiques que leur science était incapable de comprendre. On faisait flèche de tout bois contre les sorciers et il n’était de frère ignorantin qui ne pût envoyer son homme au bûcher, tant la démonomanie sévissait avec fureur. Alors que les lois, les coutumes, les moeurs étaient différentes d’une province à l’autre, il régnait au contraire, à l’endroit des apôtres du merveilleux, une unanimité touchante de jurisprudence Juges d’église, juges séculiers, juges royaux, juges civils, magistrats de Rouen, de Paris, de Bordeaux et d’ailleurs, tous étaient d’accord pour les condamner au supplice du feu. Une insupportable odeur de chair grillée empuantit toute l’Europe jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

Ces sorciers, ces démoniaques n’existaient peut-être que dans l’imagination forcenée des moines. On en voyait partout. On en découvrait chaque jour. Voici à ce propos ce que dit le fameux légiste Bognet, grand juge de la terre de Saint-Claude, dans un rapport adressé à Henri IV :

« Je tiens que les sorciers pourraient dresser une armée, égale à celle de Xerxès, qui était néanmoins de dix-huit cent mille hommes; car s’il en est ainsi que Trois-Echelles (prêtre atteint d’une telle démonophobie qu’il dénonça, sous Charles IX, tant de personnes que l’on n’osa exercer des poursuites) déclara, sous le roi Charles neuvième, qu’ils étaient en France seule trois cent mille, à combien estimerons-nous le nombre qui se pourrait rencontrer les autres pays et contrées du monde ? Et ne croirons-nous pas encore que, dès lors, ils se sont accrus de moitié ? Quant à moi, je n’en fais nul doute, d’autant que, si nous jetons seulement l’œil sur nos voisins, nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L’Allemagne n’est quasi empêchée à autre chose qu’à leur dresser des feux; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages; la Lorraine fait voir aux étrangers mille et mille poteaux auxquels on les attache; la Savoie nous envoie tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons… Mais quel jugement ferons-nous de la France ? Il est bien difficile à croire qu’elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu’elle en soutenait du temps de Trois-Echelles, je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent partout par milliers, se multiplient en terre comme les chenilles en nos jardins… Je veux bien qu’ils sachent que, si les effets correspondaient à ma volonté, la terre serait tantôt repurgée, car je désirerais qu’ils fussent tous mis en un seul corps, pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu (1)  »

Voilà ce que l’on pensait et croyait des sorciers au seizième siècle. On peut en conclure que le merveilleux, tout comme la religion qui lui avait voué une haine implacable, a eu ses martyrs. Quelques noms sont restés…

A défaut de l’esprit humain, les temps ont changé. La fureur des tables parlantes, des esprits frappeurs, des médiums, des formations ectoplasmiques fait revivre sous nos yeux, de nos jours, les pratiques réunies du merveilleux d’autrefois. Ces phénomènes surnaturels, nous nous efforçons aujourd’hui de les comprendre, de les expliquer scientifiquement ou d’en dénoncer ouvertement la supercherie.

Mais la crédulité humaine offre, à qui sait l’exploiter, des ressources infinies. La formule magique l’emportera toujours sur la formule scientifique. Une forme de merveilleux paraît-elle surannée, il en surgit une autre qui attire l’attention, frappe l’imagination. De génération en génération, l’humanité se repaît des mêmes chimères. Le merveilleux en est une.

Chimère et industrie.

Le juge Bognet évaluait, sous Henri IV, le nombre des sorciers en France, à six cent mille. Ce chiffre était peut-être exagéré pour les besoins de la cause. Mais combien de gens pratiquent aujourd’hui l’industrie du merveilleux ?

On en mourait autrefois.

Aujourd’hui, on en vit.

(1) Bognet, Discours des Sorciers. Dédicace.

« L’Afrique du Nord illustrée : journal hebdomadaire d’actualités nord-africaines. »Pierre Berch, Alger 1923.

La lycanthropie moderne

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chats-vieille-femmeDans quelques campagnes reculées, au début du siècle dernier, on prêtait encore aux sorciers la faculté de se métamorphoser en divers animaux. Cette croyance, admise presque universellement au Moyen Age, trouverait encore de nos jours, au dire de Gaston Vuillier, de nombreux adeptes. Cet auteur en a rapporté quelques exemples typiques :

Une vieille femme qui faisait sa lessive entendit tout à coup un grand bruit dans la cheminée, d’où tombèrent presque aussitôt une demi-douzaine de chats de toutes les couleurs.

« Chauffez-vous, minets, dit-elle avec douceur. »

Les chats ne se firent pas prier : ils s’installèrent près du feu, au bord des cendres, et se mirent à ronronner de satisfaction. Une voisine, qui venait d’entrer, conçut certains doutes sur la qualité véritable des minets, et, pour éprouver si c’étaient de vrais chats ou des sorciers, elle leur jeta de l’eau bouillante sur le dos. Les minets se sauvèrent en hurlant. Mais ce n’est pas là le plus extraordinaire. On apprit le lendemain qu’il y avait cinq ou six méchants gars du village qui n’osaient se montrer en public parce qu’ils avaient des brûlures sur tout le corps. On connut ainsi que c’étaient eux qui, la veille, s’étaient changés en chats.

berger

Il n’y a guère longtemps, on attribuait encore au sorcier le pouvoir de se métamorphoser en loup. C’est ainsi qu’on expliquait dans les campagnes la singulière amitié qui le liait à ces animaux. entre eux et lui avait été conclu un pacte qui mettait à l’abri de tout attaque les troupeaux qu’il gardait. On appelait meneurs de loups les sorciers de cette sorte, bergers pour la plupart (mais dans tout berger il y a l’étoffe d’un sorcier). Pour éloigner les loups ou les rendre inoffensifs, ils n’avaient qu’à étendre et à prononcer certaines formules magiques : c’est ce qu’on nommait en Corrèze l’enclavélement.

« Le loup enclavelé, dit Gaston Vuillier, n’a pas plus tôt aperçu le meneur qu’il s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre. Sa cruauté reste ainsi paralysée jusqu’au moment où il traverse un cours d’eau. »

Source : Nass/Cabanès. « Poisons et sortilèges. » Paris, 1903.

Histoire des poupées

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Victor Hugo, de la mort duquel on a célébré, en 1935, le cinquantenaire, ne les avait pas négligées.

« La poupée, a écrit Hugo dans les Misérables, est un des plus et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. » 

Et il complétait sa remarque : 

« Soigner vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, dorloter, endormir se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »

La coutume des poupées a de fort lointaines origines. 

Dans l’Egypte, la Perse et la Grèce antiques, les petites filles s’amusaient déjà avec des poupées en bois, en os, en ivoire ou en terre cuite. On a retrouvé de ces jouets dans des sépultures d’enfants (on enterrait les fillettes, avec leurs joujoux favoris) et on en peut voir, aujourd’hui, en plusieurs musées, et notamment au Louvre. 

A Rome, l’usage voulait que les jeunes filles nubiles allassent porter leurs poupées aux autels de Vénus. 

Au Moyen Age, l’usage des poupées fut certainement conservé, mais on ne possède pas, de cette époque, d’objets qui puissent fournir un témoignage direct. Tout au plus a-t-on découvert, dans de rares manuscrits, des reproductions graphiques de quelques poupées médiévales. 

Du quinzième au dix-septième siècle, les petites bonnes femmes de bois prennent une importance nouvelle : elles deviennent les propagandistes de la mode française. Ce sont des poupées soigneusement habillées et parées qui vont faire connaître à l’Europe entière les subtilités vestimentaires des dames de la cour de France. L’histoire a enregistré quelques célèbres envois : la poupée adressée par Isabeau de Bavière à sa fille Isabelle d’Angleterre, la poupée offerte par Anne de Bretagne à Isabelle de Castille. 

Ce mode de représentation de la haute couture fut longtemps en honneur. 

Pendant la guerre de la succession d’Espagne, alors que Français et Anglais se battaient avec acharnement et conviction, une convention spéciale fut signée qui autorisait l’entrée en Angleterre des figurines annonciatrices de la dernière mode de Versailles. 

A cette époque, les corps des poupées n’étaient pas moulés mais modelés à la main et avec minutie. 

Ce fut surtout du quinzième au dix-septième siècles que les poupées de bois, de cire ou de carton-pâte tinrent le rôle qui est aujourd’hui donné aux femmes-mannequins des grands couturiers. 

Pourtant, en 1852, Natalis Rondot pouvait encore écrire dans le Magasin pittoresque :

« Les ouvrières parisiennes, n’ont pas de rivales pour l’habillement de la poupée, elles savent, avec une prestesse et une habileté merveilleuse, tirer parti des moindres morceaux d’étoffe pour créer une toilette élégante. Le mantelet, le casarecka et la robe d’une poupée d’un franc sont la reproduction fidèle et correcte des modes nouvelles, et dans ces costumes chiffonnés avec tant de coquetterie, l’habilleuse ne se montre pas seulement excellente lingère, couturière ou modiste : elle fait preuve, en même temps, de goût d’ans le choix des tissus et le contraste des couleurs. Aussi la poupée est-elle expédiée dans les départements et souvent même à l’étranger comme patron de modes. Elle est même devenue un accessoire indispensable de toute exportation de nouveautés confectionnées et il est arrivé que faute d’une poupée, des commerçants ont compromis le placement de leurs envois. Les premiers mantelets vendus dans l’Inde furent portés sur la tête, en mantille, par les dames de Calcutta, la poupée modèle arriva enfin et l’erreur fut reconnue. »

Aux Indes, les poupées indigènes tiennent, en vertu d’anciennes coutumes, un autre emploi. Elles sont l’objet d’une sorte de culte, on veille à la tenue de leur logement, on organise des cérémonies en leur honneur, on a même célébré en grande pompe des mariages de poupées. 

Si la France, depuis longtemps, s’était placée au premier rang pour l’habillement des poupées, la suprématie dans la construction même des figurines revenait à l’Allemagne. 

En 1862 un fabricant nommé Jumeau créa véritablement l’industrie de la poupée française. En peu de temps l’exportation fut organisée. 

En Angleterre, des industriels s’intéressèrent également à la question. 

Ainsi, la poupée qui était déjà jouet d’enfant et instrument de publicité devint le motif d’une fabrication prospère. Aujourd’hui, les fillettes ont encore des poupées mais les femmes majeures en ont aussi : poupées richement peintes et somptueusement parées, qui trônent sur les fauteuils, les lits et les divans. 

Des dames de lettres parlent très sérieusement de l’âme de leur poupée… 

Laissons là ces futilités et ce fétichisme. 

Rien n’est plus émouvant, au fond, que la malheureuse gosse qui étreint avec passion la poupée de pauvre, la poupée faite de vieux chiffons roulés, découpés et ficelés, la poupée rudimentaire sans doute, mais enrichie de tous les dons de l’imagination et de la poésie enfantines. 

Marcel Lapierre. « Almanach des coopérateurs. » 1936.