Mylord

L’enfant de Bohème

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Une fenêtre d’un grand hôtel de la  promenade des Anglais de Nice s’ouvrait  brusquement, un soir, et un homme venait s’abattre sur le trottoir.

C’était un gentleman qui portait avec distinction un des plus grands noms d’Ecosse. Il ne s’était pas tué par neurasthénie, ni de dégoût de ne pouvoir monter à cheval sans tomber, comme le prince de Galles, ni même pour avoir pris au jeu la tragique culotte. Il s’était tué par désespoir d’amour.

A Londres, il avait fait la connaissance d’un joli mannequin qui rêvait de devenir danseuse et qui était en passe de le devenir, ayant remporté un premier prix à Paris et un autre à Nice. Le jeune mylord voulait épouser le joli mannequin. Mais le joli mannequin signifia au jeune mylord qu’elle préférait la danse aux révérences à la cour de Buckingham et au traditionnel château en Ecosse. Le compatriote de Walter Scott, entendant ça, ouvrit la fenêtre et se précipita. Cette aventure tragique a causé dans la gentry anglaise une véritable consternation.

Eh quoi, ont dit les joyeuses commères de Windsor et d’ailleurs, être noble, riche, beau et se tuer pour une dancing girl, alors qu’il y a dans la société tant de jeunes filles qui sèchent sur pied.

Hélas ! bonnes gens, l’amour est toujours enfant de Bohême, même lorsqu’il porte la jaquette bordée et le monocle d’un jeune membre du Savage Club. Notre jeune Ecossais était coiffé de sa petite fille de rien du tout et il a fait poum ! de désespoir d’en être dédaigné. Lord Byron, ce Don Juan hautain et sec, n’aurait pas approuvé cette histoire d’amour terminée par une défenestration. Mais lord Byron aima-t-il vraiment ?

Ce bon jeune homme qui s’écrase, comme un vulgaire calicot amoureux, sur l’asphalte lui est, à mon avis, infiniment supérieur.

André Négis, 1929.
Peinture : Angelo Garino.

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Les débuts de la locomotive

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  Lorsque G. Stephenson construisit la première locomotive, on le crut fou, comme tous ceux qui y avaient songé avant lui, parce que personne ne voulait supposer que les roues glissantes d’une voiture à vapeur, adhéreraient suffisamment à des rails également glissants pour produire la locomotion.

On se récria en disant que les roues ne mordraient pas. G. Stephenson s’obstina, et voici en quels termes il racontait ses premières expériences à un banquet qu’on lui donna en 1844, à Newcastle :

« Ma première locomotive, dit-il, fut construite à la mine de Killingworth et avec l’argent de lord Ravensworth; oui, ce fut lord Ravensworth, qui, le premier, voulut bien avoir en moi cette confiance: il y a de cela trente-deux ans, et nous appelâmes la locomotive Mylord. J’osai dire qu’il n’y aurait aucune limite à la rapidité d’une pareille machine; mais quelques essais incomplets semblaient me donner si bien un démenti, qu’en 1825 encore, un écrivain qui se prétendait le partisan de la  locomotive, écrivait à mon sujet:

« Loin de moi de vouloir dire que les prétentions ridicules de cet enthousiaste seront réalisées, et que nous verrons jamais des machines courir à raison de douze, seize, dix-huit et même vingt milles par heure. Non, rien ne nuirait à l’adoption et au perfectionnement de cette invention comme une pareille absurdité. »

George Stephenson
George Stephenson

« Lorsqu’en 1828, enfin, j’allai à Liverpool pour tracer le chemin de fer de Manchester, je me fis fort d’obtenir de ma locomotive une vitesse de plus de dix milles à l’heure; mais les entrepreneurs de la ligne me recommandèrent de ne pas m’avancer davantage devant le comité du parlement, de peur de compromettre le projet. Il me fallait donc dissimuler de mon mieux ma pensée, et, je le déclare, lorsque je me vis en présence de messieurs les commissaires, telle fut mon anxiété, que je me serais esquivé par le plus petit trou si j’en avais aperçu un par lequel je pusse passer. Il m’était impossible de trouver des paroles pour satisfaire à la fois le grave aéropage et moi-même. Il y eut un de ces messieurs qui demanda si j’étais un étranger, et un autre si je n’étais pas un peu fou.

« Oui, je vous assure, il m’a fallu une certaine force d’âme pour supporter cet examen et ces rebuffades. Mais cette force je l’ai eue; j’ai persisté dans mon absurdité, et, messieurs, de perfectionnement en perfectionnement, me voici aujourd’hui arrivé de Londres par un convoi qui m’a transporté en quelques heures parmi vous, au milieu de mes amis ! »

 » Presse française  »  Paris, 1874.