Napoléon

A question simple, réponse…

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cuvier-napoléonQuand on sait bien une chose, on aime à en parler. Cuvier, l’homme le plus savant que nous ayons possédé depuis bien des années, aimait beaucoup à parler sciences, et en parlait quelquefois fort longuement.

Napoléon, savait aussi, quoique à un degré très inférieur, aimait à entendre les savants, pourvu toutefois qu’ils arrivassent, sans trop de préambule, à la solution des problèmes. Un soir Cuvier était venu aux Tuileries. C’était à la suite d’une séance de l’Académie des sciences.

Monsieur Cuvier, dit l’empereur, qu’avez-vous fait aujourd’hui à l’Académie ?
— Sire, nous nous sommes occupés de sucre de betteraves.
— Ah ! ah ! et l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Pour répondre à cette question assez simple, Georges Cuvier, en véritable savant, fit une dissertation géologique sur le sol, de laquelle il passa à l’histoire naturelle de la
betterave. Quand il en vint aux conclusions, l’empereur n’écoutait plus. Le silence de Cuvier le fit sortir de sa distraction. Il reprit :

C’est très-bien, monsieur Cuvier. Alors l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Cuvier, jugeant qu’une préoccupation quelconque avait distrait l’attention de l’empereur, reprit sa dissertation et la continua jusqu’au bout. L’empereur, qui n’en demandait pas si long, se mit à penser à autre chose. Quand Cuvier eut fini, il le salua avec ces mots :

Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier. La première fois que je verrai Berthollet, je lui demanderai si le sol de la France est propre à la culture de la betterave.

« Le Magasin universel. » Paris, 1835.

Le centenaire des cafés

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jean-beraudOhé ! Gens de la politique et gens de la littérature, n’allez-vous pas vous entendre pour célébrer solennellement un centenaire qui doit vous être cher entre tous, celui, le troisième, des cafés ?

En juillet prochain, il y aura trois cents ans (article paru en 1929) que ces établissements qui ont joué un rôle si considérable dans la vie de la société française, ont reçu leurs lettres de noblesse. C’est, en effet, le 6 juillet 1629 que le prévôt des marchands permit aux débitants de vins de prendre pour armoiries « un navire d argent, à bannières de France, flottant avec six petites nefs d’argent alentour, une grappe de raisin en chef, le tout sur champ bleu… » 

C’est Jules Véran qui parle ainsi dans Comoedia, et qui évoque le café Foy, d’où partit, le 12 juillet 1789, l’appel à la Révolution lancé par Camille Desmoulins, et le café Procope tout retentissant du tonnerre de Léon Gambetta. 

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Il est probable que les gens de la littérature et de la politique laisseront passer le 6 juillet sans songer à cet anniversaire, mais une délégation de limonadiers devrait se rendre en corps, au numéro 13 de la rue de l’Ancienne-Comédie, car c’est là que s’ouvrit le premier café. Certes, avant l’ouverture du Procope, il existait des estaminets, des tabagies et des débits de vins, à l’enseigne de l’Ecu d’Argent, de la Pomme de Pin ou du Bacchus couronné, et l’on y buvait sec en toute saison, mais le café tel que nous le connaissons est né là. 

Ces messieurs de l’Encyclopédie y fréquentaient avec assiduité. On y vit aussi beaucoup de révolutionnaires de marque, et l’on peut imaginer qu’un soir d’avril 1794, une jolie caissière dut dire à la servante : « Rosine, nous ne verrons plus M. Danton, il a été guillotiné aujourd’hui avec son ami Camille Desmoulins !… » 

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Napoléon, qui ne fumait pas et qui n avait pas le temps d’aller faire une partie en sirotant un verre, ne donna pas à la France le goût du café, mais au lendemain de 1815 tous les vieux célibataires plus ou moins éclopés qu’étaient les anciens soldats de l’Empire n’eurent plus que ces établissements pour se distraire. Vieux officiers licenciés, ils venaient là avec la nostalgie du temps glorieux où ils caracolaient derrière les tambours de Soult ou les trompettes de Murat. 

Le XIXe siècle a connu des cafés célèbres. Les plus réputés étaient sur les boulevards où resplendissaient Tortoni, Brébant, le Café de Madrid, le Café de Paris et le Café Anglais. De 1830 à 1870, toutes les élégances, toutes les célébrités des lettres, du théâtre, du monde et du demi-monde ont soupé dans les cabinets particuliers de ce dernier. L’escalier au moelleux tapis rouge sentait la truffe, le homard et la Veuve-Cliquot. C’était le beau temps où Paul de Kock écrivait d’un jeune homme qu’il était riche avec six mille francs de rente et que, grâce à cette fortune, il pouvait entretenir un rat de l’Opéra et dîner d’un perdreau ou d’une carpe du Rhin à la Chambord, arrosés d’un authentique Château-Laffite. 

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Ce héros à son aise avec si peu d’argent fréquentait certainement le Café Anglais. Il y voyait ces hommes d’esprit et de lettres qu’on appelait les maréchaux de la chronique, des journalistes célèbres, parmi lesquels Aurélien Scholl, qui ne craignait que la Justice et le Figaro et qui tira là ses feux d’artifice les plus étourdissants et qui y fit ses mots les plus cruels. 

Le café tient en France une telle place qu’il est presque une institution nationale. Les gens de chez nous sont cafetiers. Pourquoi s’en défendre ? Le café participe de la place publique, du forum et du salon. On y devient sociable et bienveillant si on y consomme modérément. Son atmosphère est intelligente. Beaucoup de choses fort importantes sont sorties des cafés et je suis de l’avis de Véran. On devrait fêter leur anniversaire avec éclat et inviter des académiciens et des sénateurs. Ils y viendraient et cela leur rappellerait leur jeunesse. 

Léo Larguier. Limoges, 1929.
Peintures de Jean Beraud.

La folie du duc d’Abrantès

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On a souvent attribué la folie de Jean-Andoche Junot à des blessures reçues, la plupart, à la tête, à la température de la campagne de Russie, voire à la disgrâce impériale.

En fait, et cela est médicalement prouvé, le maréchal faisait de la paralysie générale, fruit de ses excès. Rentré de Russie, il fut difficile au malheureux de cacher les progrès de sa démence. Nommé gouverneur des provinces illyriennes il donna, à Raguse, un grand bal où il parut ganté de blanc, frisé au petit fer, chaussé d’escarpins vernis, tous ses ordres endiamantés au cou, son sabre et son chapeau à plumes sous le bras et, par ailleurs, nu comme un ver. Devant le scandale suscité par cette entrée, Napoléon rappela son favori, écrivit au prince Eugène :

« Ayez, pour ce malheureux tous les ménagements qu’exige sa position, mais ôtez-le vite d’un pays où il offre un spectacle affligeant ».

On ramena Junot, en France, chez son père et le jour même de son arrivée, se prétendant oiseau, il sauta par la fenêtre et se brisa la jambe en tombant d’un mur. Il mourut sept jours plus tard, fort vraisemblablement d’une septicémie venue d’une fracture ouverte et dont il arrachait, en proie à ses crises, les bandages.

« Marianne. »  Paris, 1940.

Un « illustre »père

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« Aujourd’hui 20 mars 1811, raconte le Journal officiel, à neuf heures vingt minutes du matin, l’espoir de la France a été rempli : un prince est heureusement né à S. M. L’Impératrice; le roi de Rome et sa mère sont en parfaite santé. Toute la nuit qui a précédé l’heureuse délivrance, les églises de Paris étaient remplies d’une foule immense de peuple qui élevait ses vœux au ciel pour le bonheur de LL. MM. Dès que les salves se firent entendre on vit de toutes parts les habitants de Paris se mettre à leurs fenêtres, descendre à leurs portes, remplir les rues et compter les coups de canon avec une vive sollicitude. Ils se communiquaient leurs émotions, et ont laissé enfin éclater une joie unanime, lorsqu’ils ont vu que toutes leurs espérances étaient remplies, et qu’ils avaient un gage de la perpétuité de leur bonheur. »

Vingt et un ans plus tard, mourait en terre autrichienne un pâle jeune homme phtisique, émacié, et sur sa tombe l’on écrivait :

« A l’éternelle mémoire de Joseph-François-Claude, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, né à Paris le 20 mars 1811. Salué dans son berceau du nom de roi de Rome. A la fleur de son âge, doué de toutes les qualités de l’esprit et du corps, d’une imposante stature, de nobles et agréables traits, d’une grâce exquise de langage, remarquable par son instruction et son aptitude militaire, il fut attaqué d’une cruelle phtisie, et la mort la plus triste l’enleva dans le château des empereurs, à Schönbrunn près de Vienne, le 27 juillet 1832. »

A schönbrunn, au lieu même où Napoléon avait dicté des lois au monde. Naissance glorieuse suivie d’une mort obscure, la destinée du duc de Reichstadt est pitoyable. A peine âgé de trois ans, il fut chassé de sa patrie par la guerre étrangère et grandit sans secousse, sans émotion, tenu en captivité et soigneusement éloigné de tout ce qui pouvait lui rappeler son illustre origine. Il disait un jour à M. de Metternich :  « Nul ne rentre dans son berceau quand il l’a quitté, jusqu’ici c’est l’unique monument de mon histoire »; et il ajoutait avec le pressentiment des malades : « Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre. »

Alfred Spont. »Les grandes infortunes. » Paris, 1897.

Réplique

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Napoléon Premier avait beau être Napoléon, il lui arriva quelquefois de se faire remettre à sa place, surtout par des femmes qui n’avaient pas leur langue dans leur poche.

C’est ainsi qu’un jour, au bal des Tuileries, il aperçut la Duchesse de Fleury, qui n’avait pas froid aux yeux et, s’approchant d’elle, lui dit assez rudement, à sa manière :

Eh bien, Madame, vous aimez toujours les hommes  ?

La belle créature regarda d’un peu haut le petit Corse qui lui parlait sur ce ton-là et répondit, raide comme un coup de cravache :

Oui, Sire, quand ils sont polis !

Et, ce jour-là, ils ne causèrent pas plus avant. La duchesse ne s’était pas relevée de sa révérence que l’Empereur était déjà loin.

« Le Journal amusant. »  Paris, 1932.

Le père la violette

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bonaparte

Voici quelques particularités peut-être encore inconnues de la plupart  sur les causes qui firent de la violette un signe de ralliement au parti bonapartiste.

On a forgé, sur le nom de cette fleur, une conspiration dont tous les éléments sont faux, écrivait là-dessus en août dix-huit cent quinze les Annales lyonnaises : Le hasard seul fit de la violette un signe de reconnaissance : voici le fait tel qu’il s’est passé, nous le tenons des intéressés directs.

Trois jours avant son départ pour l’île d’Elbe, Buonaparte, accompagné du duc de Bassano et du général Bertrand, se promenait dans le jardin de Fontainebleau : le prince était encore incertain s’il devait paisiblement se rendre dans son exil. Le duc de Bassano lui prouvait qu’il n’était plus temps de reculer. Vivement affecté des objections de son secrétaire, Napoléon marchait toujours, et ne sonnait mot. Il n’avait rien à répondre. Il cherchait au contraire quelque distraction à l’embarras qu’il éprouvait.

Il avait à côté de lui un joli enfant de trois à quatre ans qui cueillait des violettes dont il avait déjà fait un bouquet.

Mon ami, lui dit le prince, veux-tu me donner ton bouquet ?
Sire, je veux bien, répondit le jeune garçon, en le lui présentant avec une grâce infinie.

Buonaparte reçut le bouquet, embrassa l’enfant qu’il reconnut pour être celui d’un des employés du château et continua sa promenade. Après quelques minutes de silence : 

Eh bien ! messieurs, dit-il à ses courtisans, que pensez-vous de cet enfant ? Le hasard de cette rencontre est selon moi un avis secret d’imiter cette fleur de modeste apparence. Oui, messieurs, désormais des violettes seront l’emblème de mes désirs.
Sire, lui répondit Bertrand, j’aime à croire pour la gloire de Votre Majesté que ce sentiment ne durera pas plus que la fleur qui l’a fait naître.

Le prince n’ajouta rien et rentra chez lui. Le lendemain on le vit se promener dans le jardin avec un petit bouquet de violettes à la bouche, quelquefois à la main. Arrivé près d’une plate-bande, il se mit à cueillir de ces fleurs. elles étaient assez rares en cet endroit. Le nommé Choudieu, grenadier de sa garde, alors en sentinelle, lui dit :

Sire, dans un an vous en cueillerez plus à votre aise, elles seront plus touffues.

Buonaparte, extrêmement étonné, le regarde :

Tu crois donc que dans un an je serai ici ?
Peut-être plus tôt. Au moins nous l’espérons.
Soldat, tu ne sais donc pas que je pars après-demain pour l’ile d’Elbe ?
Votre Majesté va laisser passer l’orage.
Tes camarades pensent-ils comme toi ?
Presque tous !
Qu’ils le pensent et ne le disent pas. Après ta faction, va trouver Bertrand, il te remettra vingt napoléons, mais garde le secret.

Choudieu, rentré au corps de garde, fit observer à ses camarades que depuis deux jours l’empereur se promenait avec un bouquet de violettes à la main :

Eh bien ! maintenant, il faudra le nommer entre nous le père la violette.

En effet, depuis ce jour, toutes les troupes, dans l’intimité des chambrées, ne désignèrent plus Napoléon que sous le nom du père la violette. Ce secret perça insensiblement dans le public et, dans la saison des violettes, les partisans de l’ex-monarque portèrent tous cette fleur qui à la boutonnière, qui à la bouche. Ce fut à cette marque qu’ils se reconnurent.

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923. 

La chanteuse à la voix de bronze

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Il existe dans les coulisses de la Comédie-Française une cloche d’un poids fort respectable : huit cents kilos environ. Cette vénérable cloche se met en branle chaque fois qu’on sonne le tocsin sur la scène du Théâtre-Français; ce qui arrive encore fréquemment.

La légende veut que cette cloche, dérobée au Kremlin, soit revenue de Moscou, avec le fameux décret, dans les fourgons de la Grande Armée. Ce n’est qu’au prix d’efforts surhumains qu’on aurait pu amener cette énorme masse de bronze jusqu’à Paris.

On voit mal cependant Napoléon chargeant ainsi son train d’équipage pour passer la Bérésina.

La vérité est moins héroïque. Quand on établit les fondations du pont d’Iéna les scaphandriers trouvèrent, enlisée dans le lit du fleuve, une lourde cloche, qui fut vendue, après la construction du pont, avec de vieux matériaux.

La Comédie-Française acheta la chanteuse à la voix de bronze et l’annexa définitivement.

« Le Cri de Paris. »  Paris, 1914.