Napoléon

L’espionnage

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charles schulmeisterL’interminable guerre de tranchées est coupée journellement par les succès partiels et les combats incessants. Sur l’autre théâtre de la guerre, les alliés  russes, après avoir fait tomber la place de Przemysl, font reculer l’ennemi sur le front du Niémen comme dans les Carpathes. Les Anglais terminent de préparer la bataille de Gallipoli. Et, c’est normal ! le peuple français se préoccupe des fâcheuses lacunes qui ont été détectées depuis le début du conflit mondial au sein de l’organisation militaire, et dont il faudra rechercher les causes.

Parmi ces lacunes, il y en a une dont on entendait beaucoup parler c’est celle de l’espionnage. Comment avait-on pu laisser les Allemands installer en France, à grands frais, un système d’espionnage aussi complet, aussi dangereux ? Etait-il difficile de trouver, dans notre histoire, dans notre mémoire, des exemples sur l’importance indéniable de l’espionnage et du contre-espionnage pour la préparation à la guerre et la marche des hostilités ?

Ces exemples abondent. Il sera utile de les rechercher, de les réunir en un corps de doctrine, afin d’éviter de retomber dans le défaut de « ne pas savoir assez », commun à toutes nos lacunes actuelles.

Napoléon s’est beaucoup servi de l’espionnage, et a toujours eu plusieurs polices, se contrôlant les unes les autres. La police aux armées a été longtemps assurée par le général Savary, qui devint le duc de Rovigo. L’un des agents les plus utiles de Savary a été surnommé « le grand espion de Napoléon ». Ce « grand espion », celui qui lui a servi de 1805 à 1809, à l’apogée de sa carrière, s’appelait Charles Schulmeister. C’était le fils d’un pasteur protestant du duché de Bade il s’était marié en Alsace, à Sainte-Marie-aux-Mines, avant la Révolution; s’était fixé à Strasbourg comme petit commerçant, et en réalité s’occupait surtout, activement, audacieusement, de contrebande. Il avait été rencontré et utilisé pour des passages du Rhin par Savary, à l’époque où le futur duc de Rovigo servait à l’armée du Rhin, sous Desaix et Moreau, pendant les campagnes de la Révolution.

Quand, en 1805, Savary fut chargé d’organiser le service des renseignements de la grande armée pour la campagne d’Ulm et d’Austerlitz, il se souvint de l’intelligence, de la dextérité, de la finesse de son contrebandier et le mit à la tête de l’espionnage.

Les documents français donnent peu de renseignements sur les services rendus par Schulmeister dans la première partie de cette campagne. Les documents allemands sont plus intéressants. Ils nous le montrent réussissant à pénétrer dans Ulm, à se créer des relations dans l’état-major autrichien, à inspirer une fausse confiance au général en chef Mack, auquel il fait perdre un temps précieux et qui finit par être forcé de capituler.

Bientôt après, il réussit à donner sur l’armée austro-russe des renseignements très précis, très utiles, grâce dit-il dans son rapport à Savary « à la générosité qu’on a eue à son égard et qui lui a permis à lui-même d’être généreux à l’égard d’officiers autrichiens et russes.

Quand l’armée de Napoléon occupa Vienne, Schulmeister fut nommé commissaire général de police et rendit les meilleurs services, non seulement au point de vue de la sécurité et des ressources de cette capitale, mais encore pour l’observation des armées ennemies.

A la paix, il retourna opérer à Vienne mais il fut découvert, arrêté, et l’on eut de la peine à le faire relâcher. L’un de ses aides resta entre les mains des Autrichiens et termina sa carrière « entre ciel et terre ». On pendait encore alors les espions.

Schulmeister est très utile en 1806, avant et après Iéna. Dans la fameuse poursuite qui permet d’anéantir l’armée prussienne, il intervient lui-même personnellement, militairement, à Wismar, et contribue à faire prendre toute une colonne ennemie avec une audace, une témérité que, dans ses mémoires, Savary qualifie d’extravagantes. Cette affaire de Wismar vaut à Savary une citation à l’ordre de l’armée. 

Dans les trois années suivantes, nouveaux et nombreux services rendus par Schulmeister. En 1809, on le retrouve à Vienne, commissaire général de la police. C’est là qu’il est rencontré par le pharmacien de Napoléon, Cadet de Gassicourt, qui le représente dans ses mémoires comme un spécialiste, jouissant dans la grande armée d’une réputation générale au point de vue de l’intelligence, de la présence d’esprit, de la finesse et, de plus, inspirant aux Viennois une telle terreur qu’il vaut à lui seul tout un corps d’armée

Après 1809, Schulmeister cessa de fonctionner. Etait-il brûlé ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’était grandement enrichi. Le petit contrebandier de Strasbourg était devenu un très riche propriétaire. Auprès de Strasbourg, il possédait la belle terre de Meinau; près de Paris, l’ancienne résidence du maréchal de Saxe, le château du Piple. Cela ne lui suffit pas il fit des démarches pour être décoré. Mais l’Empereur refusa « De l’argent, dit-il, tant qu’il voudra mais la croix d’honneur, jamais. »

En 1814 et 1815, le « grand espion » vit ses propriétés pillées avec rage par les alliés. Puis il se lança dans des affaires industrielles qui le ruinèrent. Il est mort à Strasbourg en 1853, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, dans son modeste appartement de la place Broglie.

Tout en étant loin de faire fi de l’espionnage, et s’en étant beaucoup servi au cours de sa carrière, Napoléon savait combien l’organisation de ce service était délicate et demandait des chefs expérimentés.

« Vous allez trop vite et vous vous alarmez trop promptement, écrivait-il à Lauriston en 1813. Vous ajoutez trop de confiance à tous les bruits. Il faut plus de calme dans la direction des affaires militaires et avant d’ajouter croyance aux rapports, il faut les discuter. Tout ce que les espions et agents disent sans qu’ils l’aient vu de leurs yeux n’est rien et souvent, quand ils ont vu, ce n’est pas grand-chose. »

Article (quelque peu modifié) paru dans le « Le Gaulois : littéraire et politique. » Paris, 1915.

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Un cheveu dans la soupe

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napoléon-joséphineNous sommes heureux de pouvoir consigner ici un fait inconnu jusqu’à ce jour, un fait qui a échappé même à M. Marco de Saint-Hilaire, l’éternel narrateur des faits et gestes du consulat et de l’empire. 

Cette fois la scène se passait dans les premiers temps de l’empire. Napoléon poussait jusqu’à l’adoration sa tendresse pour Joséphine, l’une des femmes les plus séduisantes de son époque, et qui joignait l’esprit le plus fin aux grâces et à l’abandon voluptueux d’une créole. Joséphine était la première femme qu’il eût aimée, et qui ne se rappelle comme on aime une première et peut-être une seule fois dans la vie !  

Le grand homme, au contraire d’Orosmane, ne donnait à son amour qu’une heure, celle du déjeuner, et le reste du jour était tout à l’empire. 

Il déjeunait donc en tête-à-tête avec Joséphine : un consommé, deux côtelettes et un fruit. Une aimable causerie, un tendre abandon et les pieds sur les chenets. Voilà les bons déjeuners. 

Un jour, le maître-d’hôtel, au moment de poser le consommé sur la table, aperçoit… oh ! horreur !… un cheveu nageant sur le bol. Le retirer, il n’était plus temps !… d’ailleurs, c’était provoquer l’attention, et le malheureux cheveu pourrait passer inaperçu…. Il fallait se résigner, attendre… que sait-on ?… une inspiration !… 

Mais le grand homme avait l’habitude de tout voir par lui-même, et, avec son œil de lynx, il voit le… Il lance un regard plus terrible que la foudre sur le pauvre maître-d’hôtel. « Qu’est-ce ? » L’inspiration fut aussi prompte : « Sire, c’est un cheveu de l’impératrice; je viens de le voir tomber. » 

A ces mots, l’orage fut calmé, le cheveu déposé sur une serviette, et l’empereur n’en trouva le consommé que meilleur. 

De retour à l’office, le maître-d’hôtel fut moins facile que son maître. On convoqua le ban et l’arrière-ban des cuisines. Il fallait découvrir le coupable, le punir, le chasser. La pièce de conviction était là, et fit reconnaître que le cheveu appartenait à un vilain marmiton roux. 

Dans ce temps-là, nous marchions à grands pas dans l’art de la flatterie et je suis étonné que, comme la chevelure de Bérénice, on n’ait pas consacré et fait placer dans l’Olympe le cheveu de l’impératrice. 

P. S. J’avais oublié de dire que Joséphine avait les cheveux d’un noir de jais. 

« La Gastronomie : revue de l’art culinaire ancien et moderne. » Paris, 1839.

Phénomènes séditieux

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sans-culotteTous les journaux ont fait mention d’une petite fille des environs de Longwy, dans les yeux bonapartistes de laquelle on peut lire cette légende, Napoléon empereur, écrite distinctement. On a aussi parlé d’un enfant dont l’oeil présente un petit cadran de montre avec les heures en chiffres romains. Enfin, il a été question d’un troisième marmot qui porte sur la poitrine une auréole semblable à celle qui entoure le Saint-Sacrement.

Tous ces faits sont attribués à la force de l’imagination maternelle, frappée durant le temps de la grossesse. Un phénomène de ce genre, et non moins bizarre, a existé à Valenciennes dans les premières années de la révolution. Il a été constaté par un arrêté des représentants du peuple, alors en mission dans cette ville. L’arrêté fut imprimé et distribué. Et il en existe encore quelques exemplaires. En voici le contenu : 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT.

A Valenciennes, le 13 nivôse, l’an III de la république française, une et indivisible. Les représentants du peuple près les armées du Nord, Sambre-et-Meuse et départements frontières, vu la pétition de la citoyenne Magdeleine Bouché, épouse de J.-B. Mercier, volontaire au 1er bataillon du Nord, chargé de plusieurs enfants, qui n’échappa qu’avec beaucoup de peine à la férocité des Autrichiens lors du premier siège de Valenciennes, laquelle vient d’accoucher d’une fille portant sur le sein gauche le bonnet de la liberté, en couleur et en relief, dont la pétition nous a été renvoyée par le comité de salut public. 

Vu le rapport du général divisionnaire Jacob, qui a été par nous chargé de vérifier ce dernier fait.

Considérant qu’il résulte du rapport du général Jacob, qu’il est constant que la fille dont vient d’accoucher la citoyenne Mercier porte sur le sein gauche le bonnet de la liberté, en couleur et en relief. 

Considérant que le peuple français n’a brisé ses antiques idoles que pour mieux honorer les vertus. Que le jour de la liberté, en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme, rend tout leur éclat aux oeuvres de la nature, qui s’est plu, pendant le cours de notre révolution, à nous prodiguer ses bienfaits. Que si les miracles inventés par l’imposture sacerdotale étaient accueillis par l’ignorance et la sottise, il n’appartient qu’aux esprits éclairés et à la raison, d’observer attentivement les prodiges variés du moteur secret de l’univers.

Considérant que le phénomène dont la fille de la citoyenne Mercier offre le premier exemple, prouve, non-seulement que la nature aime à marquer de son sceau le règne de l’indépendance, mais encore l’attachement intime que la mère de cet enfant porte aux  signes sacrés de la liberté. 

Arrête que, sur le vu du présent arrêté, le receveur du district du Quesnay paiera à la citoyenne Mercier, la somme de quatre cents francs, à titre de secours provisoire.

Arrête, en outre, que le présent arrêté sera adressé au comité de salut public et d’instruction publique de la convention nationale. Le présent arrêté sera imprimé et affiché.

Signés, Roger-Duclos et J.-B. Lacoste. Pour copie conforme : Grosley, secrétaire. 

La Pandore, Paris, 1830.

Impérial embonpoint

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napoleon

Napoléon, dont la sobriété est en quelque sorte devenue proverbiale, avait acquis, dans les dernières années de son règne un embonpoint qui s’accrut encore à Sainte-Helène, et le cancer qui a, dit-on, causé sa mort prématurée, a probablement eu pour principe l’obésité.

Ceux qui aiment à rechercher les petites causes des grands effets, n’apprendront pas sans intérêt comment le plus grand homme des temps modernes échangea en peu de temps sa maigreur républicaine contre le royal embonpoint qui lui a coûté la vie.

Un jour, à déjeuner (c’était quelque temps après son mariage), Napoléon, après avoir mangé, avec sa volubilité habituelle, une aile de poulet à la tartare, se tourna vers M. de Cussy, qui assistait en personne à tous ses repas. Le dialogue suivant s’établit entre eux

— Diable ! j’avais toujours trouvé la chair du poulet fade et plate. Celui-ci est excellent.
— Sire, si Votre Majesté le permettait, j’aurais l’honneur de lui faire servir chaque jour un poulet apprêté d’une manière nouvelle.
— Comment ! monsieur de Cussy, vous possédez trois cent soixante-cinq façons spéciales d’apprêter un poulet?
— Oui, Sire, et peut-être Votre Majesté prendra-t-elle goût, après en avoir essayé, à la science gastronomique. Les grands hommes l’ont de tout temps encouragée, et, sans vous citer Frédéric, qui avait attaché exclusivement un cuisinier à la confection de chaque mets particulier, je pourrais invoquer, à l’appui, de mon assertion, tous les noms que la gloire a immortalisés.
— Bien, monsieur de Cussy, nous en essayerons.

napoléonL’empereur mangea le lendemain son aile de poulet avec attention. Le troisième jour, il y mit de l’intérêt. Bientôt il admira les ressources prodigieuses de l’art, et, insensiblement, finit par y prendre goût. Les dîners durèrent un peu plus longtemps. Des cuisiniers suivirent l’empereur dans ses campagnes, et lorsque l’Angleterre fit peser sur lui une inhumaine captivité, il a dû quelques instants d’oubli, de gaieté et de repos, à la gastronomie, qui finit toujours par reprendre ses droits sur les âmes trempées pour apprécier tout ce qui est beau, bon et utile.

« Le Gourmet. » Paris, 1858.

Un valet de chambre de l’empereur

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constant-napoleon

Le Constitutionnel a publié une assez longue biographie de Louis Constant Wairy, dont les Mémoires ont eu tant de succès. Il a révélé à cette occasion une circonstance peu connue.

Napoléon était peu généreux envers ses domestiques. Cependant, le 10 avril 1814, la veille même de l’abdication de Fontainebleau, il pensa au serviteur qui ne l’avait jamais abandonné et lui donna 100,000 fr. Ce fut là l’origine de bien des malheurs pour le pauvre Constant. Le jour fixé pour le départ, le grand maréchal du palais désira savoir quelle somme Constant avait dans la caisse qui lui était confiée. Constant répondit : 300,000 environ. Le général Bertrand rendit compte à l’empereur.

Mais l’empereur fut très surpris, il croyait avoir 100,000 fr. de plus. Alors Constant dit au général comment, sur les fonds à sa disposition, il avait dû prélever 100,000 fr. à lui donnés par Sa Majesté même. Le général retourne vers l’empereur et ne tarde pas à reparaître, mais, cette fois, avec une effroyable nouvelle : l’empereur ne se rappelait ,pas avoir donné 100,000 f à Constant. Quel coup  un semblable oubli ne devait-il pas porter à un honnête homme !

Le cœur brisé, le désespoir dans l’âme, Constant rendit les 100.000 fr, mais il refusa de suivre son maître à l’île d’Elbe, et rien ne put le faire changer de résolution, ni l’offre d’une somme considérable, ni le désir du héros malheureux, dont les désastres rendaient les moindres volontés sacrées.

Constant ne pardonna pas à son maître, le jour d’une abdication, des préoccupations plus graves que celle d’un don de 100,000 fr. Il bouda et laissa partir sans lui pour la terre d’exil celui qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer encore. Louis Joseph Marchand, simple garçon d’appartement, d’une loyauté parfaite, remplaça Constant, et son nom éclipse aujourd’hui celui de Constant.

« Le Voyageur. » Paris, 1845.

A question simple, réponse…

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cuvier-napoléonQuand on sait bien une chose, on aime à en parler. Cuvier, l’homme le plus savant que nous ayons possédé depuis bien des années, aimait beaucoup à parler sciences, et en parlait quelquefois fort longuement.

Napoléon, savait aussi, quoique à un degré très inférieur, aimait à entendre les savants, pourvu toutefois qu’ils arrivassent, sans trop de préambule, à la solution des problèmes. Un soir Cuvier était venu aux Tuileries. C’était à la suite d’une séance de l’Académie des sciences.

Monsieur Cuvier, dit l’empereur, qu’avez-vous fait aujourd’hui à l’Académie ?
— Sire, nous nous sommes occupés de sucre de betteraves.
— Ah ! ah ! et l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Pour répondre à cette question assez simple, Georges Cuvier, en véritable savant, fit une dissertation géologique sur le sol, de laquelle il passa à l’histoire naturelle de la
betterave. Quand il en vint aux conclusions, l’empereur n’écoutait plus. Le silence de Cuvier le fit sortir de sa distraction. Il reprit :

C’est très-bien, monsieur Cuvier. Alors l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Cuvier, jugeant qu’une préoccupation quelconque avait distrait l’attention de l’empereur, reprit sa dissertation et la continua jusqu’au bout. L’empereur, qui n’en demandait pas si long, se mit à penser à autre chose. Quand Cuvier eut fini, il le salua avec ces mots :

Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier. La première fois que je verrai Berthollet, je lui demanderai si le sol de la France est propre à la culture de la betterave.

« Le Magasin universel. » Paris, 1835.

Le centenaire des cafés

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jean-beraudOhé ! Gens de la politique et gens de la littérature, n’allez-vous pas vous entendre pour célébrer solennellement un centenaire qui doit vous être cher entre tous, celui, le troisième, des cafés ?

En juillet prochain, il y aura trois cents ans (article paru en 1929) que ces établissements qui ont joué un rôle si considérable dans la vie de la société française, ont reçu leurs lettres de noblesse. C’est, en effet, le 6 juillet 1629 que le prévôt des marchands permit aux débitants de vins de prendre pour armoiries « un navire d argent, à bannières de France, flottant avec six petites nefs d’argent alentour, une grappe de raisin en chef, le tout sur champ bleu… » 

C’est Jules Véran qui parle ainsi dans Comoedia, et qui évoque le café Foy, d’où partit, le 12 juillet 1789, l’appel à la Révolution lancé par Camille Desmoulins, et le café Procope tout retentissant du tonnerre de Léon Gambetta. 

jean-george-beraud

Il est probable que les gens de la littérature et de la politique laisseront passer le 6 juillet sans songer à cet anniversaire, mais une délégation de limonadiers devrait se rendre en corps, au numéro 13 de la rue de l’Ancienne-Comédie, car c’est là que s’ouvrit le premier café. Certes, avant l’ouverture du Procope, il existait des estaminets, des tabagies et des débits de vins, à l’enseigne de l’Ecu d’Argent, de la Pomme de Pin ou du Bacchus couronné, et l’on y buvait sec en toute saison, mais le café tel que nous le connaissons est né là. 

Ces messieurs de l’Encyclopédie y fréquentaient avec assiduité. On y vit aussi beaucoup de révolutionnaires de marque, et l’on peut imaginer qu’un soir d’avril 1794, une jolie caissière dut dire à la servante : « Rosine, nous ne verrons plus M. Danton, il a été guillotiné aujourd’hui avec son ami Camille Desmoulins !… » 

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Napoléon, qui ne fumait pas et qui n avait pas le temps d’aller faire une partie en sirotant un verre, ne donna pas à la France le goût du café, mais au lendemain de 1815 tous les vieux célibataires plus ou moins éclopés qu’étaient les anciens soldats de l’Empire n’eurent plus que ces établissements pour se distraire. Vieux officiers licenciés, ils venaient là avec la nostalgie du temps glorieux où ils caracolaient derrière les tambours de Soult ou les trompettes de Murat. 

Le XIXe siècle a connu des cafés célèbres. Les plus réputés étaient sur les boulevards où resplendissaient Tortoni, Brébant, le Café de Madrid, le Café de Paris et le Café Anglais. De 1830 à 1870, toutes les élégances, toutes les célébrités des lettres, du théâtre, du monde et du demi-monde ont soupé dans les cabinets particuliers de ce dernier. L’escalier au moelleux tapis rouge sentait la truffe, le homard et la Veuve-Cliquot. C’était le beau temps où Paul de Kock écrivait d’un jeune homme qu’il était riche avec six mille francs de rente et que, grâce à cette fortune, il pouvait entretenir un rat de l’Opéra et dîner d’un perdreau ou d’une carpe du Rhin à la Chambord, arrosés d’un authentique Château-Laffite. 

café

Ce héros à son aise avec si peu d’argent fréquentait certainement le Café Anglais. Il y voyait ces hommes d’esprit et de lettres qu’on appelait les maréchaux de la chronique, des journalistes célèbres, parmi lesquels Aurélien Scholl, qui ne craignait que la Justice et le Figaro et qui tira là ses feux d’artifice les plus étourdissants et qui y fit ses mots les plus cruels. 

Le café tient en France une telle place qu’il est presque une institution nationale. Les gens de chez nous sont cafetiers. Pourquoi s’en défendre ? Le café participe de la place publique, du forum et du salon. On y devient sociable et bienveillant si on y consomme modérément. Son atmosphère est intelligente. Beaucoup de choses fort importantes sont sorties des cafés et je suis de l’avis de Véran. On devrait fêter leur anniversaire avec éclat et inviter des académiciens et des sénateurs. Ils y viendraient et cela leur rappellerait leur jeunesse. 

Léo Larguier. Limoges, 1929.
Peintures de Jean Beraud.