Napoléon

Impérial embonpoint

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Napoléon, dont la sobriété est en quelque sorte devenue proverbiale, avait acquis, dans les dernières années de son règne un embonpoint qui s’accrut encore à Sainte-Helène, et le cancer qui a, dit-on, causé sa mort prématurée, a probablement eu pour principe l’obésité.

Ceux qui aiment à rechercher les petites causes des grands effets, n’apprendront pas sans intérêt comment le plus grand homme des temps modernes échangea en peu de temps sa maigreur républicaine contre le royal embonpoint qui lui a coûté la vie.

Un jour, à déjeuner (c’était quelque temps après son mariage), Napoléon, après avoir mangé, avec sa volubilité habituelle, une aile de poulet à la tartare, se tourna vers M. de Cussy, qui assistait en personne à tous ses repas. Le dialogue suivant s’établit entre eux

— Diable ! j’avais toujours trouvé la chair du poulet fade et plate. Celui-ci est excellent.
— Sire, si Votre Majesté le permettait, j’aurais l’honneur de lui faire servir chaque jour un poulet apprêté d’une manière nouvelle.
— Comment ! monsieur de Cussy, vous possédez trois cent soixante-cinq façons spéciales d’apprêter un poulet?
— Oui, Sire, et peut-être Votre Majesté prendra-t-elle goût, après en avoir essayé, à la science gastronomique. Les grands hommes l’ont de tout temps encouragée, et, sans vous citer Frédéric, qui avait attaché exclusivement un cuisinier à la confection de chaque mets particulier, je pourrais invoquer, à l’appui, de mon assertion, tous les noms que la gloire a immortalisés.
— Bien, monsieur de Cussy, nous en essayerons.

napoléonL’empereur mangea le lendemain son aile de poulet avec attention. Le troisième jour, il y mit de l’intérêt. Bientôt il admira les ressources prodigieuses de l’art, et, insensiblement, finit par y prendre goût. Les dîners durèrent un peu plus longtemps. Des cuisiniers suivirent l’empereur dans ses campagnes, et lorsque l’Angleterre fit peser sur lui une inhumaine captivité, il a dû quelques instants d’oubli, de gaieté et de repos, à la gastronomie, qui finit toujours par reprendre ses droits sur les âmes trempées pour apprécier tout ce qui est beau, bon et utile.

« Le Gourmet. » Paris, 1858.

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Un valet de chambre de l’empereur

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Le Constitutionnel a publié une assez longue biographie de Louis Constant Wairy, dont les Mémoires ont eu tant de succès. Il a révélé à cette occasion une circonstance peu connue.

Napoléon était peu généreux envers ses domestiques. Cependant, le 10 avril 1814, la veille même de l’abdication de Fontainebleau, il pensa au serviteur qui ne l’avait jamais abandonné et lui donna 100,000 fr. Ce fut là l’origine de bien des malheurs pour le pauvre Constant. Le jour fixé pour le départ, le grand maréchal du palais désira savoir quelle somme Constant avait dans la caisse qui lui était confiée. Constant répondit : 300,000 environ. Le général Bertrand rendit compte à l’empereur.

Mais l’empereur fut très surpris, il croyait avoir 100,000 fr. de plus. Alors Constant dit au général comment, sur les fonds à sa disposition, il avait dû prélever 100,000 fr. à lui donnés par Sa Majesté même. Le général retourne vers l’empereur et ne tarde pas à reparaître, mais, cette fois, avec une effroyable nouvelle : l’empereur ne se rappelait ,pas avoir donné 100,000 f à Constant. Quel coup  un semblable oubli ne devait-il pas porter à un honnête homme !

Le cœur brisé, le désespoir dans l’âme, Constant rendit les 100.000 fr, mais il refusa de suivre son maître à l’île d’Elbe, et rien ne put le faire changer de résolution, ni l’offre d’une somme considérable, ni le désir du héros malheureux, dont les désastres rendaient les moindres volontés sacrées.

Constant ne pardonna pas à son maître, le jour d’une abdication, des préoccupations plus graves que celle d’un don de 100,000 fr. Il bouda et laissa partir sans lui pour la terre d’exil celui qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer encore. Louis Joseph Marchand, simple garçon d’appartement, d’une loyauté parfaite, remplaça Constant, et son nom éclipse aujourd’hui celui de Constant.

« Le Voyageur. » Paris, 1845.

A question simple, réponse…

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cuvier-napoléonQuand on sait bien une chose, on aime à en parler. Cuvier, l’homme le plus savant que nous ayons possédé depuis bien des années, aimait beaucoup à parler sciences, et en parlait quelquefois fort longuement.

Napoléon, savait aussi, quoique à un degré très inférieur, aimait à entendre les savants, pourvu toutefois qu’ils arrivassent, sans trop de préambule, à la solution des problèmes. Un soir Cuvier était venu aux Tuileries. C’était à la suite d’une séance de l’Académie des sciences.

Monsieur Cuvier, dit l’empereur, qu’avez-vous fait aujourd’hui à l’Académie ?
— Sire, nous nous sommes occupés de sucre de betteraves.
— Ah ! ah ! et l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Pour répondre à cette question assez simple, Georges Cuvier, en véritable savant, fit une dissertation géologique sur le sol, de laquelle il passa à l’histoire naturelle de la
betterave. Quand il en vint aux conclusions, l’empereur n’écoutait plus. Le silence de Cuvier le fit sortir de sa distraction. Il reprit :

C’est très-bien, monsieur Cuvier. Alors l’Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Cuvier, jugeant qu’une préoccupation quelconque avait distrait l’attention de l’empereur, reprit sa dissertation et la continua jusqu’au bout. L’empereur, qui n’en demandait pas si long, se mit à penser à autre chose. Quand Cuvier eut fini, il le salua avec ces mots :

Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier. La première fois que je verrai Berthollet, je lui demanderai si le sol de la France est propre à la culture de la betterave.

« Le Magasin universel. » Paris, 1835.

Le centenaire des cafés

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jean-beraudOhé ! Gens de la politique et gens de la littérature, n’allez-vous pas vous entendre pour célébrer solennellement un centenaire qui doit vous être cher entre tous, celui, le troisième, des cafés ?

En juillet prochain, il y aura trois cents ans (article paru en 1929) que ces établissements qui ont joué un rôle si considérable dans la vie de la société française, ont reçu leurs lettres de noblesse. C’est, en effet, le 6 juillet 1629 que le prévôt des marchands permit aux débitants de vins de prendre pour armoiries « un navire d argent, à bannières de France, flottant avec six petites nefs d’argent alentour, une grappe de raisin en chef, le tout sur champ bleu… » 

C’est Jules Véran qui parle ainsi dans Comoedia, et qui évoque le café Foy, d’où partit, le 12 juillet 1789, l’appel à la Révolution lancé par Camille Desmoulins, et le café Procope tout retentissant du tonnerre de Léon Gambetta. 

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Il est probable que les gens de la littérature et de la politique laisseront passer le 6 juillet sans songer à cet anniversaire, mais une délégation de limonadiers devrait se rendre en corps, au numéro 13 de la rue de l’Ancienne-Comédie, car c’est là que s’ouvrit le premier café. Certes, avant l’ouverture du Procope, il existait des estaminets, des tabagies et des débits de vins, à l’enseigne de l’Ecu d’Argent, de la Pomme de Pin ou du Bacchus couronné, et l’on y buvait sec en toute saison, mais le café tel que nous le connaissons est né là. 

Ces messieurs de l’Encyclopédie y fréquentaient avec assiduité. On y vit aussi beaucoup de révolutionnaires de marque, et l’on peut imaginer qu’un soir d’avril 1794, une jolie caissière dut dire à la servante : « Rosine, nous ne verrons plus M. Danton, il a été guillotiné aujourd’hui avec son ami Camille Desmoulins !… » 

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Napoléon, qui ne fumait pas et qui n avait pas le temps d’aller faire une partie en sirotant un verre, ne donna pas à la France le goût du café, mais au lendemain de 1815 tous les vieux célibataires plus ou moins éclopés qu’étaient les anciens soldats de l’Empire n’eurent plus que ces établissements pour se distraire. Vieux officiers licenciés, ils venaient là avec la nostalgie du temps glorieux où ils caracolaient derrière les tambours de Soult ou les trompettes de Murat. 

Le XIXe siècle a connu des cafés célèbres. Les plus réputés étaient sur les boulevards où resplendissaient Tortoni, Brébant, le Café de Madrid, le Café de Paris et le Café Anglais. De 1830 à 1870, toutes les élégances, toutes les célébrités des lettres, du théâtre, du monde et du demi-monde ont soupé dans les cabinets particuliers de ce dernier. L’escalier au moelleux tapis rouge sentait la truffe, le homard et la Veuve-Cliquot. C’était le beau temps où Paul de Kock écrivait d’un jeune homme qu’il était riche avec six mille francs de rente et que, grâce à cette fortune, il pouvait entretenir un rat de l’Opéra et dîner d’un perdreau ou d’une carpe du Rhin à la Chambord, arrosés d’un authentique Château-Laffite. 

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Ce héros à son aise avec si peu d’argent fréquentait certainement le Café Anglais. Il y voyait ces hommes d’esprit et de lettres qu’on appelait les maréchaux de la chronique, des journalistes célèbres, parmi lesquels Aurélien Scholl, qui ne craignait que la Justice et le Figaro et qui tira là ses feux d’artifice les plus étourdissants et qui y fit ses mots les plus cruels. 

Le café tient en France une telle place qu’il est presque une institution nationale. Les gens de chez nous sont cafetiers. Pourquoi s’en défendre ? Le café participe de la place publique, du forum et du salon. On y devient sociable et bienveillant si on y consomme modérément. Son atmosphère est intelligente. Beaucoup de choses fort importantes sont sorties des cafés et je suis de l’avis de Véran. On devrait fêter leur anniversaire avec éclat et inviter des académiciens et des sénateurs. Ils y viendraient et cela leur rappellerait leur jeunesse. 

Léo Larguier. Limoges, 1929.
Peintures de Jean Beraud.

La folie du duc d’Abrantès

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On a souvent attribué la folie de Jean-Andoche Junot à des blessures reçues, la plupart, à la tête, à la température de la campagne de Russie, voire à la disgrâce impériale.

En fait, et cela est médicalement prouvé, le maréchal faisait de la paralysie générale, fruit de ses excès. Rentré de Russie, il fut difficile au malheureux de cacher les progrès de sa démence. Nommé gouverneur des provinces illyriennes il donna, à Raguse, un grand bal où il parut ganté de blanc, frisé au petit fer, chaussé d’escarpins vernis, tous ses ordres endiamantés au cou, son sabre et son chapeau à plumes sous le bras et, par ailleurs, nu comme un ver. Devant le scandale suscité par cette entrée, Napoléon rappela son favori, écrivit au prince Eugène :

« Ayez, pour ce malheureux tous les ménagements qu’exige sa position, mais ôtez-le vite d’un pays où il offre un spectacle affligeant ».

On ramena Junot, en France, chez son père et le jour même de son arrivée, se prétendant oiseau, il sauta par la fenêtre et se brisa la jambe en tombant d’un mur. Il mourut sept jours plus tard, fort vraisemblablement d’une septicémie venue d’une fracture ouverte et dont il arrachait, en proie à ses crises, les bandages.

« Marianne. »  Paris, 1940.

Un « illustre »père

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« Aujourd’hui 20 mars 1811, raconte le Journal officiel, à neuf heures vingt minutes du matin, l’espoir de la France a été rempli : un prince est heureusement né à S. M. L’Impératrice; le roi de Rome et sa mère sont en parfaite santé. Toute la nuit qui a précédé l’heureuse délivrance, les églises de Paris étaient remplies d’une foule immense de peuple qui élevait ses vœux au ciel pour le bonheur de LL. MM. Dès que les salves se firent entendre on vit de toutes parts les habitants de Paris se mettre à leurs fenêtres, descendre à leurs portes, remplir les rues et compter les coups de canon avec une vive sollicitude. Ils se communiquaient leurs émotions, et ont laissé enfin éclater une joie unanime, lorsqu’ils ont vu que toutes leurs espérances étaient remplies, et qu’ils avaient un gage de la perpétuité de leur bonheur. »

Vingt et un ans plus tard, mourait en terre autrichienne un pâle jeune homme phtisique, émacié, et sur sa tombe l’on écrivait :

« A l’éternelle mémoire de Joseph-François-Claude, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, né à Paris le 20 mars 1811. Salué dans son berceau du nom de roi de Rome. A la fleur de son âge, doué de toutes les qualités de l’esprit et du corps, d’une imposante stature, de nobles et agréables traits, d’une grâce exquise de langage, remarquable par son instruction et son aptitude militaire, il fut attaqué d’une cruelle phtisie, et la mort la plus triste l’enleva dans le château des empereurs, à Schönbrunn près de Vienne, le 27 juillet 1832. »

A schönbrunn, au lieu même où Napoléon avait dicté des lois au monde. Naissance glorieuse suivie d’une mort obscure, la destinée du duc de Reichstadt est pitoyable. A peine âgé de trois ans, il fut chassé de sa patrie par la guerre étrangère et grandit sans secousse, sans émotion, tenu en captivité et soigneusement éloigné de tout ce qui pouvait lui rappeler son illustre origine. Il disait un jour à M. de Metternich :  « Nul ne rentre dans son berceau quand il l’a quitté, jusqu’ici c’est l’unique monument de mon histoire »; et il ajoutait avec le pressentiment des malades : « Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre. »

Alfred Spont. »Les grandes infortunes. » Paris, 1897.

Réplique

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Napoléon Premier avait beau être Napoléon, il lui arriva quelquefois de se faire remettre à sa place, surtout par des femmes qui n’avaient pas leur langue dans leur poche.

C’est ainsi qu’un jour, au bal des Tuileries, il aperçut la Duchesse de Fleury, qui n’avait pas froid aux yeux et, s’approchant d’elle, lui dit assez rudement, à sa manière :

Eh bien, Madame, vous aimez toujours les hommes  ?

La belle créature regarda d’un peu haut le petit Corse qui lui parlait sur ce ton-là et répondit, raide comme un coup de cravache :

Oui, Sire, quand ils sont polis !

Et, ce jour-là, ils ne causèrent pas plus avant. La duchesse ne s’était pas relevée de sa révérence que l’Empereur était déjà loin.

« Le Journal amusant. »  Paris, 1932.