Normand

Toast

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toast

Au fond du cœur de tous les Normands, il y a le souvenir de l’Anglais, dont ils ont conservé plus d’un usage, entre autres la coutume du toast, un des triomphes de M. Pouyer-Quertier, un Normand aussi, comme on sait. 

Un érudit de la société nous raconta l’origine de la coutume naturalisée chez nous et l’étymologie du mot. Les Anglais, pour porter la santé de quelqu’un, mettent dans le pot de bière un toast (pain grillé) qui reste au dernier buveur, lequel prononce le speech. A ce propos il rappela la galante anecdote suivante :

Un jour qu’Anne de Boleyn prenait un bain devant les seigneurs de sa suite, ce qui était légèrement shocking, pour une Anglaise, même belle, ceux-ci, pour lui faire leur cour, puisèrent à plein verre dans sa baignoire et burent à sa santé. Un seul gentilhomme, neveu de Buckingham, n’imita pas ses compagnons. On lui en demanda la raison :

— C’est que je me réserve le toast ! dit-il. 

Florian Pharaon.  » Le Figaro. » Paris, 1880. 

Normand versus Normand

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femme-malade

Les Normands n’ont pas cessé de mériter leur légendaire renom de matoiserie. Ils ne peuvent se vaincre qu’entre eux à ce jeu-là. Les journaux de l’Orne nous le prouvent à nouveau par le trait suivant qui est d’hier.

A Domfront, la femme d’un paysan étant gravement malade, l’époux se résigna enfin à convoquer un médecin qui n’était pas de Paris… Le docteur ausculte, palpe, interroge, ne trahit pas ses impressions et, devant la mine résignée du mari, laisse percer quelques inquiétudes sur ses honoraires.

Monsieur, dit le rustique qui a compris, j’ai là dans mon bonnet de nuit cinq louis qui ne doivent rien à personne. Que vous teuiez ou que vous guarissiez ma chère femme, ils sont à vous, à notre prochaine encontre.

Je la guérirai peut-être bien, répond l’autre, dans le meilleur accent du cru.

La malade mourut le lendemain. A quelques jours de là le médecin, sans attendre l’encontre, se présenta au domicile du survivant :

Je viens vous consoler et… me payer… fait il à peine hésitant.

Docteur, répond le rusé compère, je tiendrais ben ma promesse. Mais (et il montrait ses deux fils et son maître valet) ces témoins vous diront comme moi que je ne vous devrais les cent francs que si vous aviez teuié ou guari… ma défunte. Or, vous ne l’avez point teuiée, n’est-il pas certain ?

Et le docteur de répliquer aussitôt :

Je n’avais point dit que je ne la teuiérais point, n’ayant point dit davantage qu’elle mourrait.

Le paysan avait trouvé son maître. Et il le paya… Même, il versa au surplus une bolée de cidre à l’avisé disciple d’Hippocrate.

« Gazette Française. »  Paris, septembre, 1903.

Les deux Gascons et le Normand

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montage_Gavroche

Deux Gascons allaient en pèlerinage. Un Normand, qui se rendait au même terme, s’étant joint à eux dans le chemin, ils firent route ensemble et réunirent même leurs provisions.

Mais à une demi-journée du but de leur voyage, les vivres leur manquèrent, et il ne leur resta plus qu’un peu de farine et de beurre, à peu près ce qu’il en fallait pour faire un petit gâteau. Les deux Gascons , de mauvaise foi, complotèrent de le partager entre eux et d’en frustrer leur camarade, qu’à l’air grossier qu’il avait montré ils se flattaient de duper sans peine.

Il faut que nous prenions notre parti, dit tout haut l’un des Gascons ; ce qui ne peut suffire à la faim de trois personnes peut en rassasier une, et je suis d’avis que le gâteau soit pour un seul. Mais afin de pouvoir le manger sans injustice, voici ce que je propose. Couchons-nous tous trois, faisons chacun un somme, et qu’on adjuge le gâteau à celui qui aura eu le plus beau rêve.

Le camarade, comme on s’en doute bien, applaudit à cette idée. Le Normand même l’approuva et feignit de donner pleinement dans le piège. On fit donc le gâteau; on le mit cuire sous la cendre, et on se coucha. Mais nos Gascons étaient si fatigués qu’involontairement bientôt ils s’endormirent. Le Normand, plus malin qu’il n’en avait l’air, n’épiait que ce moment. Il se leva sans bruit, alla manger le gâteau, et revint se coucher. Cependant un des Gascons s’étant réveillé et ayant appelé ses deux compagnons :

Amis, leur dit-il, écoutez mon rêve. Je me suis vu transporté par deux anges en enfer. Longtemps ils m’ont tenu suspendu sur l’abîme du feu éternel. Là, j’ai vu les tourments des damnés

Et moi, reprit l’autre, j’ai songé que la porte du ciel m’était ouverte: les archanges Michel et Gabriel, après m’avoir enlevé par les airs, m’ont conduit devant le trône de Dieu; j’ai été témoin de sa gloire.

Et alors le songeur commença à dire des merveilles du paradis, comme l’autre en avait dit de l’enfer.

Le Normand, pendant ce temps, quoiqu’il les entendît fort bien, feignait toujours de dormir. Ils vinrent l’éveiller. Lui, affectant l’espèce de saisissement d’un homme qu’on tire subitement d’un profond sommeil, cria avec un ton effrayé :

Qui est là ?

Eh ! ce sont vos compagnons de voyage. Quoi ! vous ne nous connaissez plus ? Allons, levez-vous , et contez-nous votre rêve.

Mon rêve ! Oh ! j’en ai fait un singulier, et dont vous allez bien rire. Tenez, quand je vous ai vus transportés, l’un en paradis, l’autre en enfer, moi j’ai songé que je vous avais perdus et que je ne vous reverrais jamais. Alors je me suis levé, et j’ai été manger le gâteau.

« Les fabliaux du Moyen Age. » Collin de Plancy, Jacques-Albin-Simon, Paris, Périsse frères, 1846.