Odessa

Dix-sept

Publié le

dix-sept

On remarque tous les jours, de quatre à six heures, au bois de Boulogne, une calèche fond olive, doublée de reps blanc, attelée de chevaux gris de fer et portant un jeune monsieur barbu et une jolie dame rose. Il est Romain, elle est Parisienne. Il s’appelle Corradini, elle est née à Saint-Yves. Sur le panneau de la voiture s’étale un immense écusson sur le champ d’azur duquel le chiffre  17  s’enlève en or. L’écu est timbré d’une couronne de comte. M. Corradini est comte romain; mais quelles singulières armes… ce chiffre 17.

Le fait mérite explication, car ce sont là, en effet, des armes à enquérir, s’il en fut jamais ! Du reste, ici nulle indiscrétion, le comte Corradini raconte son histoire à tout le monde, et lorsque l’autre soir on lui dit qu’il y avait là un chroniqueur, il s’écria: «Tanto meglio ! »    

Donc voici pour ce 17. Le père du comte était arrivé de son village à Rome, à l’âge de 17 ans et à la tête de 17 baïoques, un peu moins d’un franc. Il s’était d’abord fait garçon de café, puis commissionnaire, puis cicérone pour les étrangers. Ayant réussi à amasser 1,700 scudi, il ouvrit un petit café. Il le vendit 17,000 et fonda un hôtel qu’il exploita pendant 17 ans. Après quoi il se fit marchand de grains, accomplit 17 voyages en Orient pour son commerce et fit, pendant une nouvelle période de 17 ans, une fortune colossale, à la suite de laquelle il s’était retiré à Odessa.

Ayant remarqué de bonne heure l’influence du chiffre 17 sur sa destinée, il s’était bientôt étudié à l’appliquer sans cesse. Il entreprenait ses plus fortes affaires, ses voyages, le 17 du mois; il eut 17 navires; il acheta 17 palazzi ou maisons, etc. Il était persuadé qu’il vivrait jusqu’à l’époque où le nombre 17 viendrait dans le total de ses années. Chose étrange, il est mort il y a dix-huit mois, juste le jour où il entrait dans sa 77ème année… Il laissait 17 millions à ses trois enfants, s’étant depuis dix ans appliqué à n’en pas gagner un de plus, comme à n’en pas avoir un de moins.

Son fils aîné a acheté la noblesse romaine, pour avoir un prétexte à étaler des armoiries, dont il a demandé la composition à l’institut héraldique de Saint-Luc, n’ayant en vue que la célébration du fameux chiffre. Essayant d’hériter des chances protectrices de son père, il a cherché à Paris une jeune personne de 17 ans, et l’a épousée le 17 décembre dernier, afin d’avoir tout au moins un 17 dans l’année. Il a longtemps fouillé les Champs-Elysées pour trouver un emplacement où son hôtel à bâtir put porter le n° 17; il l’a trouvé rue des Vignes, presque en face de la jolie résidence de mademoiselle Judith. Enfin, s’obstinant dans la poursuite de cette bonne fortune qui lui semble faire partie de son héritage, il a, toutes les semaines, 17 amis à dîner, et il souscrit d’avance, pour sa femme et pour lui, à ne pas vivre au delà de 77 ans…

« La Féérie illustrée. » Dutertre, Paris, 1859.

Il ne s’est rien passé dans la nuit du 4 août

Publié le Mis à jour le

comete-embrassades

Alors que la nuit du 4 août 1789 vit l’abolition des privilèges, celle du 4 août 1936 ne vit rien se produire de sensationnel. Bien que les comètes aient « mauvais œil », du moins selon les croyances populaires, celle du 4 août 1936 est passée impunément tout près de la Terre, à peine à 26 millions de kilomètres. A la vérité, personne, cette fois, n’eut peur, et l’époque n’est plus où les comètes étaient considérées comme de sinistres présages de cataclysmes, de morts subites de personnages illustres, d’épidémies, de guerre, et même de la fin du monde !

Donc, cette comète Peltier, ainsi nommée du nom de l’astronome amateur américain qui l’a retrouvée et signalée au début de cette année, ne nous a apporté aucune des catastrophes redoutées. A moins qu’on ne lui attribue la guerre civile d’Espagne, ou le triste été que nous subissons. Le 8 juillet, elle est passée à son périhélie, c’est-à-dire au point de son parcours le plus rapproché du soleil, et l’autre nuit, celle du 4 août, elle était donc à sa plus courte distance de notre monde, c’est-à-dire qu’à part la lune elle était l’astre le plus rapproché de nous. On ne l’avait pas vue depuis Clovis, ce qui n’est rien d’ailleurs à côté de sa révolution autour du soleil qui dure quarante-cinq siècles !

comète-1843

En tous cas, sa queue n’a pas balayé la Terre ! Les humains ont eu moins peur qu’en 1910, où l’idée de la fin du monde s’était terriblement ancrée dans l’esprit de beaucoup de gens. Une inquiétude singulière s’était manifestée, surtout en Hongrie, où plusieurs personnes mirent fin à leurs jours pour ne plus vivre dans l’angoisse.

« Je me suicide avant d’être tué, écrivait un Hongrois, je crains la mort apportée par un astre !« 

La panique fut d’ailleurs telle en Hongrie, que les instituteurs et les prêtres durent multiplier les conférences pour rassurer le peuple. Beaucoup pour faire bombance jusqu’à leur dernière heure, avaient vendu tout ce qu’ils possédaient, tant ils étaient certains de mourir le 18 mai, jour où le phénomène se manifesta. D’autres se jetèrent dans des puits, non sans avoir la précaution d’enfouir dans leurs poches, tout leur argent. Près de Trèves, en Allemagne, une mère devenue folle de terreur, noya son bébé, tandis qu’à Moscou les trois quarts des gens semblaient avoir été gagnés par la folie. Une grande dame jugea bon de s’adonner à l’alcoolisme pour ne rien « ressentir ». A Odessa des prières eurent lieu dans toutes les églises, pour supplier le ciel d’épargner le cataclysme à la Russie.

comète.

C’était la fameuse comète de Halley, visible tous les 76 ans. qui avait provoqué une telle alarme, et qui, d’après certains, annonça la mort du roi d’Angleterre Edouard VII.

La première fois qu’on l’observa, ce fut en 837. Lorsqu’elle apparut dans le ciel. l’Empereur Louis le Débonnaire, affolé, appela son « astronome » qui lui annonça un changement de règne et la mort prochaine d’un prince. Le fils de Charlemagne, qui en avait conclu que sa propre vie était en jeu se livra à la prière et au jeûne. Il devait mourir trois ans plus tard.

Ce fut la même comète qui se manifesta en 1066, lors du débarquement des Normands en Angleterre. Les chroniqueurs prétendirent qu’elle servit de guide aux envahisseurs. A Bayeux, on voit une tapisserie attribuée à la femme de Guillaume le Conquérant où est représenté le roi Harold entouré de ses sujets tournant les yeux vers le ciel et levant les bras vers l’étoile fatale annonçant la bataille d’Hastings.

En 1264, la terreur provoquée par la comète ne contribua pas peu à la mort du pape Urbain IV et en 1456 le pape Calixte III lança l’anathème sur la comète et les Turcs ennemis de la Chrétienté qui assiégeaient Belgrade. Le pontife avait prescrit des prières spéciales, et c’est de cette époque que date l’Angélus de Midi.

comète-1682

« Voilà mes destinées qui m’appellent ! » s’était écrié Charles Quint en 1531. lorsque la comète qu’Halley devait si bien observer plus tard se signala à nouveau. Celui qu’on put un moment considérer comme le maître du monde abdiqua, et ayant pris la bure monacale pour remplacer sa pourpre impériale, il se retira au monastère de Yuste.

Au printemps de 1773, le bruit s’était répandu qu’une comète devait bientôt se trouver sur le chemin de la Terre, la heurter, et infailliblement la broyer. L’alarme fut vive, notamment à Paris bien que l’astronome Lalande s’efforçât de rassurer la population et malgré les railleries de Voltaire dont on se rappelle la strophe :

Comète que l’on craint à l’égal du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la Terre
Dans un ellipse immense achevez votre cours.
Remontez, descendez près de l’astre des jours,
Lancez vos feux, volez, et revenant, sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Déjà Molière par la bouche de Trissotin n’avait-il pas évoqué la frayeur qui causaient les terribles nébuleuses :

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle !
Un monde près de nous a passé tout au long
Et chu au travers de notre tourbillon,
Et s’il eut en chemin rencontré notre Terre
Elle eut été brisée en morceaux comme verre !

Presque toujours l’annonce de ces phénomènes célestes jetait les peureux dans les monastères ou les poussaient à léguer leurs fortunes aux moines.

cometa-orientalis

Comme une humble servante, Catherine de Médicis allait consulter l’astrologue Ruggieri sur l’influence que les astres voyageurs pouvaient exercer sur l’avenir de ses fils.

Cependant, « les Filles de l’espace » sont quelquefois bienveillantes : la comète de 1811 coïncida avec de merveilleuses récoltes et surtout des vendanges prodigieuses.

H. Cossira.« Le Monde illustré. » juin 1936.