onomatomanie

Onomatomanie

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Le désespéré de Gustave Courbet
Le désespéré de Gustave Courbet

Qui n’a été dans sa vie tourmenté, presque obsédé, par un air qui revient sans cesse dans la tête Ou par un mot qui se présente constamment sur les lèvres ? L’air et le mot vous abandonnent un beau matin et l’on n’y pense plus. Quelquefois c’est le contraire: on court après un mot qui vous fuit toujours. On le retrouve un beau soir et c’est encore fini.

Mais, paraît-il, cette préoccupation du mot n’est pas toujours si innocente; chez certains sujets, elle finit par amener des troubles bizarres, sur lesquels M. le professeur Charcot et M. le docteur Magnan viennent d’appeler l’attention. Ils donnent à ces troubles qui peuvent prendre place dans l’échelle des dégénérescences mentales le nom caractéristique d’onomatomanie. C’est la manie du mot. L’individu est en proie à une véritable obsession qui se traduit par une angoisse, un tourment implacable, et finalement par de véritables crises nerveuses.

M. Charcot nous a raconté lui-même les faits suivants:

Un jour, un monsieur âgé de soixante ans se promène dans l’avenue des Champs-Elysées; il y rencontre une personne qu’il avait connue pendant un voyage à Rome, il s’arrête, cause avec elle et, après l’avoir quittée, il cherche à se souvenir de son nom. Peine inutile. Il essaie de penser à autre chose, mais, loin d’y parvenir, il est poursuivi par le besoin de retrouver le nom; il n’a plus que cela en tête.

Obsédé, il finit par éprouver un véritable malaise; il se sent oppressé, serré à l’estomac. Son visage se couvre de sueur; ses mains sont froides et, craignant de s’évanouir, il s’empresse de retourner chez lui, se lamentant, se désolant et parcourant à grands pas son appartement dans un état d’angoisse extrême. A partir de ce jour, M. S … fut très souvent en butte à l’obsession du mot.

Il a fini par imaginer un stratagème qui le calme. Dès qu’il a vu une personne, il s’empresse d’écrire son nom sur un feuillet de papier et, au besoin, il consulte son mémorandum. Mais il est constamment sur le qui-vive, toujours préoccupé du nom et du prénom des personnes avec qui le hasard le met en relations, cochers, marchands, fournisseurs. Il lui faut des noms à tout prix. Aussi le trouble psychique, loin de se limiter, a pris de l’extension, et M. S … est poussé à demander le nom d’inconnus, de gens qu’il rencontre dans la rue, de personnes qui passent en voiture, de voyageurs que contient un train de chemin de fer qui siffle devant lui. L’impossibilité de satisfaire ce désir le rend malade, puis furieux. II est obligé aujourd’hui de s’en aller dans les rues les yeux baissés, de ne regarder personne et même de se confiner dans son appartement. C’est la folie du mot.

La Revue des journaux et des livres.  Paris, 1885.