oraison funèbre

Les morts qui vont trop vite

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Les nécrologies prématurées ne sont pas rares. Par ce temps de reportage à outrance, il est probable qu’elles se multiplieront. Il suffit de s’entendre et de considérer les nouvelles de la dernière heure comme étant simplement des nouvelles de l’avant-dernière…

Mark Twain connut les honneurs de l’oraison funèbre « anthume », comme disait Allais. Il écrivit à son Bossuet que la nouvelle de sa mort était un peu exagérée. Lord Brougham, lui, avait fait annoncer son décès, pour connaître l’opinion de ses contemporains à son sujet. Il fut déçu. Monseigneur Strossmayer, le célèbre prélat, félicité lui-même le correspondant de notre confrère Le Temps pour la très aimable nécrologie qu’il avait publiée sur lui. L’amiral Rodjestvensky, M. de Nelidoff furent enterrés deux mois trop tôt par les journaux anglais, y compris le Times.

Pareille mésaventure arriva récemment à un de nos plus spirituels doyens, Emile Blavet, qui put dire, lui aussi, avec le personnage de Corneille :

Les gens que vous tuez se portent assez bien !

« Excelsior : journal quotidien : informations, littérature, sciences, arts, sports, théâtre, élégances. »  Paris, 1910.
Illustration : Jean Hélion.

A propos d’asperges

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Une anecdote pour montrer jusqu’à quel degré de passion peut être poussée la gourmandise pour ce légume extraordinaire.

Fontenelle adorait les asperges, mais seulement a l’huile, Le cardinal D…, lui, en raffolait, mais seulement à la sauce blanche.

Or, un jour, madame de Tencin avait invité les deux amis à manger chez elle les bienheureuses asperges. C’était au début de la saison, la première récolte de l’année, peut-être. Le cuisinier avait donc reçu l’ordre de traiter impartialement les deux gastronomies opposées et de préparer une moitié des asperges à la sauce blanche, l’autre moitié à l’huile.

Tout à coup, on vient annoncer à madame de Tencin une fâcheuse nouvelle.

Le cardinal D… est mort !
— Mort ! s’écrie l’amphitryonne atterrée.
— Mort! répète Fontenelle. En êtes-vous bien sûr ?
— Hélas ! monsieur, cela ne saurait faire de doute.
— Alors, il ne viendra pas dîner ce soir ?
— Certainement non, monsieur !

Fontenelle bondit jusqu’à la porte, l’ouvre toute grande et crie au cuisinier d’une vqix formidable :

Jean ! Toutes les asperges à l’huile !

Le cardinal D… n’eut d’autre oraison funèbre de la part de Fontenelle.

« La Revue des livres. »  Paris, 1887.