Panthéon

Cendres perdues

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pantheonQuand on est mort, c’est pour longtemps, disait un proverbe fort judicieux. Il paraît que ce n’est pas toujours vrai. Je n’en veux pour preuve que les mésaventures posthumes de ce pauvre Lepeletier de Saint-Fargeau, le célèbre conventionnel dont on ne sait plus au juste où sont les cendres et dont le cercueil est recherché comme un objet perdu. C’est à peu près la répétition de ce qui arriva naguère à Jean-Jacques Rousseau. 

Avec une différence, cependant. C’est que pour Jean-Jacques, on savait où était le cercueil. Toute la question était de savoir si les cendres s’y trouvaient encore. Pour Lepeletier ce Saint-Fargeau, le cas est plus compliqué. On l’avait, à sa mort, solennellement transporté au Panthéon. Il en fut délogé après le 9 Thermidor, et sa famille l’enterra dans sa propriété du lac Saint-Fargeau. Mais, les propriétés, pas plus que les propriétaires, ne sont éternelles. Celle-là fut vendue, puis transformée en un bal public. 

Les restes de Lepeletier furent alors juges très encombrants. On déterra le cercueil dont les planches s’en allèrent en poussière : on mit les cendres dans une petite boîte. Qu’est devenue cette boîte ? C’est ce qu’on recherche actuellement. Et si on la retrouve, que contiendra-t-elle, au juste ?

Tout cela prouve, une fois de plus le néant et la vanité des honneurs. C’est le Panthéon qui a valu tous ces ennuis au pauvre Lepeletier, et il serait aujourd’hui un mort comme les autres, à l’abri des tracas et des misères, s’il avait eu la chance d’être enterré dans quelque humble cimetière de campagne, bien retiré et bien tranquille… 

Emmanuel Arène, 1901.
Illustration : Edouard Cortes.

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Pierre François Gossin, le résigné

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Rien ne prédisposait à une mort violente et infamante le sieur Pierre François Gossin, honnête bourgeois lorrain né à Souilly le 20 mai 1754. Gossin est fils d’un procureur à la chambre des monnaies de Metz: lui-même lieutenant général civil et criminel de Bar-le-Duc, il est plus habitué à poursuivre des coupables qu’à subir des sentences.

Mais le tourbillon de la Révolution va en décider autrement. Elu député du tiers aux états généraux, Pierre François Gossin devient un personnage public qui prend part à des réformes importantes: rapporteur du comité chargé de diviser la France en départements, il est aussi l’auteur d’un rapport sur l’organisation des Archives nationales et l’un des orateurs à demander la création d’un jury populaire en matière criminelle. Enfin, c’est sur la proposition du député Gossin que les restes mortels de Voltaire sont portés au Panthéon.

Son mandat prend fin avec la Constituante, le 30 septembre 1791, et le citoyen Gossin rentre en Lorraine où il vient d’être élu procureur-syndic de la Meuse. Hélas, les Prussiens envahissent la contrée; Gossin conserve ses fonctions, obéissant ainsi aux ordres du duc de Brunswick, l’ennemi juré de la Révolution. Après la retraite des envahisseurs, difficile d’expliquer ce revirement tactique aux membres de la Convention… Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, l’ancien constituant est condamné à mort le 4 thermidor an II (22 juillet 1794).

Le lendemain, il est dans la cour de la prison avec ses codétenus, qui montent l’un après l’autre dans la charrette fatale. Et là, il se produit un extraordinaire coup du sort, tel qu’aucun prisonnier ne pouvait l’espérer : Gossin est oublié dans l’appel des condamnés à mort ! Il a la vie sauve et, mieux encore, personne ne fait attention à lui : quand les portes s’ouvrent devant le convoi, il sort aussi, libre comme l’air !

Gossin alors a quarante ans, le voici lâché dans une grande ville pleine de cachettes, une chance unique s’offre à lui de détaler pour sauver sa tête ! Résignation ? Sens du devoir d’un ancien magistrat ? L’évadé suit à pied la charrette jusqu’à la guillotine et monte sur l’échafaud.

« La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire. » Bruno Fuligni, Les Arènes, 2012.