Paris

La conversation à Paris

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conversationToutes les fois qu’on voudra peindre Paris, à quelque point de vue que ce soit, il faudra, bon gré mal gré, raconter ses conversations, car sa vie s’y reflète tout entière, depuis ses meilleures aspirations jusqu’à ses plus mesquines vanités. Paris parle de tout ce qu’il sait, voire même, et toujours avec un aplomb égal, de ce qu’il ne sait pas.

Dans ses causeries journalières, l’histoire du monde entier, rapetissée à l’usage des salons, se discute avec une dextérité qu’on ne retrouve en aucun autre pays, tandis que des commérages d’intérieur, grossis outre mesure pour l’exportation, s’élaborent pour ébahissement de l’étranger.

Mais l’art de la conversation parisienne consiste à être également à l’aise dans le grand et dans le petit. A y regarder de près, on trouverait peut-être que cet art du causeur parisien réside principalement dans une confiance imperturbable en sa propre habileté, pour se tirer, le cas échéant, d’un mauvais pas. On se lance sans crainte quand on se sent la retraite assurée, et l’on ne doute de rien quand on ne doute jamais de soi.

Mais plus encore que sur lui-même, le causeur parisien compte sur son public. II sait bien qu’on ne lui fera dire, en somme, que ce qu’il voudra et qu’on ne lui demandera pas compte de ses assertions, pourvu qu’elles aient fait bonne figure. Le secret de plaire dans les conversations est de ne pas trop expliquer les choses. C’est là une maxime dont la société parisienne est imbue, el qui vient merveilleusement en aide aux gens qui ne comprennent pas très bien eux-mêmes ce qu’ils disent.

On a remarqué que d’autres pays ont produit, par exception, d’admirables causeurs, mais qu’à la France seule, il avait été donné de posséder jusqu’ici une médiocrité brillante. Tout le monde y cause bien, à ce que prétendent les étrangers. Ne serait-ce pas un peu parce qu’il y est plus facile qu’ailleurs de bien causer ? Sur cette glace unie et brillante qu’on nomme la conversation, chacun glisse rapidement à son tour, et pourvu qu’il n’y fasse ni trou, ni chute, pourvu qu’il conserve gracieusement l’équilibre, on s’inquiète peu de savoir si celle surface polie recouvre des sources vives d’intelligence ou les stagnantes profondeurs de la sottise.

Chacun se lance à son tour, sans méfiance de lui-même, sans respect pour les autres; il ne s’agit que d’une chose, c’est de n’être pas trop lourd.

« Le conteur vaudois. » 1863.

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Woferl

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mozart

Nous avons célébré Don Juan, chef-d’oeuvre de Mozart, le grand Mozart !… Les Allemands ne diront plus que nous sommes les ennemis systématiques de leurs hommes de génie.Si quelques braillards n’ont pas voulu entendre Lohengrin il y a quelques mois, c’est que, en France, on avait des sujets de rancune contre Wagner. Pour Mozart, c’est autre chose. Unanimement on a acclamé sa mémoire et tressé les couronnes de son apothéose.

Mozart, tout petit, était un enfant prodige, il était célèbre et jouait du violon en virtuose à l’âge où les autres enfants savent à peine travailler. Toute son enfance abonde en détails charmants et en adorables gentillesses. M’aimez-vous ? telle était la principale question qu’il posait instinctivement à tous ceux qui l’approchaient. Sa grande préoccupation, indépendamment de son art, était d’être aimé, aimé de tous.

Quand par hasard on le trouvait recueilli, le front penché sur sa petite main et qu’on lui demandait : 

 Que fais-tu là, Woferl ? (abréviatif de Wolfgang).
— Je compose, répondait-il.

Le fait est qu’à six ans il avait déjà écrit un concerto. C’est alors que son père Léopold Mozart entreprit avec lui et sa soeur, Marie-Anne (Nannerl), plus âgée de trois ou quatre ans, et déjà artiste elle-même, une tournée qui les conduisit d’abord à Munich, puis à Vienne. C’est là que Woferl, mandé à la cour, « mangea l’impératrice de caresses, » et réciproquement. Il paraît même que l’accueil de l’impératrice fit tant d’impression sur Woferl, qu’il proposa d’épouser la souveraine, séance tenante. 

 Mais pourquoi veux-tu m’épouser, demanda l’impératrice, prévenue de ce désir.
— Par reconnaissance, répondit l’enfant prodige.

A Paris, la famille Mozart s’acquit, dès son arrivée, la protection de Grimm. Là aussi Woferl reçut maintes caresses.

Mmes Adélaïde et Victoire, soeurs de Louis XV, en raffolaient. Dans la nuit du nouvel an, la famille Mozart fut admise au grand couvert et prit place à la table royale. Woferl était à côté de la reine, et, entre deux friandises, il lui mangeait les mains.

Il paraît que Mme de Pompadour à laquelle la famille Mozart fut présentée, dans le même temps, n’en usa pas avec autant de familiarité. Woferl avait fait mine d’embrasser la favorite. Elle s’y refusa. 

 Qui donc est-elle ? demanda l’enfant à son père. Elle a refusé de m’embrasser, moi qui ai embrassé l’impératrice.

Léopold Mozart père notait fidèlement ses impressions de voyage. « Les femmes sont-elles belles à Paris ? écrivait-il. Impossible de vous le dire, car elles sont peintes comme des poupées de Nuremberg, et tellement défigurées par leurs dégoûtants artifices qu’une femme naturellement belle serait méconnaissable aux yeux d’un honnête Allemand.»

Gazette parisienne, 1887.

Les hydres du ministère

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fonctionnaire

En 1848, dans les premiers temps de son séjour à Paris, celui qui fut plus tard Napoléon III, habitait la rue du Mont-Thabor.

De ses fenêtres, il plongeait sur les bureaux du ministère des Finances. Il était surtout frappé de la régularité avec laquelle les employés roulaient des cigarettes, les allumaient et lisaient leur journal.

Devenu empereur, le prince se rappela son observation et manda aux Tuileries un haut fonctionnaire auquel il dit :

Voilà ce que j’ai vu jadis, et je parie que cela se passe encore ainsi. Faites une enquête, et vous constaterez que ces flâneries résultent du trop grand nombre d’employés.

Cinq jours après, 190 bureaucrates étaient remerciés.

Six jours après, des mêmes fenêtres de la rue du Mont-Thabor, le haut fonctionnaire constatait que l’on y roulait autant de cigarettes et qu’on lisait un peu plus de journaux.

« Figaro. » Paris1878

Un gentleman

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walter-sickert

Walter Sickert, ce peintre anglais dont on aime, à Londres et à Paris, les nus, les rues, les music-halls et les intérieurs, était attablé l’autre jour dans un café de Dieppe.

Un Américain entre, qui lui demande où sont les W-C. Sickert (il était en compagnie d’une dame) estime inconvenante la question. Un instant il hésite à répondre. Enfin il répond : 

Prenez ce couloir, tournez à gauche, montez trois marches, tournez à droite. Vous aurez devant vous deux portes à panneaux de verre dépoli. Sur l’une vous lirez : Gentlemen… Vous entrerez quand même. 

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, 1921.

Le chevrier à Paris

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chevrier

Son troupeau d’une dizaine de têtes, était autrefois la poésie de Paris. Poésie pastorale et naïve que rythmaient les notes d’un flûteau rudimentaire.  

Mais, alors, la circulation acceptait encore d’être, un instant, paralysée par les jolies bêtes, capricieuses et lasses d’une longue randonnée. L’appel du chevrier n’était pas couvert par mille autres bruits plus directs. Dans leurs yeux dorés, les chèvres portaient le reflet du soleil. Majestueuses et dédaigneuses à la. fois, elles acceptaient cependant les offrandes des Parisiens, grands et petits. Leurs caresses aussi. 

Connaissant le parcours, elles n’omettaient jamais de quémander jusque sur le seuil des portes tout ce que, honnêtement, une chèvre peut digérer. Au hasard des haltes, le chevrier s’accroupissait près de l’une de ses bêtes, pour traire dans le récipient qu’un enfant lui apportait le lait crémeux, fleurant bon l’étable. Pour les petits, c’était la friandise attendue chaque semaine, et aussi la récompense remise en question toutes les fois qu’il s’agissait d’obéissance et de sagesse. 

… Aujourd’hui, victime d’un modernisme barbare, le chevrier n’est plus qu’un pèlerin qui promène au hasard des rues trois ou quatre chèvres, qu’un chien n’a plus aucune peine à maintenir dans le droit chemin : celui des piétons. 

Parmi tant d’autres, impératifs, stridents, son appel nostalgique se meurt comme la poésie qu’il évoquait. Et les enfants d’aujourd’hui n’imaginent pas que le chevrier pourrait tirer du lait de ces bêtes efflanquées, apeurées, asservies. Pour eux, le lait ne saurait être qu’un liquide pasteurisé que l’on trouve chez un crémier. 

Seuls, les yeux d’or des chèvres sont encore pleins du soleil de leur campagne natale. C’est peut-être autant pour garder ce reflet au fond de leurs prunelles que pour reposer leurs membres endoloris qu’on les voit endormies au détour d’une rue; tandis que le chevrier s’efforce en vain sur son flûteau de ressusciter l’époque déjà lointaine, hélas ! où il n’était pas encore un « type parisien », mais une sorte de « mage » conduisant vers la crèche divine l’hommage de sa jeunesse et de son troupeau. 

Geo Duvic.  « L’Intransigeant. » Paris, 1934.

Miss France, miss Europe, miss Paris, miss Univers…

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miss

Toutes ces reines de beauté qui brillent sur Paris nous ahurissent un peu, tant par leur nombre que par leur éclat séducteur… Tâchons de rassembler nos idées. 

Miss Russie, qui n’est autre que Mlle Marina Chaliapine, fille de l’illustre chanteur, n’a  pas été classée. Miss France (c’est-à-dire Mlle Jeanne Juilla, couturière à Agen), qui fut tout d’abord miss Gascogne, a été, le 5 février, élue miss Europe entre seize candidates toutes plus jolies les unes que les autres. Les deux rivales les plus redoutables, miss Allemagne et miss Autriche, lui ont tout de même donné le baiser de paix après sa victoire, et ne l’ont pas mordue. C’est très gentil de leur part, et les nations devraient bien en faire autant 

Dans un autre rayon parallèle, mais, différent, nous avons compati aux infortunes de cette pauvre miss Paris, Mlle Ortmans, à qui on a retiré son titre quand on a appris qu’elle n’était pas née à Paris, mais à Roubaix. Quelle aventure !… Pourvu qu’on ne découvre pas maintenant, que miss France est née à Zurich ou à Blankenberghe et qu’on ne s’aperçoive pas, le jour du scrutin final, que l’élue « miss Terre » tombe de la lune ! Ce serait désastreux… 

Un championnat de  beauté, cela n’a l’air de rien, mais c’est diablement-compliqué à organiser… surtout quand la concurrence s’en mêle. L’an dernier, par exemple, il y eut deux « miss Univers » sur la planète. 

La première, Dorothy Goft, d’abord miss Nouvelle-Orléans, et bientôt devenue miss America, fut élue miss Univers à Galveston en août 1930. L’autre, la senorita Yolanda Pereira de Rio-Grande-do-Sul, après avoir été miss Brésil pour commencer, reçut elle aussi en septembre 1930 au tournoi international de Rio-de-Janeiro, le titre glorieux de miss Univers. Laquelle des deux était la bonne ? On n’a jamais su… Nul ne peut d’ailleurs s’arroger le monopole de beauté : dans le dernier des villages vous trouverez au moins une Jouvencelle qui se croit ou qui est proclamée par ses voisins la plus belle fille du monde entier. Et des « miss Univers » on pourrait facilement en recruter 500.000. 

La première de toutes, chronologiquement, fut Vénus lorsqu’elle gagna sur Junon et Minerve la pomme d’or du berger Pâris. Ce qui nous prouve que la coutume des tournois de beauté remonte aux temps les plus anciens. Le vieil Homère en parle souvent, et ceux que Kypselos de Corinthe institua en Grèce 700 ans avant notre ère furent aussi fameux, aussi âprement disputés que celui de Galveston au XXe siècle. 

« Ric et Rac. » Paris/Clermont-Ferrand, 1931.

Einstein et le petit violoniste 

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yehudi-menuhin

Le monde musical allemand est dans l’enthousiasme. Un jeune garçon de douze ans, Jehudi Menuhin, s’est révélé prodigieux violoniste.  

Ce wunderkind a exécuté dernièrement à Berlin trois concertos des trois grands B (Bach, Beethoven et Brahms) avec une telle maîtrise que le public lui a fait une immense ovation. L’orchestre était dirigé par Bruno Walter, un des plus célèbres Kapellmeister d’Allemagne.

Albert Einstein, qui était dans la salle, tint à féliciter le petit virtuose : 

« Mon cher petit, lui dit-il, les larmes aux yeux, voilà bien, des années que je n’ai pas éprouvé une émotion semblable à celle que vous m’avez donnée aujourd’hui. » 

A l’Opéra de Dresde, Jehudi Menuhin a remporté un succès aussi vif qu’à Berlin. Nous aurons bientôt, paraît-il le plaisir de l’entendre à Paris. Cet enfant est nè à San-Francisco. Ses parents, qui l’accompagnent en Europe, sont des israélites de modeste origine qui ont émigré de Palestine aux Etats Unis. Comme on leur demandait de qui leur fils pouvait bien avoir hérité ce génie musical, ils répondirent que son grand-père était un rabbi de la secte des Hassidistes, et que sa ferveur religieuse était peut-être à l’origine de cette précocité, musicale du petit-fils.

« L’Européen. » Paris, 1929.