Paris

Odeurs de Paris

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maurice-falliesLa Commission des « odeurs de Paris » vient de donner ses conclusions, ce qui est très gentil de sa part, car on ne les attendait pas avant un ou deux ans d’ici. Il est vrai que ces conclusions ne sont pas très agréables pour nous, mais tant pis Cela nous apprendra à être curieux. Nous avions voulu savoir ce qui sentait mauvais à Paris : la Commission nous répond que ce sont les Parisiens. Voilà qui va bien nous poser dans le monde !

En vain, a-t-on fait timidement observer, que toutes ces usines, tous ces dépotoirs installés dans la banlieue ne sentaient pas précisément la bergamote, et que peut-être bien la mauvaise odeur venait de là. La Commission a péremptoirement répondu que, sans la, proximité de Paris, ces dépotoirs seraient, au contraire, des lieux de délices : on aurait pu y installer des stations d’été où les étrangers seraient venus en foule. Quant aux usines, c’est Paris qui les gêne et les empêche dé se développer. C’est ainsi qu’on avait installé à nos portes une fabrique de viande pourrie où l’on confectionnait des asticots. Ces asticots, on peut le croire, ne sentaient pas très bon. Il a été reconnu, après enquête, que c’est qu’ils étaient incommodés par le voisinage des Parisiens. 

La situation est donc délicate, car comment éloigner les Parisiens de Paris ? Il y en a, en ce moment, beaucoup d’absents, qui doivent, vraisemblablement, empoisonner les villes d’eaux ou les montagnes. Mais, à l’automne, ils vont rentrer, et alors comment ferons-nous ? Déjà, on a dit, depuis bien longtemps, qu’à Paris les maisons empêchaient de voir la ville. Si, à leur tour, les habitants deviennent une gêne, cela ne va pas être très commode.

On ne pouvait pourtant pas reprocher à ces pauvres Parisiens d’être encombrants, et c’était bien la peine de faire venir leurs romanciers, leurs poètes, leurs auteurs, leurs acteurs, leurs académiciens, leurs ministres, tous leurs grands hommes de province !

« La Joie de la maison. » Paris, 1896.
Peinture : Maurice Fallies.

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Le général Tom Pouce à Bade

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Phineas Taylor Barnum et Charles Stratton

Le général Tom Pouce qui va arriver à Bade est bien réellement, dit le programme que nous avons sous les yeux, celui qui, il y a douze ans, fut couvert de caresses et de baisers par les plus jolies femmes de Paris, et qui fut reçu par le roi Louis-Philippe et la famille royale. 

Il paraît effectivement que le doute n’est pas possible, car plusieurs personnes qui l’ont visité alors, l’ont parfaitement reconnu sur les photographies qui sont exposées à la librairie des Demoiselles Marx. Son esprit et son intelligence seuls ont grandi depuis cette époque, car sa taille n’a pas dépassé trente et un pouces anglais (quatre-vingts centimètres), et il ne pèse que vingt-neuf livres (quatorze kg).  

Laissons, du reste, parler le Times, qui vient de rendre compte de l’exhibition du général Tom Pouce dans l’Alhambra de Londres : 

« Le général Tom Pouce, cet ancien favori du public, a reparu lundi dernier, 24 juillet, et a reçu l’accueil le plus cordial. Ce petit héros à grand renom , preuve évidente du peu de matière qu’il faut pour loger une individualité humaine, revient à nous sans que le temps ait ajouté une ride à son front, ni la centième partie d’un pouce à sa taille. Il est toujours plein d’esprit, de vivacité, et ses proportions parfaites n’ont point été altérées. Il a ajouté à ses mérites un talent mimique dans le genre de la célèbre artiste Barney Williams, et ses chants sont remarquables par l’expression et l’intelligence. Son aplomb  et ses reparties heureuses sont depuis longtemps appréciées par ceux qui le connaissent, et ceux qui ne le connaissent pas, n’ont rien à craindre de son aspect qui est très agréable. »

Voici quelques détails que nous pouvons donner comme authentiques : 

Le petit général mignon, ou gentilhomme en miniature, comme l’ont fait surnommer ses heureuses proportions et ses gracieuses manières, est né dans les Etats-Unis d’Amérique, en la ville de Bridefort. A peu près comme le petit Poucet, avec cette différence que l’un est le héros d’un conte et que l’autre est une réalité, Charles Stratton cessa de croître dès l’âge d’un an et fut un sujet d’alarmes pour une famille presque pauvre qui lui dut plus tard sa fortune. 

En 1843, le célèbre Barnum, le Roi de la réclame, si connu par ses exploitations artistiques et son voyage en Amérique avec Jenny Lind, découvrit ce petit personnage et l’ajouta à son musée de New York, où des milliers de visiteurs s’extasièrent devant le plus petit être humain qui fut jamais. 

En 1844, Barnum l’amena à Londres avec sa famille. 

Le général parut trois fois devant Sa Majesté la reine Victoria et la famille royale. Plus de 600,000 personnes l’ont visité dans la salle égyptienne, à Piccadilly. 

En 1846, il visita, comme nous l’avons déjà dit, Paris, où son succès fut colossal. On l’a vu dans la salle des concerts Musard (rue Vivienne). 

Il joua le petit Poucet au Vaudeville, avec Mme Lagrange, dont nous avons dernièrement admiré la grâce et le talent dans le rôle de la marquise d’O, et qui, alors âgée de sept ou huit ans, jouait le rôle d’un petit frère du petit Poucet et chantait très gracieusement une petite romance, dans la petite pièce faite tout exprès pour notre petite célébrité. Tom Pouce eut l’honneur de visiter une foule de princes de tout rang, et fut comblé de cadeaux par les plus illustres personnages de notre temps (le programme annonce qu’on nous fera voir ceux qu’il tient des têtes couronnées). 

En 1847, Barnum et lui retournèrent en Amérique en emportant chacun 600,000 fr. Après avoir visité Cuba et le Canada, ils revinrent, en 1857, en Angleterre. 

Le général Tom Pouce n’a jamais mis le pied sur le sol germanique. Pour la première fois, dans sa vie, il vient en Allemagne. Les repoussantes petites individualités qui se sont parées de son nom et de son titre pour tromper le public, n’étaient que de mauvaises contrefaçons de cette petite monnaie humaine. 

Le célèbre Barnum, qui l’a toujours dirigé, l’accompagne dans ce rapide tour sur le continent. Nous disons rapide, car, si nous en croyons les journaux de Londres, dès le commencement de 1859, le général aurait l’intention de regagner son pays natal, de rentrer dans la vie privée et de se livrer à la pêche à la ligne comme un simple particulier. 

Sa suite, pendant son voyage, se compose de quatorze personnes. Son équipage est le plus petit du monde. 

« Journal littéraire et artistique de la Forêt Noire et de la vallée du Rhin. » 1858.

Pavés parisiens

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moyen-ageFrançois Myron bouleversa le vieux Paris de Philippe-Auguste pour l’embellir et le rendre prospère. Il jouissait d’une grande popularité; parce que, tout en étant lieutenant civil et prévôt des marchands. Il était en même temps le type le plus remarquable du bourgeois de Paris dans la plus large acception du mot.

François Myron rendit célèbre dans l’histoire de Paris un nom qu’illustra encore après lui son neveu, prévôt des Marchands sous Louis XIII. C’est Robert Myron, qui fit paver les ruelles de la bonne ville de Paris. De son temps il n’y avait encore de dallées que les quatre grandes voies aboutissant aux principales entrées de la ville. Ces entrées étaient les portes Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Antoine et Saint-Jacques. On appelait ces voies la croisée de Paris, parce qu’elles formaient une croix en se rencontrant. Elles avaient été dallées sous Philippe-Auguste en 1184 (1). C’est Girard de Poissy, un financier de l’époque, qui contribua volontairement pour 11,000 marcs d’argent à cette dépense qui s’éleva à 22,000 marcs. Ces dalles avaient de 13 à 14 pouces de longueur, 3 pouces d’épaisseur. On empierra une cinquantaine de rues avoisinantes, et dans les autres ruelles le sol fut  battu.

Les nobles et les hauts bourgeois hantèrent les voies dallées. Le commerce habita les rues empierrées et le populaire s’entassa dans les ruelles boueuses et infectes qui occasionnaient régulièrement des épidémies sévissant avec une telle rage qu’il fallait repeupler certains quartiers, notamment sous Louis XI. Et de quelles menues gens se composait ce recrutement municipal ? de mendiants, de truands, de voleurs de province. C’est là, faisons-le remarquer en passant, l’origine du mauvais renom de certains quartiers parisiens, mauvaise réputation qui existe encore aujourd’hui, quoique habités par de tout aussi honnêtes gens que les quartiers aristocratiques, qui ne jouissent de leur belle réputation qu’à cause de l’injuste préférence qu’eurent pour eux les édiles du vieux Paris.

Cette défaveur injuste révolta le bon Myron.

« De par Dieu ! dit-il un jour, les pauvres habitants des rues de l’Orberie, du Marché-Palu, des Calendreurs et des Morteliers sont nos enfants comme les beaux seigneurs de la place Royale et de la rue Saint-Antoine. Dieu leur a donné pour étoffe semblable une même peau. Ores, il ne faut pas que les uns restent plus longtemps étouffés dans la fange de leurs ruelles, tandis que les autres se promènent sur de belles et de bonnes dalles;  cecy seroit déshonorant pour la prévosté. Messieurs de la ville, baillez-moi de l’argent, et j’aviseray. »

On lui bailla 200,900 livres et il fit payer les quartiers populeux déshérités. Le nouveau pavé qu’employa l’entrepreneur Marie était à peu près de la dimension du pavé actuel. Certaines rues ont encore des pavés de cette époque.paris-moyen-ageLes Parisiens toujours fidèles. à leurs habitudes gouailleuses et frondeuses chansonnèrent le prévoyant magistrat :

Robert Myron
Est un oison.
Son seul espoir
Est de nous voir
Sur le pavé.
……………………….

Mais, ce ne fut pas tout. Le vent tournait à la sédition. Ils étaient prêts déjà à faire des barricades avec les pavés, avant même qu’il ne fussent enchaussés dans le sol. Il fallut que le capitaine des gardes plaçât des archers aucoin des rues pour protéger les ouvriers contre les mutins.

Lors des démolitions de la maison portant le n° 13 de la rue d’Arcole, élevée sur les fondations de l’église Sainte-Marine, on a trouvé le sarcophage de François Myron. La bière en plomb a la forme d’une ellipse étranglée à l’une de ses extrémités, comme les boîtes mortuaires dans lesquelles sont emprisonnées les momies égyptiennes. L’épitaphe était effacée. Quand on souleva le couvercle du cercueil, on ne trouva qu’un squelette entouré d’une suie noirâtre mélangée de poussière et de plantes aromatiques ayant servi à l’embaumement.Chose singulière, on ne retrouva ni les insignes de sa charge, ni son épée ni son anneau, etc., ni même des traces de ses armoiries : de gueules, au miroir rond (Myron, miroir rond, armes parlantes) d’argent garni et pommelé d’or. La commission des beaux-arts, par la bouche de ses experts, déclara que c’était bien le grand édile parisien, et ses reliques illustres furent descendues dans les caveaux de Notre-Dame.

(1) On raconte qu’un jour ce grand roi étant à la fenêtre de son palais, un chariot remua en passant la fange de la rue qui longeait le mur et répandit une telle infection jusque dans l’appartement royal que le prince ordonna de paver les rues.

Amédée de  Ponthieu. « Légendes du vieux Paris. » Paris, 1867.

Chien de guerre

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renard-terry-fanLe chien à la mode, c’est le renard ! Encore les guerriers qui auront amené à l’arrière cet hôte incommode aux civils. 

Le permissionnaire, ayant apprivoisé au fond des bois quelque renardeau, l’emporte à Paris. Le chef de train, la receveuse de tramway tolèrent à côté du soldat la présence du renard : vous ne voudriez pas que la marraine fût moins accueillante pour le compagnon de son filleul que la receveuse de tramway ou le chef de train ? La marraine dorlote le renard, lui donne des friandises, l’installe au salon, et il y reste. 

Et voilà toute l’histoire de sa fortune insolente. 

Constatons que le renard était né pour devenir un chien d’appartement. Il porte le collier avec grâce, se montre docile et affectueux. 

Ajoutons qu’il ne fait courir aucun risque à notre garde-manger. Il serait dur, en ces temps de vie chère, de le nourrir avec des poules ou même avec des œufs. Mais la maîtresse de la maison est là pour lui imposer des restrictions. 

Et le renard se résigne, patriotiquement, au menu pacifique de la guerre. 

« Excelsior. » Paris, 1917.
Illustration : Crazy Like a Fox by Terry Fan.

La chemise de Paganini

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paganiniLa première fois que Paganini se fit entendre à Paris, ce fut au Palais-Royal, chez Louis-Philippe. Pour frapper un premier grand coup, le lieu ne laissait pas que d’être bien choisi. L’un des artistes du Théâtre-Italien était là pour orner le triomphe de l’Apollon moderne qui, dans l’espace de quelques minutes, allait mettre le sceau à son immense réputation , et s’ouvrir à Paris et à Londres la route de toutes les bourses, grandes et petites.

Déjà Paganini venait d’exécuter un premier morceau, et, roi, reine, enfants de roi, enfants de reine, dames d’honneur, ministres, courtisans et acteurs criaient : « Au génie ! au miracle ! » lorsque Paganini, habitué à tous les cris de l’admiration, et à qui le présent ne fait point perdre de vue l’avenir, s’en va droit à Donzelli en s’essuyant le front et lui demande tout bonnement s’il n’y aurait pas moyen de changer de chemise.

Disons qu’il y a place pour une chemise dans l’étui qui renferme l’instrument de  Paganini. Etonnant étui qu’il nomme lui-même son nécessaire.

On juge de la figure que fit Donzelli à ce dernier mot :

Y pensez-vous ?… chez le roi ?,dans une salle où il peut passer des dames à chaque instant ? furent les seules paroles que put balbutier Donzelli, étourdi de la question.

Ma arrivera ché pourra, répondit Paganini, je n’y tiens plus. Il faut que je change de chemise, où il me serait impossible de jouer mon second morceau !

Et à peine a-t-il dit, que le voilà inspectant tous les coins et recoins de la salle. Dans cette salle se trouvait une grande fenêtre, et devant cette fenêtre tombaient deux grands rideaux.

Je suis sauvé !  s’écrie Paganini.

Et le voici, lui, son étui et sa chemise, derrière les rideaux, opérant la métamorphose.

Non, jamais de leur vie n’éprouvèrent plus de frayeur et d’embarras que les artistes du Théâtre-Italien, qui, étant dans la confidence, montaient la garde chacun leur tour à l’ouverture des rideaux du royal appartement.

Paganini sortit bientôt de sa cachette, l’air radieux, ayant opéré le bienfaisant changement, et laissant tous ses camarades stupéfaits du coup de théâtre.

« L’Entr’acte versaillais. » Versailles, 1865.

Capriccio No. 24 von N. Paganini

Propos d’un Parisien

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parisAvez-vous vu, au cinématographe, l’Apprenti chauffeur ? Une auto zigzagante pénètre, en vitesse, dans un magasin de porcelaines, dévaste une terrasse de restaurant, saccage une file de voitures de marchandes des quat’saisons, etc. C’est d’ailleurs très drôle. 

Mais, dans la réalité, c’est moins amusant. Demandez plutôt à cette famille anglaise qui, débarquée depuis dix minutes à Paris, fut mise en salade, place de l’Europe, par un tramway emballé. Heureusement, il y eut plus de peur que de mal. N’importe, je vois d’ici la tête du papa quand ses amis lui demanderont ingénument :

« Quelle a été votre première impression, à Paris ? » 

Ces accidents grand-guigniolesques deviennent de plus en plus fréquents. Récemment, un mécanicien du Métro s’évanouissait dans sa cabine, tandis que sa rame roulait à toute vitesse. Un sergent de ville put faire fonctionner le frein de secours il était temps Vous vous souvenez de l’autobus qui fit un plongeon dans la Seine. Il y a quelques mois, deux dames qui se trouvaient en auto-taxi s’aperçurent que le chauffeur ne dirigeait plus sa voiture. Parbleu ! Il était mort, terrassé par une embolie. 

Ces accidents bien modernes sont assez inquiétants. Mais il est probable que nous en verrons bien d’autres Nous avons des tunnels sous nos pieds. Le sol est sillonné d’automobiles de plus en plus rapides. Avant peu, nous aurons des embarras d’aéroplanes au-dessus de la tête… Bruits de ferraille, pétarades de moteur, coups de sifflet, appels de trompe et de sirène. Gare là-dessous, gare là-haut, gare partout ! Ah mes enfants, qu’est-ce que nous allons devenir ? 

Mais ne récriminons pas. Soyons dans !e mouvement, un mouvement d’enfer ! Et  persuadons-nous bien que tout ça, c’est le progrès, c’est le bonheur.

Clément Vautel. « Le Matin. » Paris, 1913.

La conversation à Paris

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conversationToutes les fois qu’on voudra peindre Paris, à quelque point de vue que ce soit, il faudra, bon gré mal gré, raconter ses conversations, car sa vie s’y reflète tout entière, depuis ses meilleures aspirations jusqu’à ses plus mesquines vanités. Paris parle de tout ce qu’il sait, voire même, et toujours avec un aplomb égal, de ce qu’il ne sait pas.

Dans ses causeries journalières, l’histoire du monde entier, rapetissée à l’usage des salons, se discute avec une dextérité qu’on ne retrouve en aucun autre pays, tandis que des commérages d’intérieur, grossis outre mesure pour l’exportation, s’élaborent pour ébahissement de l’étranger.

Mais l’art de la conversation parisienne consiste à être également à l’aise dans le grand et dans le petit. A y regarder de près, on trouverait peut-être que cet art du causeur parisien réside principalement dans une confiance imperturbable en sa propre habileté, pour se tirer, le cas échéant, d’un mauvais pas. On se lance sans crainte quand on se sent la retraite assurée, et l’on ne doute de rien quand on ne doute jamais de soi.

Mais plus encore que sur lui-même, le causeur parisien compte sur son public. II sait bien qu’on ne lui fera dire, en somme, que ce qu’il voudra et qu’on ne lui demandera pas compte de ses assertions, pourvu qu’elles aient fait bonne figure. Le secret de plaire dans les conversations est de ne pas trop expliquer les choses. C’est là une maxime dont la société parisienne est imbue, el qui vient merveilleusement en aide aux gens qui ne comprennent pas très bien eux-mêmes ce qu’ils disent.

On a remarqué que d’autres pays ont produit, par exception, d’admirables causeurs, mais qu’à la France seule, il avait été donné de posséder jusqu’ici une médiocrité brillante. Tout le monde y cause bien, à ce que prétendent les étrangers. Ne serait-ce pas un peu parce qu’il y est plus facile qu’ailleurs de bien causer ? Sur cette glace unie et brillante qu’on nomme la conversation, chacun glisse rapidement à son tour, et pourvu qu’il n’y fasse ni trou, ni chute, pourvu qu’il conserve gracieusement l’équilibre, on s’inquiète peu de savoir si celle surface polie recouvre des sources vives d’intelligence ou les stagnantes profondeurs de la sottise.

Chacun se lance à son tour, sans méfiance de lui-même, sans respect pour les autres; il ne s’agit que d’une chose, c’est de n’être pas trop lourd.

« Le conteur vaudois. » 1863.