Paul Valéry

Mœurs et coutumes des fantômes 

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laban_petit_fantomeLes spirites recommencent à s’agiter et à construire de nouveau pièges à fantômes, très perfectionnés. Ils espèrent en pincer un, de façon à pouvoir l’apprivoiser, ou du moins le faire parler. Mais ils ne réussiront pas. Les spirites sont des gens qui ont du retard; et les fantômes ont horreur du confort moderne. 

Les fantômes aiment lès vieux châteaux en ruines, avec de grands couloirs moisis où ils puissent se promener la nuit en poussant des hurlements ridicules, où ils puissent effrayer les chauves-souris et les rats en agitant leurs grosses chaînes rouillées.

Ce qui caractérise les fantômes n’est pas tant le noctambulisme que le tapage nocturne. 

Si vous rencontrez dans le corridor d’un château une ombre silencieuse et discrète, ce n’est pas un fantôme; c’est seulement un cambrioleur qui vient chercher l’argenterie, ou un monsieur qui va dire bonsoir à une dame, ou une dame qui va dire bonsoir à un monsieur. De telle sorte que si vous n’avez aucun droit de propriété sur l’argenterie, ou sur le monsieur, ou sur la dame, vous pouvez aller dormir tranquille. 

Les fantômes n’aiment pas la lumière électrique qui ressemble trop à la lumière du jour; et ils ont horreur de la lumière du jour. Saint Thomas, seul, vit un fantôme en plein jour; mais saint Thomas était un sacré menteur; il appartenait à cette race adroite d’imposteurs qui, pour établir d’abord leur sincérité, commencent par dire : « J’ai vu ça; mais vous savez, je n’en crois pas un mot. » 

Au grand air, les fantômes apparaissent à la clarté blafarde de la lune et aux yeux épouvantés des vieilles paysannes qui ont mis du linge à sécher. Dans les maisons, ils apparaissent aux yeux des petits enfants qui auront de l’imagination plus tard… Les vieilles paysannes mettent leur tablier sur la tête; les petits enfants mettent leur tête sous le drap; les spirites se plongent dans l’obscurité la plus complète… Ce sont les meilleurs moyens à employer pour bien voir les fantômes. 

Les fantômes ont une qualité qui devient fort rare chez les vivants. ils sont fort exacts. Quand sonne le dernier coup de minuit, ils arrivent; rien ne peut les retarder, à moins que la sonnerie de la pendule ne soit dérangée.  

Mais les fantômes ont un défaut très fréquent chez les vivants. Ils sont prodigieusement indiscrets.. Ils entrent chez les personnes sans frapper même si les personnes sont dans leur lit, et sans même ouvrir la porte si la porte est fermée ! Ils s’installent comme chez eux. Ils sont bavards. On doit dire à leur louange que leur conversation n’est pas banale; ils ne vous parlent pas de la pluie et du beau temps; ils n’essaient pas de vous coller une automobile d’occasion. Mais ils ont la manie de vous racontez des romans policiers. Il s’agit toujours de quelqu’un qui les a assassinés, il y a très longtemps (car les fantômes sont très rancuniers et n’admettent pas la prescription) ou de quelqu’un qu’ils ont assassiné autrefois (car les fantômes, depuis qu’ils sont morts, sont devenus très scrupuleux et persistent d’une façon fatigante dans la voie des aveux). Comme preuve à l’appui, ils vous font voir une tache de sang sur le plancher, une tache de sang qu’on aura beau gratter et potasser et qui ne s’en ira jamais. Mais au moment où on s’attend à ce qu’ils terminent leur boniment par une réclame en faveur d’un savon minéral, ils sont  interrompus par le chant du coq qui les force à partir pour une formalité urgente : un appel, une feuille de présence, ou un courrier à signer, suivant que les fantômes sont dans le militaire, dans la bureaucratie ou dans les affaires. laban_fantomeAu physique, les fantômes sont uniformément très maigres, de haute taille et de physionomie ingrate. Rien ne ressemble plus à un fantôme qu’un autre fantôme. Cependant, les spécialistes qui sont favorisés d’apparitions reconnaissent du premier coup d’œil le personnage à qui ils ont affaire… 

Les fantômes s’habillent assez mal. Ceux qui portaient de leur vivant un uniforme gardent leur uniforme. Mais les autres arrivent généralement enveloppés d’un peignoir qui leur donne l’air de sortir du bain. Ils sont négligés dans leur tenue, de même qu’ils sont décousus dans leurs propos. La mère Jézabel, seule de tous les fantômes connus a fait quelque toilette avant d’apparaître à sa fille. Il est vrai que, quelques instants plus tard, cette vieille coquette se montra sous un aspect beaucoup moins avantageux. 

Les fantômes sont susceptibles et parfois gratuitement malveillants. Ils s’acharnent sur de pauvres types qu’ils réveillent en sursaut pour leur prédire des choses désagréables. Il y eut comme ça un spectre qui troubla les dernières nuits du malheureux Brutus et tint à lui faire part de son prochain décès, bien qu’il ne fît pas partie de sa famille. 

Car, dans le monde des fantômes comme dans le monde des vivants, ce sont les proches parents qui savent se rendre le plus désagréables. 

Si le père d’Hamlet, après sa mort, s’était tenu tranquille, s’il n’était pas venu relancer son fils sur la terrasse du palais d’Elseneur en lui soufflant les projets les plus saugrenus, le prince de Danemark ne se serait pas lancé dans la fatale intrigue qui coûta la vie à tous les personnages de la pièce (moins les deux fossoyeurs qui restèrent, fort heureusement, pour enterrer les autres). 

De même, si la mère d’Athalie avait laissé sa fille tranquille, celle-ci n’eût pas été faire parmi le clergé israélite des racontars qui aboutirent à une tragédie bien ennuyeuse pour tout le monde. 

Maintenant, je vais vous confier un secret de l’Au-delà : 

Les fantômes boivent. Les fantômes se livrent à l’intempérance, ce qui explique en partie l’incohérence de leurs propos, le manque de dignité de leur conduite, le peu de logique de leurs actions. labanVoici les preuves historiques de ce que j’avance :

1. Lorsque le divin Ulysse aborda dans l’île des Cimmériens, il se rendit au confluent des fleuves funèbres; et là, dans les prés fleuris d’asphodèles, près de la demeure de Hadès, il versa dans un fossé des libations de vin et de miel. Les fantômes, attirés par l’odeur de cette boisson alcoolique et laxative, accoururent en si grand nombre dans l’espoir d’une beuverie, que le divin Ulysse fut obligé de les  écarter avec son épée… Or, Tirésias servait de médium, et rien dans son caractère ne permet de croire à une supercherie; 

2. Lorsque don Juan, assis devant une table abondamment servie, tendit vers la statue du Commandeur un verre plein d’un vin généreux, le fantôme de ce vieux militaire ne sut pas résister à la tentation de trinquer avec son meurtrier; 

3. Banco, autre général, vint également boire à la table de Macbeth, qui ne l’avait pourtant pas invité à dîner; 

4. Enfin, les Américains ne sont jamais honorés de la visite de fantômes; on ne raconte jamais d’histoires de fantômes qui se seraient passées en Amérique. Cela tient à ce que les Etats-Unis sont, non seulement un pays moderne, mais un pays sec. 

De nos jours, les fantômes ont évolué. Ils ne sont plus solennels ni tragiques : ils sont volontiers facétieux, car nos contemporains ne méritent pas qu’on les prenne au sérieux. Ils ont gagné en discrétion ce qu’ils ont perdu en prestige et en truculence. Ils ne viennent pas sans qu’on les invite, et souvent ils se font prier très longtemps pour donner un signe imperceptible de leur présence. 

Ils se fourrent sous la table et dictent en un langage barbare une littérature sibylline… M. Paul Valéry n’est pas un écrivain, mais un médium; il nous a simplement transmis les communications d’un esprit arriéré qui croit bien avoir quelque chose à dire mais n’arrive pas à se faire comprendre. Un cabotinage posthume les pousse à se faire fréquemment photographier, bien qu’ils prennent très mal en photographie, que les clichés soient généralement voilés et les épreuves ratées. 

Mais il y a sur la matérialisation des fantômes une autre théorie fort ancienne et qui peut se soutenir raisonnablement. 

Charles Dickens nous présente un M. Scroodge qui, au cours d’une nuit agitée, reçoit la visite d’un fantôme. Il considère le fantôme d’un œil soupçonneux, puis, tendant son index vers lui, lui dit avec sévérité : « Vous, je sais qui vous êtes… Vous êtes une tranche de pudding qui n’a pas passé. » Alors, le fantôme, vexé fiche le camp. 

M. Scroodge a sans doute raison. Les fantômes, ça ne vient pas de l’Au-delà. Ça vient de l’estomac. 

De cette matérialisation des phénomènes surnaturels, on pourrait sans doute tirer des indications précieuses quant à l’alimentation des médiums et des spirites. 

Georges de La Fouchardière. De « L’Impartial », in « Le Peuple : organe quotidien du syndicalisme. » Paris, 1927.
Illustration : « Laban, le petit fantôme. » Lasse Persson & Per Ahlin,  Les Films du préau, 2008.

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Les Anglais sur la Riviera

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rivieraEn souvenir des Anglais qui firent sa fortune, Nice a donné le nom de ceux-ci à sa plus  belle promenade. Mais un second hommage plus pittoresque et plus artistique vient de leur être rendu par la capitale de la Riviera.

Au Musée Masséna, le public peut en ce moment voir évoqués les souvenirs de la vie britannique sur la Côte d’Azur depuis un siècle et demi. Une merveilleuse suite de Lawrence, de Peter Lely, de Gainsborough, de Reynolds, de Romney, de Morland, de Thurner, des toiles anglaises contemporaines, des vues de la Promenade des Anglais aux diverses époques de son développement constituent une anthologie illustrée du paradis méditerranéen.

Sans doute, dans un excellent article, M. A. Augustin Thierry a-t-il raison de rappeler la première installation des Britanniques à Nice en 1748, au lendemain du traité d’Aix-la-Chapelle. Mais déjà un des aïeux lointains de ces nouveaux hivernants écrivait au XIVe siècle que la Provence était l’Arcadie de la France et de toute l’Europe.

La Riviera doit sa vraie vogue à ceux qui, au début du siècle dernier, venaient, par felouques ou par berlines, jouir de ce climat enchanteur. C’est en 1822 que le Révérend Lewis Way créa la célèbre promenade en traçant un chemin à travers les galets pour réunir l’embouchure du Paillon au quartier de la Croix de Marbre. Il trouva un auxiliaire précieux en la personne du roi Charles-Félix qui concéda à Nice la jouissance perpétuelle de la Colline du Château, puis les terrains sablonneux et la partie de la plage comprise entre l’embouchure du Paillon et celle du Var.raoul dufyMais l’argent manquait à la ville : le révérend utilisa (sic) les nombreux mendiants de la ville à construire la nouvelle promenade. Il mit avec son beau-frère les premiers fonds, puis fit appel au crédit public. La route s’allongea en 1852 jusqu’au pont Magnan. Après l’annexion, l’allée fut surélevée et un trottoir de trois mètres de large s’illuminait le soir, grâce à trente becs de gaz rangés tout le long de l’allée de dix-huit kilomètres.

1882 voit la promenade étendue jusqu’à Callar; en 1891, le trottoir est cimenté; en 1903 la chaussée rejoint l’hippodrome.

Les Rois adoptèrent cette Reine de la Riviera, dont le Musée Masséna présente au public les belles lettres de noblesse. Les terrasses ne furent-elles pas les lieux de prédilection des habitués du Grand Seize et de la Loge Infernale ?

La radieuse gaieté du ciel et de la mer qui étourdissait les lions et les biches, était seule capable de calmer la pauvre tête de Nietzsche luttant contre la folie dans sa maison du quai des Phocéens, dont le nom évoque les premiers hivernants de cette mare nostrum. au bord de laquelle Paul Valery a fondé son merveilleux foyer spirituel d’études méditerranéennes.

Jean Bever. « Le Monde illustré. » Paris, 1934.
Peintures : Raoul Dufy.

La ruée sur les autographes

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tolstoï

Une ardente curiosité s’attache aux écrivains célèbres. Rien de ce qui vient d’eux ne laisse les amateurs indifférents. Jusqu’ici, les éditions originales atteignaient des prix fort élevés. Il semble que les manuscrits autographes vont leur ravir la palme de la cherté.

A la dernière vente, à Paris, quarante-deux feuillets de M. Paul Valéry ont été adjugés pour 21.000 francs. Le manuscrit de Monsieur Bergeret a trouvé acquéreur pour 27.000 francs; celui de Messieurs les Ronds-de-Cuir, pour 20.500 francs. Un paquet de lettres de Baudelaire est allé à M. Champion, qui  n’a pas hésité à les payer 62.000 francs. Enfin, M. Giraud-Badin a déboursé 116.500 francs pour avoir le droit de posséder Une Vie et Bel-Ami, transcrits de la main même de Maupassant.

Folie ? Mais pas du tout ! Les oeuvres manuscrites tendent à se raréfier. D’ici quelques années, aucun auteur illustre ne saura plus tenir une plume. La « copie » passera de son auguste bouche aux agiles doigts de la dactylo. Autant acheter des autographes pendant qu’il en est temps encore. Ils valent leur poids de platine, mais ce n’est pas une si mauvaise affaire que cela…

singe-dactylo

Et à propos d’autographes, rappelons cette anecdote.

Un collectionneur se lamentait :

J’aurais été si heureux, disait-il, de posséder un autographe de J.-H. Rosny aîné ! Je lui ai écrit, mais hélas !…
— Hélas… quoi ? demanda un ami.
— Eh ! bien, Rosny m’a répondu : « Excusez-moi, Monsieur : je n’ai point le temps de donner des autographes !… »

« La Revue Belge. » J. Goemare, Bruxelles, 1926.

 

Citation du day

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Paul-Valéry

L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.

Paul Valéry.