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Les nudités

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millet-nuJean-François Millet a raconté comment il renonça à la production facile, à ces publications mythologiques que les marchands achetaient de préférence aux œuvres sévères où l’artiste chantait le poème mystérieux des semailles, le temps joyeux de la moisson, la douceur vague et les tristesses de l’automne, la désolation de l’hiver. Voici   l’anecdote  empruntée à l’étude sur Millet que Ch. Yriarte a publiée dans la collection des Artistes français éditée chez M. Rouam.

Un jour, Millet, à la vitrine d’un marchand de tableaux, regardait une de ses Baigneuses, en même temps que deux messieurs qu’avait attirés le brillant des tons, l’éclat vitrifié des chairs. Et l’un, après un coup d’œil jeté sur la toile, dit à l’autre, avec un accent d’indifférence et de dédain qui mit des larmes dans les yeux du grand artiste anxieux :

« C’est de Millet, celui qui fait toujours des nudités« .

Millet ne peignit plus jamais de nudités; et pourtant, la gêne, la misère même s’assirent bien souvent à son pauvre foyer rustique, dans cette maisonnette de Barbizon, située à la
lisière dé la forêt, où il vécut et où il mourut, quand la mort l’appela à la fin du jour, comme elle fait signe au laboureur en cheveux blancs dans la danse macabre :

A la sueur de ton visage
Tu gagneras ta pauvre vie.
Après maint travail et usage,
Voici la mort qui te convie !

Source : « Le XIXe siècle. » 1887.
A lire : http://peccadille.net/2017/11/24/jean-francois-millet-peintre-paysans/

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Albrecht Dürer

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albrecht-durer

En 1471, venait au monde Albrecht Dürer à Nuremberg. Bien que pouvant prétendre aux titres de peintre, graveur, sculpteur et architecte, c’est surtout comme graveur qu’il est illustre. 

Dans ce dernier art, il est un des plus grands maîtres qui aient existé. Il avait d’abord appris l’orfèvrerie, qui était la profession de son père et dans laquelle il avait montré un réel talent, puis, attiré vers la peinture, il entra dans l’école de Wohlgemuth où il resta trois ans. Il avait vingt-trois ans quand il exécuta le dessin d’Orphée qui est réputé son chef-d’œuvre. Tout jeune encore, il fit le tour de l’Allemagne. Plus tard il alla à Bologne en Italie et visita les Pays-Bas.

Cependant sa réputation s’était répandue : Maximilien le nomma peintre de la cour. C’est à ce prince qu’on rapporte l’anecdote suivante : passant un jour avec sa suite dans une galerie du palais où travaillait Dürer, monté sur une échelle, il remarqua que l’échelle était mal assujettie et fit signe à un de ses gentilshommes de la tenir, mais celui-ci jugeant une telle action indigne de lui, l’Empereur s’écria avec colère :

« Vous avez la noblesse de naissance, mais mon peintre a la noblesse du génie qui vaut la vôtre ! »

Et il anoblit Dürer sur-le-champ, lui donnant pour armoiries « trois écussons sur champ d’azur, deux en chef et un en pointe ». Ces armoiries sont restées celles de la peinture. 

Mais le peintre, comblé d’honneurs, n’était pas heureux : le bonheur domestique lui manqua toujours. Il avait épousé une femme d’un caractère avare et acariâtre. Pressé par elle, il quitta l’Italie pour vendre ses gravures dans les Pays-Bas. Ce voyage lui fut fatal : d’abord bien accueilli par la régente Marguerite d’Autriche, il tomba bientôt en disgrâce et n’obtint même pas le salaire de ses travaux. Rentré en Allemagne, ses forces s’épuisèrent dans le labeur incessant auquel le condamnait sa femme. Les tourments qu’elle lui prodiguait finirent par causer sa mort, si l’on s’en rapporte aux paroles, trop vraisemblables, de son ami Hartmann : 

« Elle l’avait tellement fait souffrir qu’il semblait avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait pas d’interrompre son travail, l’éloignait de toutes sociétés et le harcelait de plaintes continuelles pour qu’il amassât de l’argent. Elle avait sans cesse la crainte de mourir dans la misère, elle était insatiable : elle a donc été la cause de sa mort. » 

Dürer mourut à cinquante-sept ans, laissant 6000 florins à celle qu’il appelait sa maîtresse en calcul. De viles questions de chiffres avaient eu raison de son génie et de sa vie. 

Son talent symbolise son époque : d’une imagination inépuisable et qui souvent s’envolait dans le fantastique, il a admirablement exprimé la grâce naïve de son temps et ses estampes lui avaient acquis de bonne heure une réputation universelle. Bien que les chagrins intimes ne soient pas de ceux que l’histoire plaint toujours, ils eurent une influence trop considérable sur son existence pour ne pas être déplorés publiquement. Le caractère d’Albrecht Dürer était en effet tout l’opposé de celui qui le fit souffrir. Généreux, libéral, il a fait bien des portraits qu’on ne lui payait pas, et il donnait ses dessins ou ses estampes plus souvent qu’il ne les vendait.

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Hatier, Paris, 1897.

Pour les historiens de Pissarro

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M. Jean Grave nous adresse la lettre suivante au Bulletin de la Vie artistique, dont les historiens de l’impressionnisme lui sauront gré :

Puisque vous publiez des anecdotes sur Pissarro, en voici une qui peut intéresser vos lecteurs, car elle explique la rareté des oeuvres de début de cet artiste. Elle me fut racontée par lui-même.

Pissarro habitait les environs de Paris (Ville-d’Avray, je crois, mais mon souvenir est confus là-dessus) lorsqu’éclata la guerre de 1870-1871. A l’approche des Allemands, Pissarro ferma sa maison et se réfugia à Paris. Le siège levé, il retourna chez lui, mais pour constater qu’il avait été « nettoyé » de la plupart des objets que renfermait la maison, y compris toutes les toiles qu’il avait laissées.

« Les Allemands avaient passé par là » , lui expliquèrent les voisins apitoyés.

Mais Pissarro ne tarda pas à remarquer que pas mal de femmes du village se rendaient au lavoir munies de superbes tabliers de toile, faits d’un assemblage de morceaux de différentes grandeurs.

J’ai oublié comment il lui fut permis d’éclaircir le mystère en soulevant un coin… du tablier, mais le fait est que les dits tabliers portaient encore, à l’envers, la peinture de Pissarro.

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, avril, 1921.

Les derniers Picasso

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Les derniers ouvrages de Picasso sont absolument ahurissants. Délaissant momentanément le cubisme (car les infidélités qu’il lui fait sont toujours passagères), le peintre malaguène choisit aujourd’hui une esthétique directement inspirée de l’ornementation des poteries précolombiennes.

A ce propos, il nous souvient d’un mot du sculpteur Manolo, à l’époque brillante des débuts du cubisme, qui semble tout frais d’actualité.

Dans son atelier, Picasso montrait à différents amis des « portraits » traités selon le nouveau code du grand art cubique. Le sculpteur espagnol, au nombre des invités, considérait chaque toile, ne disait mot, mais visiblement manquait d’enthousiasme. Tout à coup, n’y tenant plus, devant un tableau particulièrement audacieux, il se tourna vers le peintre et doucement lui dit, avec cet inimitable accent espagnol, intraduisible ici :

— Ecoute, Pablo ! Franchement. Qu’est-ce que tu dirais si tu voyais ton père et ta mère arriver de Barcelone à la gare d’Austerlitz avec des gueules pareilles ?

« L’Œil de Paris. » Paris, 1930.

Les lions de Rosa Bonheur

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Il y a des bêtes qu’on dit sauvages, et qui le sont moins, à coup sur, que bien des êtres humains. Connaissez-vous, à ce propos, l’histoire de la lionne de Rosa Bonheur ?

Un dompteur, chez lequel la célèbre peintre allait prendre souvent des croquis pour ses tableaux, lui avait offert un couple de lionceaux, le lion et la lionne. L’artiste accepta ce cadeau doublement encombrant. Elle avait, à By, près de Fontainebleau, une belle propriété bien close, dans laquelle les animaux pouvaient être élevés loin des regards.

Le lion, cependant, ne vécut que quelques mois : il mourut d’une maladie de la moelle épinière. Mais la lionne eut le temps de s’attacher à sa maîtresse. « Elle était tendre, fidèle comme un chien », disait l’artiste. Malheureusement, elle devint malade, de la même maladie que son frère. Rosa la soignait comme une personne humaine, allant la voir, la caresser, la consoler plusieurs fois dans la journée.

Un jour, Georges Cain se trouvait dans l’atelier de Rosa Bonheur, quand il la vit entrer, les yeux pleins de larmes. Il s’empressa, demanda la cause de ses pleurs.

Ma pauvre lionne va mourir, répondit Rosa dans un sanglot.

Quelques instants après, tous deux entendirent le bruit d’un pas feutré qui venait du vestibule. C’était la lionne mourante qui faisait un suprême effort pour voir sa maîtresse une dernière fois. Elle savait que Rosa était montée à l’atelier, elle entendait sa voix, et elle se traînait dans l’escalier pour la rejoindre. L’artiste descendit quelques marches. Elle prit la tête de la lionne dans ses bras, la caressa. La bête s’abandonnait, la regardait comme un être qui pense. Et elle mourut ainsi en la regardant.

« Je crois au bon Dieu et à son paradis pour les justes, disait la grande artiste, mais il y a quelque chose qui ne me plaît pas dans la religion : c’est qu’il y soit dit que les animaux n’ont pas d’âme. Ma lionne aimait, donc, elle avait une âme plus que certaines gens qui n’aiment pas ».

On conçoit d’où vient cette expression si profonde et presque humaine qui se lit dans le regard des bêtes que peignit Rosa Bonheur. L’artiste croyait à leur âme et elle la faisait rayonner dans leurs yeux.

« Le Monde illustré. » Paris, 1938.
Peinture de Klumpke Anna Elisabeth.

Peinture amusante…

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Le grand peintre Auguste Renoir était le moins solennel des hommes. Il n’avait pas besoin d’un salon savamment désordonné pour créer des chefs-d’oeuvre.

Ses ateliers ont toujours été vides de meubles : un mauvais divan couvert de nippes et de chapeaux fleuris pour ses modèles, quelques chaises embarrassées de toiles. Au mur des tableaux qui séchaient, des esquisses piquées par des punaises. Aucun souci de la présentation. Tout son luxe était dans ses yeux.

Vieilli, épuisé par les tortures physiques qui firent de ses dernières années un martyre, Renoir, qu’un coup de vent aurait abattu, s’était fait faire un atelier curieux. C’était une cage entièrement vitrée qui abritait sa chaise longue et son chevalet, tous deux à crémaillère. Renoir s’y faisait installer, le modèle restant en plein, air. Le visiteur apercevait d’abord, dans le jardin, une belle fille nue, et, sous verre, le vieux maître…

Parfois, au soleil couchant, quand l’air était sec et chaud, Renoir se faisait promener sur le plateau planté d’oliviers où des femmes font la récolte. Et de grands « Bonjour monsieur Renoir ! » accueillaient cordialement la litière du grand artiste.

Autrefois, par exemple en 1905, une petite armature métallique fixait à sa main le pinceau de Renoir. Dans les dernières années il ne se servait plus de cet appareil. Son pinceau passait sous l’index et le majeur qui, crispés par les rhumatismes, le maintenaient. La brosse sortait entre l’index et le pouce, et la hampe entre le majeur et l’annulaire.

Renoir contait volontiers ses débuts à l’atelier de Gleyre, à l’Ecole des Beaux-Arts. Le professeur passait derrière les chevalets, émettant des avis qu’on écoutait docilement. Arrivant à Renoir qui, cependant, s’était bien appliqué, Gleyre s’arrêta longuement. Puis, l’air pincé :

C’est pour vous amuser, sans doute, que vous faites de la peinture ?
— Certainement, fit Renoir. Je vous prie de croire que si cela ne m’amusait pas je n’en ferais pas…

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, 1919.

 

Les mains propres

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Entre les mille intrigues de Goya, en voici une dont le dénouement  est pour le moins bizarre. Ici l’artiste cède, chose nouvelle, à un beau mouvement de conscience. Pourquoi pas ? Nous savons bien déjà que dans la vie il ne brillait pas absolument par la logique.

Une grande dame, qui avait longtemps aimé l’artiste jusqu’à l’idolâtrie, mourut jeune en laissant dix fortunes de nabab. Voulant, jusque dans la mort, prouver son amour à l’inconstant Francisco Goya, cette noble dame lui avait légué une somme fabuleuse.

Goya se présente à l’ouverture du testament, comme un homme disposé à faire valoir ses droits, paraissant contenir à peine sa joie de ne se point apercevoir du dépit et de la colère des héritiers. Mais rien n’échappe à son oeil oblique et scrutateur. Il se complaît à cette scène d’un haut comique, et, quand vient enfin l’heure du partage, il s’avance au milieu des légataires, et se campant de cet air de fierté castillane qui lui est familier, il leur fait cette dédaigneuse, superbe et cynique déclaration :

Caramba ! mes beaux seigneurs, le peintre Goya a bien voulu de votre parente, mais il ne veut pas de vos richesses. Gardez-les pour vous, elles saliraient mes mains.  

Et joignant l’action à la parole, il déchire, à la barbe des héritiers stupéfaits, le codicille qui l’enrichissait. 

La Gavinie / Laurent Mathéron . « La Lumière. » Paris, 1857.
Illustration : Francisco Goya par Vicente López y Portaña.