peintre

Vindication

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j-whistlerMme J. Comyns Carr, dans son livre de Souvenirs, raconte cette anecdote sur le grand peintre James Mac Neil Whistler.

A un moment de sa vie, il vivait dans une pension de famille dont la propriétaire avait un caractère aussi versatile que le sien. Un jour, on l’entendit dire :

— J’en ai assez, assez, assez de faire cuire des poissons pour M. Whistler !

« Jimmy » fut furieux et il prit sa revanche de la façon suivante. Sous sa fenêtre, à l’étage inférieur, il y avait un balcon où souvent on mettait un bocal contenant un poisson rouge que la propriétaire aimait beaucoup. Whistler confectionna une canne à pêche et parvint à pêcher le poisson rouge. Il le fit frire sur le feu de sa chambre, puis l’envoya à la dame avec une note d’une grande politesse où il disait :

Madame, j’ai appris que vous en aviez assez de faire cuire des poissons pour moi; j’ai pris la liberté de faire cuire celui-ci à votre intention.

La dame au poison rouge entra dans une colère noire. Mais Whistler s’amusa au moins huit jours de cette farce de rapin.

« Comoedia. » Paris, 1926.
Illustration : James Mac Neil Whistler (autoportrait).

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Fugue

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karel-dujardinKarel Dujardin, peintre d’Amsterdam, travaille dans son atelier. Son ami entre :

 Karel, je viens te dire adieu. Je pars, un navire mouillé dans le Texel m’emmène en Livourne.

Le peintre, en robe de chambre, accompagne le visiteur jusqu’à la porte donnant sur le quai d’un canal. Une barque attend le voyageur. 

 Si tu me reconduisais jusqu’au navire ?
— En robe de chambre ?
— Qu’importe !

Ils partent, se plongent dans une conversation si passionnée que Dujardin monte à bord pour la terminer, quitte à débarquer dans la première barque de rencontre. Mais le capitaine refuse de stopper. Karel Dujardin gagna ainsi l’Italie et y demeura.

Au dîner, sa femme l’attendit en vain, mais ne montra nul regret de son absence. Les deux époux ne se revirent jamais plus.

Illustration : Karel Dujardin (autoportrait).

My goodness !

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judasOn lit dans un journal de Liverpool la singulière anecdote que voici, et que ce journal affirme de la plus parfaite authenticité : 

Les grands artistes, raconte ce journal, sont fréquemment obligés d’aller emprunter quelque part un visage qui leur serve de modèle. C’est une nécessite qui a reçu dernièrement une singulière application dans la personne d’un gentleman bien connu à Liverpool et à Birkenhead pour la coupe tout orientale de son visage. Ce gentleman était dernièrement à Londres, parcourant en long et en large la rue du Strand, lorsqu’il fut accosté par une personne qui, après s’être excusée avec la plus grande politesse de son indiscrétion, pria instamment M… de vouloir bien lui permettre de prendre une esquisse de son visage, lequel, prétendait-il, rendait l’expression exacte qu’il désirait communiquer à un des personnages qu’il avait placé dans un grand tableau d’histoire. 

Après quelque hésitation notre compatriote consentait à accompagner, dans son atelier, l’artiste qui dessina à la hâte sur la toile l’esquisse de on visage. A quelque temps de là, un ami de M… lui ayant exprimé le désir de savoir quel serait le tableau dans lequel il était destiné à figurer d’une manière si remarquable, M… se rendit de nouveau chez le peintre et lui demanda la permission de voir son tableau. Cette requête fut de la part de l’artiste le motif de très vives objections : il prétendit qu’il était contre toutes les règles de montrer une œuvre d’art avant qu’elle ne fût achevée, etc., etc. Toutefois tous les efforts qui furent faits pour se débarrasser de M… demeurèrent sans succès. L’artiste fut force d’y consentir. Il mena en conséquence notre modèle dans son atelier.

Là, quelle n’est point la surprise de ce dernier de se voir figurer dans un grand tableau tiré d’un sujet de l’Ecriture, sous les traits de Judas Iscariote, et, qui plus est, dans un tableau destiné à l’Exposition !  

« L’Argus. » Paris, 1850.
Illustration :  Philippe de Champaigne.

Les nudités

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millet-nuJean-François Millet a raconté comment il renonça à la production facile, à ces publications mythologiques que les marchands achetaient de préférence aux œuvres sévères où l’artiste chantait le poème mystérieux des semailles, le temps joyeux de la moisson, la douceur vague et les tristesses de l’automne, la désolation de l’hiver. Voici   l’anecdote  empruntée à l’étude sur Millet que Ch. Yriarte a publiée dans la collection des Artistes français éditée chez M. Rouam.

Un jour, Millet, à la vitrine d’un marchand de tableaux, regardait une de ses Baigneuses, en même temps que deux messieurs qu’avait attirés le brillant des tons, l’éclat vitrifié des chairs. Et l’un, après un coup d’œil jeté sur la toile, dit à l’autre, avec un accent d’indifférence et de dédain qui mit des larmes dans les yeux du grand artiste anxieux :

« C’est de Millet, celui qui fait toujours des nudités« .

Millet ne peignit plus jamais de nudités; et pourtant, la gêne, la misère même s’assirent bien souvent à son pauvre foyer rustique, dans cette maisonnette de Barbizon, située à la
lisière dé la forêt, où il vécut et où il mourut, quand la mort l’appela à la fin du jour, comme elle fait signe au laboureur en cheveux blancs dans la danse macabre :

A la sueur de ton visage
Tu gagneras ta pauvre vie.
Après maint travail et usage,
Voici la mort qui te convie !

Source : « Le XIXe siècle. » 1887.
A lire : http://peccadille.net/2017/11/24/jean-francois-millet-peintre-paysans/

Albrecht Dürer

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albrecht-durer

En 1471, venait au monde Albrecht Dürer à Nuremberg. Bien que pouvant prétendre aux titres de peintre, graveur, sculpteur et architecte, c’est surtout comme graveur qu’il est illustre. 

Dans ce dernier art, il est un des plus grands maîtres qui aient existé. Il avait d’abord appris l’orfèvrerie, qui était la profession de son père et dans laquelle il avait montré un réel talent, puis, attiré vers la peinture, il entra dans l’école de Wohlgemuth où il resta trois ans. Il avait vingt-trois ans quand il exécuta le dessin d’Orphée qui est réputé son chef-d’œuvre. Tout jeune encore, il fit le tour de l’Allemagne. Plus tard il alla à Bologne en Italie et visita les Pays-Bas.

Cependant sa réputation s’était répandue : Maximilien le nomma peintre de la cour. C’est à ce prince qu’on rapporte l’anecdote suivante : passant un jour avec sa suite dans une galerie du palais où travaillait Dürer, monté sur une échelle, il remarqua que l’échelle était mal assujettie et fit signe à un de ses gentilshommes de la tenir, mais celui-ci jugeant une telle action indigne de lui, l’Empereur s’écria avec colère :

« Vous avez la noblesse de naissance, mais mon peintre a la noblesse du génie qui vaut la vôtre ! »

Et il anoblit Dürer sur-le-champ, lui donnant pour armoiries « trois écussons sur champ d’azur, deux en chef et un en pointe ». Ces armoiries sont restées celles de la peinture. 

Mais le peintre, comblé d’honneurs, n’était pas heureux : le bonheur domestique lui manqua toujours. Il avait épousé une femme d’un caractère avare et acariâtre. Pressé par elle, il quitta l’Italie pour vendre ses gravures dans les Pays-Bas. Ce voyage lui fut fatal : d’abord bien accueilli par la régente Marguerite d’Autriche, il tomba bientôt en disgrâce et n’obtint même pas le salaire de ses travaux. Rentré en Allemagne, ses forces s’épuisèrent dans le labeur incessant auquel le condamnait sa femme. Les tourments qu’elle lui prodiguait finirent par causer sa mort, si l’on s’en rapporte aux paroles, trop vraisemblables, de son ami Hartmann : 

« Elle l’avait tellement fait souffrir qu’il semblait avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait pas d’interrompre son travail, l’éloignait de toutes sociétés et le harcelait de plaintes continuelles pour qu’il amassât de l’argent. Elle avait sans cesse la crainte de mourir dans la misère, elle était insatiable : elle a donc été la cause de sa mort. » 

Dürer mourut à cinquante-sept ans, laissant 6000 florins à celle qu’il appelait sa maîtresse en calcul. De viles questions de chiffres avaient eu raison de son génie et de sa vie. 

Son talent symbolise son époque : d’une imagination inépuisable et qui souvent s’envolait dans le fantastique, il a admirablement exprimé la grâce naïve de son temps et ses estampes lui avaient acquis de bonne heure une réputation universelle. Bien que les chagrins intimes ne soient pas de ceux que l’histoire plaint toujours, ils eurent une influence trop considérable sur son existence pour ne pas être déplorés publiquement. Le caractère d’Albrecht Dürer était en effet tout l’opposé de celui qui le fit souffrir. Généreux, libéral, il a fait bien des portraits qu’on ne lui payait pas, et il donnait ses dessins ou ses estampes plus souvent qu’il ne les vendait.

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Hatier, Paris, 1897.

Pour les historiens de Pissarro

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M. Jean Grave nous adresse la lettre suivante au Bulletin de la Vie artistique, dont les historiens de l’impressionnisme lui sauront gré :

Puisque vous publiez des anecdotes sur Pissarro, en voici une qui peut intéresser vos lecteurs, car elle explique la rareté des oeuvres de début de cet artiste. Elle me fut racontée par lui-même.

Pissarro habitait les environs de Paris (Ville-d’Avray, je crois, mais mon souvenir est confus là-dessus) lorsqu’éclata la guerre de 1870-1871. A l’approche des Allemands, Pissarro ferma sa maison et se réfugia à Paris. Le siège levé, il retourna chez lui, mais pour constater qu’il avait été « nettoyé » de la plupart des objets que renfermait la maison, y compris toutes les toiles qu’il avait laissées.

« Les Allemands avaient passé par là » , lui expliquèrent les voisins apitoyés.

Mais Pissarro ne tarda pas à remarquer que pas mal de femmes du village se rendaient au lavoir munies de superbes tabliers de toile, faits d’un assemblage de morceaux de différentes grandeurs.

J’ai oublié comment il lui fut permis d’éclaircir le mystère en soulevant un coin… du tablier, mais le fait est que les dits tabliers portaient encore, à l’envers, la peinture de Pissarro.

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, avril, 1921.

Les derniers Picasso

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Les derniers ouvrages de Picasso sont absolument ahurissants. Délaissant momentanément le cubisme (car les infidélités qu’il lui fait sont toujours passagères), le peintre malaguène choisit aujourd’hui une esthétique directement inspirée de l’ornementation des poteries précolombiennes.

A ce propos, il nous souvient d’un mot du sculpteur Manolo, à l’époque brillante des débuts du cubisme, qui semble tout frais d’actualité.

Dans son atelier, Picasso montrait à différents amis des « portraits » traités selon le nouveau code du grand art cubique. Le sculpteur espagnol, au nombre des invités, considérait chaque toile, ne disait mot, mais visiblement manquait d’enthousiasme. Tout à coup, n’y tenant plus, devant un tableau particulièrement audacieux, il se tourna vers le peintre et doucement lui dit, avec cet inimitable accent espagnol, intraduisible ici :

— Ecoute, Pablo ! Franchement. Qu’est-ce que tu dirais si tu voyais ton père et ta mère arriver de Barcelone à la gare d’Austerlitz avec des gueules pareilles ?

« L’Œil de Paris. » Paris, 1930.