peinture

Rencontre

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Maurice Utrillo déambulait sur la Butte, il rencontre Alphonse Quizet occupé à peindre. 

— Que fais-tu là ? lui demande-t-il.
— Je fais une aquarelle.
— Qu’est-ce que c’est que cela ?
— Un peu d’eau sale que l’on étend sur un papier propre, en utilisant adroitement les blancs de la feuille.
— C’est très intéressant la peinture, dit Utrillo, sans omettre de demander quelques bons autres renseignements complémentaires 

Et le lendemain il vint travailler près de Quizet, et fit son premier tableau sur un almanach des postes.

Les vieux lions

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Vincent Van Gogh, qui était alors âgé de trente-et-un ans, passa par la classe de peinture où professait Charles Verlat, le directeur de l’Académie royale des beaux-arts, type parfait du peintre officiel et tartempionesque, chargé de transmettre à la postérité, par le truchement de la peinture, le souvenir des grandes solennités patriotiques.

Dans cette classe, qui comptait soixante élèves environ, dont une bonne quinzaine d’allemands et d’anglais, Van Gogh arriva un matin, vêtu d’une sorte de sarrau bleu comme en portent les marchands de bestiaux flamands, et coiffé d’un bonnet de fourrure. En guise de palette, il se servait d’une planche arrachée à une caisse qui avait contenu du sucre ou de la levure. Les élèves avaient à peindre, ce jour-là, deux lutteurs qui posaient sur l’estrade, nus jusqu’à la ceinture. Van Gogh se mit à peindre fébrilement, furieusement, avec une rapidité qui stupéfia ses condisciples. « Il avait fait de tels empâtements, nous dit M. Hageman, que la couleur coulait littéralement de la toile sur le parquet. » Quand Verlat vit ce travail, et son extraordinaire auteur, il demanda en flamand, quelque peu ahuri : « Qui êtes-vous ? » Van Gogh répondit tranquillement : « Wel,Ik ben Vincent, Hollandsch » (Eh bien ! je suis Vincent, Hollandais). Alors, le très académique directeur proféra sur un ton dédaigneux en désignant la toile du nouveau : « Je ne corrige pas ces chiens pourris. Mon garçon, allez vite à la classe de dessin. » 

Van Gogh, dont les joues s’étaient empourprées, contint sa colère, et s’en fut au cours du brave vieux M. Sieber, que la nouveauté effrayait, lui aussi, mais qui était d’un caractère moins irascible que son directeur. Vincent resta là quelques semaines, dessinant avec ardeur, s’acharnant, avec une souffrance visible, à saisir la forme, travaillant rapidement, sans retoucher, déchirant le plus souvent son dessin ou le jetant derrière lui, dès qu’il l’avait terminé. Il faisait des croquis de tout ce qui se trouvait dans la salle : des élèves, de leurs vêtements, des meubles, oubliant le plâtre qu’avait donné à copier le professeur. Alors déjà, Van Gogh étonnait par la rapidité avec laquelle il travaillait, refaisant le même dessin, ou le même tableau, dix ou quinze fois. Le peintre s’est expliqué là-dessus, dans la suite, à plusieurs reprises :

« C’est bien beau, écrit-il un jour à son frère Théodore, que Claude Monet ait trouvé moyen de faire de février en mai, dix tableaux. Travailler vite, ce n’est pas travailler moins sérieux, cela dépend de l’aplomb qu’on a et de l’expérience.  Ainsi, Jules Gérard, le chasseur de lions, raconte dans son livre que les jeunes lions ont dans le commencement beaucoup de mal à tuer un cheval ou un bœuf, mais que les vieux lions tuent d’un seul coup de griffe ou de dent bien calculé, et ont une sûreté étonnante pour cette besogne. »

Eugène Montfort.  » Les Marges. » Paris, 1914.

Rubens était-il sadique ?

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Dans son Lyon tel qu’il était, et tel qu’il est, M. l’abbé Guillon fait part, à propos de la toile Descente de croix, d’une anecdote fort accréditée, et qui honore peu l’âme de Rubens.

On prétend, ajoute-t-il, qu’après avoir fait consentir un homme du peuple a se laisser attacher à une croix , pour lui servir de modèle, il l’y poignarda , reprit promptement ses pinceaux pour rendre, avec toute la vérité possible, l’état d’un crucifié qui rend les derniers soupirs. Ce qui peut rendre vraisemblable cette horrible histoire, c’est le visage de ce Christ qui  exprime, non l’amour et la tranquillité d’un Dieu sauveur expirant librement pour le genre humain, mais la rage et le désespoir d’un homme qui meurt révolté de son supplice et furieux contre son assassin. 

Quoique l’autorité de M. l’abbé Guillon soit infiniment respectable, nous pensons qu’il est grandement permis de douter de la vérité de cette anecdote, que nous n’avons rencontrée dans aucune biographie de Rubens. 

Jean-S. Passeron. « Notice sur Daniel Sarrabat. » Lyon

 

Cordiale rivalité

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On a beaucoup exagéré la rivalité entre Michel-Ange et Raphaël, comme le démontre entre autres l’anecdote rapportée par Cinelli à propos des fresques de la Pace.

Raphaël d’Urbin avait peint pour Agostino Chigi à Santa Maria della Pace quelques prophètes et quelques sibylles sur lesquels il avait reçu un à-compte de 500 écus. Un jour il réclama du caissier d’Agostino le complément de la somme à laquelle il estimait son travail. Le caissier, s’étonnant de cette demande et pensant que la somme déjà payée était suffisante, ne répondit point.

Faites estimer le travail par un expert, dit Raphaël, et vous verrez combien ma réclamation est modérée. 

Giulio Borghesi (c’était le nom du caissier) songea tout de suite à Michel-Ange pour cette expertise, et le pria de se rendre à l’église et d’estimer les figures de Raphaël. Peut-être supposait-il que l’amour-propre, la rivalité, la jalousie, porteraient le Florentin à amoindrir le prix de ces peintures. Michel-Ange alla donc, accompagné du caissier, à Santa Maria della Pace, et, comme il contemplait la fresque sans mot dire. Borghesi l’interpella.  

Cette tête, répondit Michel-Ange, en indiquant du doigt une des sibylles, cette tête vaut cent écus !

Et les autres ? demanda le caissier.

Les autres valent autant.

Cette scène avait eu des témoins qui la rapportèrent à Chigi. Il se fit raconter tout en détail, et, commandant d’ajouter aux 500 écus pour cinq têtes 100 écus pour chacune des autres, il dit à son caissier :

Va remettre cela à Raphaël en paiement de ses têtes, et comporte-toi galamment avec lui, afin qu’il soit satisfait, car s’il voulait encore me faire payer les draperies, nous serions probablement ruinés.

« Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël. » Charles Clément, Paris, 1861.

Un premier tableau de Delacroix

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La-Barque-de-Dante.

Delacroix, aussi pauvre d’argent que riche de talent, n’ayant pas de quoi faire encadrer son premier tableau, Dante et Virgile aux enfers, pour l’envoyer au Salon du Louvre, l’avait fait entourer de planches enduites de colle de poisson sur lesquelles il avait répandu de la poudre d’or.

Le jour de l’ouverture, il chercha vainement son œuvre dans les petites salles, celles où l’on met les tableaux des débutants. Ne la trouvant pas, il se désolait, lorsqu’un gardien lui dit :

C’est vous qui avez envoyé une toile encadrée dans des lattes d’emballage ? On n’a pas voulu de vos lattes. M. Gros a fait refaire un beau cadre, et il a exigé de M. de Forbin-Janson que votre tableau, qu’il trouve bien, figurât dans le Salon carré.

Le Salon carré ! Le Salon d’honneur ! Un débutant ! Quelle joie ! Delacroix courut, tout ému, chez le baron Gros. Gros le reçut, la porte entrebâillée, une palette à la main :

Qui est là ?
— Moi, Monsieur.
— Qui, vous ?
— Delacroix.
— Qui ça, Delacroix?
— Celui qui a exposé le tableau auquel vous avez fait donner un cadre.
— Ah ! oui, un bateau !
Dante et Virgile.
— Enfin, un bateau ! Eh bien, ce n’est pas mal. Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans.
— Eh bien, à vingt-trois ans vous peignez comme un maître et vous dessinez comme un cochon. Apprenez à dessiner.

Pas si cochon que cela le dessin de Delacroix. Heureusement on en a fini aujourd’hui avec cette légende, que Delacroix ne dessinait pas. C’est justement à cause de la sûreté de son dessin qu’il n’avait pas besoin de se perdre dans ces fignolages et ces ficelages grâce auxquels plus d’un peintre inférieur a passé pour dessiner mieux que lui.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.

Anecdote sur Angelica Kauffman

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Angelica-Kauffmann...

M. Rabbe, dans son excellente notice insérée dans la Galerie des Contemporaines, a apprécié avec son talent ordinaire cette femme célèbre, qui, dès l’âge de douze ans, maniait heureusement le pinceau, et qui parvint à prendre place parmi les plus grands et les plus illustres artistes.

Il a dépeint ses premiers pas dans la peinture, ses progrès, ses succès, puis les douleurs de sa vie privée, l’affreux malheur qui la mit dans les bras d’un misérable aventurier au moment où elle croyait épouser un homme d’un rang illustre. Enfin, il a jugé son genre, son talent et ses œuvre avec ce sentiment exquis des arts qui le caractérise. Cependant il a oublié de raconter une anecdote de la vie d’Angelica, peu importante sans doute en elle-même, mais qui prouve pourtant qu’il y avait en elle un peu moins d’idéalité, et un peu plus de cette coquetterie commune à toutes les femmes, et surtout à celles qui, comme Angelica , sont favorisées des dons de la nature.

C’est dans des mémoires très intéressants sur le sculpteur Joseph Nollekens, publiés en Angleterre, que nous trouvons, cette anecdote.

Tout le monde connaît, dit l’auteur de cet ouvrage, la manière dont Angelica Kauffman fut trompée par un valet qui l’épousa sous le nom de comte de Horn ; sa douleur fit grand bruit. Cependant, on sympathisa beaucoup moins à ses peines, quand on connût en Angleterre son extrême coquetterie. En voici une preuve, Nollekens avait été témoin lui-même du fait :

Avant son mariage, et pendant qu’elle était à Rome, Angelica aimait passionnément à se montrer, à étaler ses charmes et à se faire adorer par une foule d’admirateurs. Un jour, dans cette intention , elle se plaça dans une des loges les plus apparentes du théâtre Argentina ; elle était accompagnée par Nathaniel Danc et un autre artiste, qui, tous les deux, comme bien d’autres, étaient amoureux fous d’elle.

Comme elle était assise entre ses deux adorateurs, elle sentit un bras de chacun d’eux presser amoureusement sa taille. Alors, croisant ses bras et s’appuyant sur le devant de la loge, elle prit une main à chacun d’eux, et la serrant, elle les laissa convaincus tous les deux qu’ils étaient payés de retour.

Le bon Nollekens, en contant cette anecdote, s’en étonnait beaucoup ; sa susceptibilité anglaise ne pouvait comprendre ce manège de coquetterie. Qu’eût-il dit s’il avait vu nos Saphos et nos Angelica actuelles, le plus souvent aussi remarquables par ce défaut que par leur talent ?

« Diogène : feuille historique, philosophique et littéraire. »  Paris, 1828.

L’art est la science du beau

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James Abbott McNeill Whistler

On a maintes fois reproché au fameux peintre Whistler le flou de son tableau où les formes flottantes des personnages et les intentions vagues de l’artiste sont parfois difficiles à interpréter.

Un soir, le peintre dînant chez son ami Henry Irving, le célèbre acteur anglais, se mit à disserter savamment sur deux de ses tableaux accrochés aux murs de la salle à manger. Après une assez longue conférence Whistler, regardant de plus près une des toiles, s’écria tout à coup :

Irving ! Irving… regardez donc ce que vous avez fait…

Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Irving sans s’émouvoir.

Ce qu’il y a, tonna l’artiste rendu furieux. Mais vous voyez bien, malheureux, que ces tableaux ont été pendus à l’envers : le haut en bas. Je suppose qu’ils sont ainsi depuis longtemps… et vous ne vous en êtes pas aperçu !…

tableau

Ah, mon cher Whistler ! répliqua l’acteur, il ne faut pas m’en vouloir, mais plutôt m’excuser, puisque vous-même, cher maître, vous l’auteur… vous avez mis une heure à vous en apercevoir.

« Revue française. » Paris, 1903.