Picardie

To be or not to be

Publié le Mis à jour le

ignatius-donnelly (2)

Ignatius Donnelly, qui vient de mourir à Minneapolis, est l’auteur de la théorie célèbre d’après laquelle les drames de Shakespeare seraient l’œuvre de Francis Bacon. 

D’après d’autres chercheurs, le nom de Shakespeare constituerait tout simplement la figure graphique de la prononciation anglaise des deux prénoms français : Jacques-Pierre. Selon cette dernière théorie, le plus grand poète de l’Angleterre descendrait d’un des obscurs compagnons de Guillaume le Conquérant. Ce qui fournit à ce système quelque vraisemblance, c’est que le nom de Robespierre est pareillement formé de deux prénoms : Robert-Pierre, avec l’s qui, placé derrière le premier de ces deux prénoms, représente le génitif anglais, et leur donne la signification de Robert, fils de Pierre. 

Les aïeux de Robespierre auraient, dit-on, d’abord émigré d’Artois ou de Picardie en Angleterre ou en Irlande pour revenir s’établir à Arras. 

« Le Penseur. » Paris, 1901.

Tempête de coton en Picardie

Image Publié le Mis à jour le

maignelay-05-03-16

Apothéose des tripes à la mode de Caen

Publié le Mis à jour le

repas

Les tripes ! Grande invention, qui a plus fait, pour la gloire de la ville de Caen, que tous ses hommes de lettres et ses savants. Que de gens ignorent l’œuvre de Malherbe; on sait bien que Malherbe vint… mais beaucoup ne se sont jamais enquis de ce qu’il est venu faire. Et Auber ! combien de ses admirateurs fervents ne se doutent guère qu’il est né à Caen !

Les tripes, au contraire, elles sont toujours et forcément de Caen, partout, dans tous les pays de la terre, où l’on mange avec des fourchettes. A Calcutta, à Shang-Haï, vous trouvez des écriteaux annonçant qu’on peut se procurer des tripes à la mode de Caen, et je gage qu’au Tonkin, la première création de nos colons sera la fondation d’un restaurant où l’on mangera des tripes, les dimanches !

Donc, en l’honneur des tripes, festoyons; faisons défiler les marmites immenses et les bouteilles innombrables; que les plus convaincus renoncent au Saint-Emilion et au Champagne, pour se consacrer au jus de la pomme; buvons à la prospérité de la Normandie, intimement unie, sous le drapeau de la POMME-A-CIDRE, d’une part à la Picardie et à la Bretagne, d’autre part aux nombreuses colonies des Amis du cidre dans les quatre coins de l’univers !!!

Oui, tripes, poursuivez votre marche triomphale; allez, vous aussi, en voiture; circulez noblement dans les rues de Paris, en exhibant aux passants vos enseignes alléchantes. N’êtes-vous pas le véritable plat national de la France ? Qu’on nous cite donc un mets qui ait pris une extension aussi considérable, aussi universelle ! Est-ce la bouillabaisse de la Provence ? est-ce la gachure du Languedoc ? la galette de sarrazin, les rillettes de Tours, les madeleines de Commercy, ou les pâtés d’Arras ? Puériles concurrences…

Au contraire, les tripes ont envahi Paris et rayonné sur la France; elles ont débordé sur l’étranger et forcé même les murailles de la Chine !

Venez donc, pommiers grands et petits, avec respect et appétit, rendre hommage à ce mets étonnant, qui a fait le tour du monde et unifié les règles de la gastronomie internationale.

 E. Chesnel. « La Pomme et les pommiers. » Société littéraire et artistique de la Pomme… entre Bretons et Normands, Paris, 1884.

Quand on parle du loup on en voit la queue

Publié le Mis à jour le

loup

A notre époque privilégiée, les bêtes féroces et carnassières ont disparu de nos contrées. Bien exceptionnellement on est mis en présence d’un loup ailleurs que dans les jardins zoologiques.

Il n’en était pas de même autrefois ; le loup se chassait couramment ; on en parlait fréquemment, c’était un sujet de conversation très répandu, si bien qu’on en vint à dire : « Quand on parle du loup on en voit la queue ».

Pourquoi voyait-on sa queue d’abord et non sa tête, à l’inverse des rencontres habituelles ? On en donne plusieurs raisons.

Le loup voit de très loin, à travers taillis et broussailles dans lesquels il se cache et guette sa proie ; l’homme n’a pas aussi bonne vue. Quand, à la poursuite du loup, on apercevait la bête, celle-ci avait prévenu les chasseurs et déjà pris la fuite ne donnant que sa queue à contempler.

Une autre raison, euphonique celle-là ; on n’aurait pas trouvé joli de dire « quand on parle du loup on en voit la tête » et l’on a préféré versifier :

Quand on parle du leup,
On en voit la queue.

Dans le vieux langage, notamment en Picardie, le loup s’appelait un leup :

Biaux chires leups, n’écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie.
a dit La Fontaine (
Le Loup, La Mère et l’Enfant).

Les loups ayant disparu, on a fait l’application du dicton aux personnes qui survenaient inopinément au moment où l’on parlait d’elles en bien ou en mal ; ce dernier cas est de beaucoup le plus ordinaire, comme chacun sait. Pour être plus aimable, mais non moins hypocrite, on dit aussi : « Quand on parle du soleil on en voit les rayons »; et mieux encore à l’adresse d’une dame : « Quand on parle de la rose on en voit les boutons». Les épines sont précieusement conservées pour l’égratigner à loisir quand elle aura le dos tourné.

Parlant d’une personne ou songeant à elle, il n’est pas très surprenant de la voir venir ou d’en recevoir une lettre ; vous avez mêmes motifs de penser l’un à l’autre ; un même sujet vous préoccupe.

Vous avez pu observer un cas plus bizarre : au cours d’une promenade, vous croyez apercevoir à plusieurs reprises parmi les passants quelqu’un de connaissance; vous aviez été le jouet d’erreurs ou victime de ressemblances. Tout à coup ce quelqu’un vous apparaît en chair et en os. Comment expliquer cette étrange coïncidence ? Mystère !

« Miettes du passé. »  Emile Genest, Paris, 1913.

Histoire d’une jeune fille herbivore

Publié le Mis à jour le

Le Douanier Rousseau
Le Douanier Rousseau

La nature, ordinairement si régulière, si fidèle aux lois qu’elle s’est imposée dans la reproduction et l’entretien des êtres, offre quelquefois des exemples d’anomalie très bizarres. Les écarts auxquels elle se livre, servent en quelque sorte à expliquer tous ses moyens de combinaison. C’est souvent par leur secours que l’homme signale le retour de certains phénomènes, dont, sans une première observation , il n’aurait peut-être jamais soupçonné la possibilité.

C’est ainsi qu’habitué à voir son espèce se nourrir de substances, pour la plupart mortifiées par la cuisson, il ne devinait guère qu’il pût exister des perversions telles de l’organisme humain, que certains individus vinssent à se nourrir d’herbages crus et grossiers, de chairs sanglantes et chargées d’immondices. Il le soupçonnait d’autant moins, quoiqu’en aient dit certains philosophes, qu’amené par des études d’analogie et de comparaison à la connaissance des causes qui différencient l’alimentation dans chaque espèce d’animaux, il s’est parfaitement expliqué l’impossibilité où se trouve l’estomac d’un herbivore de se nourrir d’aliments propres au carnivore rigoureusement appelé ainsi, et vice versa. Or, l’homme, qui ne présente ni les conditions organiques des ruminants, ni celles des animaux qui se repaissent de chair fraîche, ne peut, sans une grande aberration de ses fonctions, offrir une exacte ressemblance dans ses habitudes nutritives avec l’une ou l’autre de ces deux classes d’animaux. Quand des cas exceptionnels de ce genre arrivent, l’observation doit les ranger précisément dans la classe des faits rares, en attendant que les faits analogues viennent en faciliter l’explication. Si leur utilité n’est pas actuellement directe, ils sont là pour attester les ressources de la nature. Ils sont là pour répondre à l’étonnement des personnes pour qui les faits irréguliers ne peuvent être, et enfin, pour servir de mesure à la probabilité des choses extraordinaires. Sous ces rapports, il sera donc curieux de connaître l’histoire d’une jeune fille, tour à tour herbivore et carnivore, actuellement existante.

henri-rousseauLa fille Roger, fille d’un cultivateur de Méret, département de l’Oise, est actuellement âgée de vingt ans; elle est idiote. Retardée dans son développement physique, quoique actuellement très vigoureuse, elle n’a marché qu’à trois ans. Elle n’a jamais parlé; elle exprime ses besoins, ses désirs par des cris qui ressemblent beaucoup à un grognement. Elle n’est point sourde; elle obéit quand on lui commande; paraît assez douce: quand on la contrarie, elle porte sa fureur contre elle-même; elle s’égratigne la racine du nez. Si elle est assise ou couchée, sa tête, ses mains, sont toujours en mouvement, sans but. Elle déchire machinalement ce qui lui tombe sous la main.

Sa taille est moyenne, renforcée. Sa peau est blanche, l’œil bleu, le front très proéminent et bombé, la bouche grande, les lèvres très épaisses. Sa figure, convenablement colorée, n’a absolument aucune expression. Sa marche est incertaine, comme celle de quelqu’un qui n’est pas bien éveillé. Elle marche volontiers sur les mains et les genoux, et, dans cette attitude, furète partout, flaire et porte à sa bouche tout ce qu’elle rencontre. C’est ainsi que cette pauvre créature aime à trouver ses aliments plutôt qu’à les recevoir. Elle satisfait les besoins de la nature partout, et sans honte, comme sans précaution.

Les aliments qu’elle préfère sont le trèfle, la luzerne, le mouron ( seneçon ); viennent après la viande crue et les entrailles d’animaux: tout ce qui est cuit ne lui convient pas; elle ne mange du pain que faute de mieux. elle arrache l’herbe, elle en fait une espèce de botte qu’elle place entre les dents molaires , d’un côté de la bouche, sans se servir des incisives, et broie en remuant les mâchoires. Elle aime beaucoup le vin, mais ne boit pas comme les hommes. Accoutumée sans doute à se désaltérer dans les ruisseaux, elle hape et hume les liquides. La puberté a été tardive chez la fille Roger. On assure qu’elle ne distingue pas les sexes.

Cette malheureuse, abandonnée en quelque sorte par ses parents, a pris les goûts et les allures des animaux avec lesquels elle vivait. Son père assure qu’elle reconnaît fort bien son chemin pour rentrer à la maison, même d’une demi-lieue de distance. C’est à l’âge de trois ans qu’on s’aperçut de son goût pour la viande crue. On avait jeté dans la cour des entrailles de volailles: cet enfant s’en empara et les disputa à un chien. Passant presque tous ses jours près des bestiaux dans les pâturages, l’exemple et la faim lui ont appris à se nourrir d’herbes.

Archives curieuses, ou Singularités. Guyot de Fère, François-Fortuné, Paris, 1831.

L’éternueu

Publié le Mis à jour le

 

campagne.

Près de la route d’Englebelmer se tenait autrefois un homme qui passait toutes les nuits à éternuer d’une façon continue. A quelque heure que l’on pût passer en cet endroit, on n’entendait que des atchi ! atchi ! atchi ! sans cesse répétés ; aussi les passants s’enfuyaient-ils en se disant : C’est « l’éternueu ! »

Bien des fois les jeunes gens du village voisins s’étaient réunis le soir pour surprendre l’éternueu, mais quand ils étaient arrivés au lieu d’où partaient les atchi ! atchi ! ils n’entendaient plus rien et le bruit ne reprenait que quelques minutes après et à cinquante pas plus loin. L’homme ou le lutin se donnait le plaisir de faire courir les jeunes paysans le long de la route d’Englebelmer et toujours il demeurait insaisissable. On avait fini, de guerre lasse, par s’habituer à l’éternueu, et, comme le lutin n’avait jamais fait de mal à personne, on en vint à ne plus craindre de passer par la route et l’on se contenta de se signer dévotement quand le bruit bien connu parvenait aux oreilles.

Un soir d’été, par un beau clair de lune, un paysan revenait d’un marché voisin. Bientôt il entendit les atchi ! de l’éternueu, mais il ne s’en inquiéta pas. Sans doute, le lutin n’avait pas autre chose à faire, car il se donna le plaisir de suivre le paysan pendant un bon quart de lieue en poussant son atchi ! incessant. A la fin, le paysan ennuyé s’écria tout à coup :

– Avez-vous bientôt fini d’éternuer ainsi ? Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre rhume !

Il n’avait pas fini ces mots qu’un fantôme revêtu d’un grand drap s’offrit à ses yeux : c’était l’éternueu.

– Merci, ami ; tu viens de me délivrer d’un grand supplice. A la suite de mes péchés, Dieu me condamna à errer autour de ce village en éternuant sans trêve ni repos, du soir au matin, jusqu’à ce qu’un vivant charitable me délivrât en me disant : « Dieu vous bénisse ! » Bien des années se sont passées depuis ce temps; il y a pour le moins cinq cents ans que je viens ici éternuant toujours dès que je vois un voyageur. Aucun ne m’avait dit : « Dieu vous bénisse ! » Heureusement que ce soir j’ai eu la bonne idée de te suivre et que tu m’as délivré pour toujours. Encore une fois, merci. Adieu.

Le fantôme disparut aussitôt et l’homme put rentrer à Englebelmer pendant que l’éternueu, délivré de son supplice, prenait sans doute le chemin du ciel. A partir de ce jour on n’entendit plus le soir sur la route les atchi ! du lutin. C’est de là, ajoute-t-on, que date la coutume de dire à celui qui éternue : « Dieu vous bénisse ! » et celle de répondre à ce souhait par un : « Dieu vous le rende ! ».

« Littérature orale de la Picardie. »   Emile-Henri CARNOY,1883

Narré en 1881 par M. Emilien Guilbert, d’Englebelmer, dans la Somme