Pierre Loti

Question sur la bicyclette

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Doit-on dire monter à bicyclette ou monter en bicyclette ? Telle est la question insidieuse qu’a posée aux quarante Immortels un reporter ingénieux.

La question vous paraît futile ? Rappelez-vous que, si la presse est le quatrième pouvoir, le bicycle est en passe de devenir le cinquième. Dès le temps de Richelieu, l’Académie a coutume de ménager les pouvoirs établis, et l’histoire ne dit pas qu’elle ait jamais eu à s’en repentir. Vingt membres de la Compagnie ont donc voulu, par leurs réponses, satisfaire à la fois les deux passions dominantes de notre fin de siècle : le reportage et le cyclisme. Je me ferais un crime de ne pas vous faire connaître les plus remarquables consultations de ces oracles de la langue. 

La réponse de M. V. Cherbuliez est, comme on pouvait s’y attendre, spirituelle et courte : 

« Les bicyclistes me semblent plus disposés à considérer leur machine comme un cheval que comme une voiture. Ainsi disent-ils volontiers : monter à bicyclette et je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.
Veuillez agréer, etc.
« V. CHERBULIEZ. » 

M. de Freycinet craint, là comme ailleurs, de se compromettre et esquive la difficulté : 

« La question que vous me posez est beaucoup trop grave pour que je me hazarde (sic) à y répondre. Je vous engage à vous adresser à la commission du Dictionnaire. Sentiments dévoués.
« C. DE FREYCINET. » 

On remarquera que M. de Freycinet écrit hazarder par un Z, et qu’il ferait bien lui aussi, de s’adresser à la commission du Dictionnaire. Je sais bien que Voltaire ne savait pas l’ortographe. Seulement c’était Voltaire. 

L’âme inquiète de Pierre Loti est troublée par la cruelle énigme : 

« Vous jetez le trouble dans mes idées grammaticales, monsieur. Avant votre question, j’aurais dit sans hésiter en bicyclette. A présent, je ne sais vraiment plus. Agréez, etc.
« PIERRE LOTI. » 

M. Ernest Lavisse refuse de jeter le poids de son autorité dans l’un des plateaux de la balance. Il semble trouver qu’on abuse de ses instants : 

« Monsieur,
« Laissez faire l’usage : le verbe
Monter s’y accommodera, car il est très accommodant. Sauriez-vous dire par exemple, ce qu’il signifie au juste dans cette phrase : Monter un bateau ou monter une scie à l’Académie à propos de bicyclette ?
« Sans rancune, d’ailleurs.
« E. LAVISSE. »

La réponse de M. Sully-Prudhomme a l’ampleur philosophique et la consciencieuse précision intellectuelle qui sont les traits saillants du poète de Justice. Sa lettre est trop longue pour que j’en puisse citer autre chose que la conclusion : 

« Que faire ? Je pense qu’il convient d’élargir la règle de l’analogie, d’assimiler la bicyclette à ce qu’elle remplace, et de dire : monter à bicyclette, comme on dit : monter à cheval, car cet admirable instrument rend le même genre de services qu’une monture animée, que le cheval; et son maître est une sorte de cavalier.
L’attitude du cycliste diffère peu de celle d’un jockey courbé sur sa bête, il est même un centaure, car il ne fait, par la pédale et la roue, qu’accélérer le mouvement qu’il doit à son propre effort.
« Veuillez agréer, monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments dévoués.
« SULLY-PRUDHOMME. » 

Pour abréger, donnons les résultats de ce plébiscite d’Immortels. Sur vingt opinants, douze sont d’avis qu’il faut dire : A bicyclette. Ce sont MM. G. Doucet, Jules Claretie, Sully-Prudhomme, François Coppée, M. Du Camp, Victor Cherbuliez, Alexandre Dumas, Meilhac, E. Olivier, Mézières, Léon Say et V. Sardou. Cinq académiciens pensent qu’il faut rester sur l’expectative et laisser à l’usage le temps d’imposer son verdict. Enfin, deux indépendants adoptent résolument la forme « en bicyclette ». Ce sont MM. Ed. Hervé et Gaston Boissier. 

Et c’est ainsi que nous sommes éclairés et pouvons consacrer nos efforts à scruter d’autres mystères de notre langue. Elle n’en manque pas, comme chacun le sait. 

« La Semaine littéraire« . Genève, 1893.

L’hommage Radiola

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La littérature française est en deuil. Pierre Loti, le romancier dont nous avons tant apprécié les oeuvres, est mort à Hendaye.

Pour honorer sa mémoire, Mademoiselle Marthe Dupuis a écrit quelques vers qui ont été lus devant le microphone du poste Radiola de la « Compagnie française de Radiophonie » dont les milliers d’auditeurs ont vivement apprécié l’émission.

« Les Maîtres de la plume. »Paris, 1923.

Timidité

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Pierre Loti est modeste, nous apprennent les Annales qui consacrent au dramaturge de Ramuntcho une attachante étude.

N’étant encore qu’enseigne de vaisseau, il s’était lié d’amitié avec un officier de son grade, momentanément en service comme lui à Rochefort. Plusieurs mois se passèrent ainsi dans l’intimité si étroite des marins à bord. Puis la destinée, brusquement, les sépara. Julien Viaud demeura à Rochefort, et son ami reçut l’ordre d’embarquer. Un jour, sur le navire où ce dernier servait, une conversation s’engagea au carré sur la valeur des ouvrages de Pierre Loti. Et, comme quelqu’un affirmait que ce pseudonyme cachait la personnalité d’un officier de marine, il demanda tout à coup :

Comment se nomme-t-il ?
— Julien Viaud, lui répondit-on.

Ce nom le plongea dans un étonnement profond. Julien Viaud ! N’était-ce pas là le nom de son camarade de Rochefort ? Et ce serait lui l’auteur de ces chefs-d’œuvre ! Mais non, cela était impossible. Le jeune homme se souvenait, d’ailleurs, d’avoir parlé, jadis, à son ami du Mariage de Loti avec beaucoup d’intérêt, et rien, dans le langage de celui-ci, n’avait trahi la moindre émotion, rien ne lui permettait de supposer qu’il en fût  l’auteur. Quelque temps après, l’officier, au retour d’une expédition, débarquait à Toulon. Comme il se dirigeait vers la gare, il reconnut au milieu de la foule, son camarade de Rochefort, qui, lui aussi, se disposait à prendre le train. Il lui serra joyeusement la main et, tout de suite :

Voyons, décidément, est-ce vous Pierre Loti, oui ou non ?
— Mais oui, mon ami.
— Comment, nous avons vécu trois mois ensemble, en amis, en frères, et vous vous êtes ainsi caché de moi !

Loti s’excusa, alléguant sa timidité naturelle, son horreur des compliments, et que le « moi » est haïssable. Bref, il plaida les circonstances atténuantes et s’excusa de son  mieux.

Et l’on parle de la vanité des gens de lettres !

« Gil Blas. »Paris, 1908.

Les petits petons de Loti

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On a dit que Pierre Loti avait la coquetterie des chaussures étroites. La vérité est que l’auteur de Madame Chrysanthème avait des pieds remarquablement petits.

Un soir, dans un bal à la préfecture maritime de Toulon, une dame, près de laquelle il s’était assis, lui demanda, légèrement rougissante, en voyant qu’il regardait ses pieds aussi finement chaussés qu’élégamment gantés :

 Ils vous plaisent, mon cher maître ?
— Ils sont charmants, répondit Loti. Mais c’étaient vos souliers que je regardais. je parie qu’ils m’iraient.

La dame, un peu dépitée, se leva et demanda à l’Académicien de la conduire au buffet.

« Les Spectacles. »Lille, 1923.
Illustration: peinture de Lucien Lévy-Dhurmer.

Une page de Loti

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Le musée de Fouras possède, dans ses archives, de fort intéressants documents, notamment ceux qui proviennent de Maître Mauberger, avocat, et dernier secrétaire de Pierre Loti.

A ce titre, il détenait des écrits, des photos de l’auteur, qu’il a laissés au musée à son décès, dans sa propriété de Fouras. Signalons parmi eux une photo de Loti à 17 ans, trois projets pour le monument de Rochefort à l’auteur, une grande enveloppe où Loti, de son écriture vive, avait noté :

« Lettres de raseurs et de raseuses à éconduire poliment » !

Mais lisez plutôt cette page, qui résume l’humour de l’auteur, son don d’improvisation (le texte est rédigé sur une page à en-tête du Palais d’Orsay, à dater des années 1910), mais aussi sa passion des animaux familiers.

Réquisitoire contre le chat Rabaud.

1° Vient toutes les nuits dans mon jardin pour battre ou massacrer les chats de la maison.

A tellement battu depuis deux ans un malheureux chat gris, auquel nous tenons beaucoup à cause de la petite Germaine, que celui-ci a disparu à plusieurs reprises pendant un mois, n’osant plus revenir; on l’a retrouvé chaque fois du côté de la gendarmerie.

2° Etait en train d’étrangler la petite chatte rayée, que j’ai rapportée de Paris et que j’adore, quand Asman est venu la délivrer à coups de bâton; continue de la guetter et l’achèvera un de ces jours.

3° A étranglé et tué un amour de petit chat angora, qu’on élevait avec sollicitude. C’est la première fois que j’entends parler de chats étranglant leurs petits.

C’est une préoccupation chaque soir de s’assurer que les chats de la maison sont bien enfermés et ne risquent pas d’être étranglés dans la nuit.

On n’a pas le droit d’avoir chez soi une pareille bête féroce, ou alors il faut la tenir en cage.

P. Loti.

Quel que soit le genre qu’il emploie, Pierre Loti saura toujours séduire son lecteur.

Cette pièce est cotée 7003 au musée de Fouras; et laissez donc la curiosité vous pousser : vous serez reçus tous les dimanches d’hiver, et tous les jours en été.

Freddy Bossy.  » Société d’ethnologie et de folklore du Centre-Ouest. »  1979. 
Illustration : photo Dornac.