Pline

Les anciens voyaient-ils les mêmes couleurs que nous ?

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peintreUne telle question peut et doit même paraître absurde. Elle mérite cependant d’être examinée, et la réponse semble ne pas devoir être celle que nous sommes d’abord portés à y faire.

Un oculiste allemand, le docteur H. Magnus, s’est demandé si l’organe de l’œil a toujours eu, dans l’espèce humaine, la même finesse, la même délicatesse d’impression qu’aujourd’hui, et si les hommes, à toutes les époques, ont perçu les couleurs du prisme ainsi que les perçoit l’homme moderne. Sa conclusion est que les hommes primitifs, dans leur état grossier, n’ont que des perceptions confuses des couleurs et même ne les perçoivent pas toutes. Ainsi, les anciens ne voyaient que trois couleurs au lieu de sept dans le prisme, et les Sagas du Nord ne comptent également que trois couleurs dans l’arc-en-ciel. Les plus lumineuses, celles qui agissent avec le plus d’intensité sur l’œil, sont le rouge, l’orange et le jaune; le bleu, l’indigo et le violet sont d’une faible intensité; le vert occupe un rang intermédiaire.

Or, dans toute l’antiquité, il n’est pour ainsi dire question que du rouge et du jaune. Selon Pline, les peintres n’employaient que ces deux couleurs avec le noir et le blanc pour leurs plus grands effets. Les étoffes les plus estimées étaient teintes en rouge et en jaune. Le sentiment de la couleur verte n’existe, pour ainsi dire, ni dans la littérature sanskrite ni dans Homère, qui pour décrire les vertes campagnes emploie des épithètes se rapportant à une autre couleur.

Un savant, nommé Geiger, prétend avoir constaté que ni dans les poèmes du Rig-Véda et dans l’Avesta, ni dans la Bible ni dans les poésies d’Homère, ni dans le Coran, ni dans les monuments de l’ancienne littérature finnoise et Scandinave, on ne trouve trace du bleu; il n’y a pas de mot pour désigner cette couleur. Ainsi, il aurait existé des peuples pour qui la verdure n’était pas verte et le ciel n’était pas bleu. Encore aujourd’hui, les habitants de la Birmanie distinguent difficilement le bleu d’avec le vert. William Ewart Gladstone, helléniste confirmé et admirateur des œuvres d’Homère, est arrivé, paraît-il, aux mêmes conclusions que l’auteur allemand, relativement au sens des couleurs à l’époque homérique. Homère, suivant M. Gladstone, ne connaissait que le rouge, le jaune, le blanc et le noir.

II faut ajouter que les conclusions du professeur allemand et de l’ex-ministre anglais sont vivement contestées, bien que les observations qu’ils ont faites relativement au sens de la vue puissent s’appliquer à tous les sens qu’on trouve obtus et rudimentaires chez les populations non cultivées.

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1879.
Illustration : https://www.trictrac.net

Les hommes-loups

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hurlements-joe-danteOn va nommer incessamment quelques lieutenants de louveterie. Il ne faudrait pas en conclure que le nombre des loups a grandi dans ces dernières années. Bien au contraire, ces animaux sont devenus très rares en France, alors qu’autrefois ils y étaient un objet de terreur pour les campagnards, en raison de leur audace et de leur férocité. L’Orléanais, le Poitou, le Berry, la Normandie avec ses vastes forêts, l’Artois, l’Anjou, presque toutes nos vieilles provinces avaient à compter avec les loups, terribles pour les bêtes domestiques, et ne craignant pas de s’attaquer aux enfants, aux femmes, et même aux hommes, lorsqu’ils étaient trop pressés par la faim.

Il faut voir dans cette frayeur générale que causaient les loups, la source de mille légendes singulières, de contes épouvantables, sombres histoires, qu’on racontait au coin du feu dans tous les villages, et particulièrement de cette croyance au loup-garou,  acceptée comme exacte depuis les temps les plus reculés, mentionnée par Virgile, Pline et Strabon, plus tard par saint Jérôme et saint Augustin, et confirmée d’une manière solennelle dans l’assemblée de théologiens consultée à cet effet par l’empereur Sigismond.

Inutile de dire que le moyen âge accepta le loup-garou avec empressement et lui donna une place fort honorable à côté du diable, des sorcières, des revenants, des fantômes et des vampires. Cette conviction était si forte qu’elle survécut à ces temps de naïve crédulité. Je ne voudrais pas assurer qu’elle existe encore aujourd’hui dans quelques hameaux isolés, mais il est certain qu’au moment de la Révolution elle possédait toute sa force. On assassina la châtelaine de la Lande-de-Lougé, dans l’Orne, en 1796, parce qu’on la croyait sorcière et meneuse de loups.

J’ai dit, tout à l’heure, que la croyance au loup-garou remontait à la plus haute antiquité. Hérodote nous en fournit la preuve « II parait, dit-il, que les Neures sont des enchanteurs s’il faut en croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup, pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. » En effet, le loup-garou n’est point un loup, c’est un être humain qui, pour un temps plus ou moins long, a pris l’apparence d’un animal.

Les vieilles chroniques d’Auvergne rapportent qu’un chasseur de ce pays, s’en allant à la recherche du gibier, fut appelé par un gentilhomme, comme il passait devant la demeure de ce dernier, lequel lui demanda de lui montrer au retour ce qu’il aurait tué. Le chasseur promit. Un peu plus loin, il vit venir de son côté un loup de forte taille, le tira et le manqua. Attaqué par la bête féroce, il saisit son couteau de chasse et lui trancha la patte droite. Le loup, alors, prit la fuite en hurlant. Le soir, cet homme raconta son aventure au gentilhomme, et celui-ci voulut voir la patte coupée. Au grand effroi des deux amis, il se trouva que cette patte s’était changée en une main de femme, portant au doigt un anneau que le seigneur reconnut pour appartenir à son épouse. Il se rendit aussitôt auprès de cette dernière, l’obligea à dégager son bras droit, qu’elle tenait caché, et vit qu’elle avait, en effet, la main coupée. Livrée à la justice, cette femme loup-garou  fut brûlée vive.

Ici, nous sommes dans le fantastique, mais nous revenons à la réalité avec l’histoire du malheureux Jules Garnier, condamné à mort comme lycanthrope, en 1591, par un arrêt du Parlement de Dôle, arrêt qui figure dans les Archives curieuses de l’Histoire de France.

Ce Garnier se croyait changé en bête féroce. C’était un fou. Au vignoble de Chastenay, à un quart de lieue de Dôle, il étrangla une fillette de douze ans et la déchira avec ses dents. Un mois plus tard, il recommença, mais l’arrivée de trois cultivateurs l’empêcha de dévorer sa victime. Quinze jours après, au vignoble de Gredisans, il mit en lambeaux le corps d’un jeune garçon, et, proche le village de Porouse, il allait en faire autant du cadavre d’un petit berger, lorsque des gens survinrent, qui l’arrêtèrent.

En présence des déclarations formelles d’aliénés de cette espèce, comment être surpris de la croyance universelle au loup-garou? C’est pourquoi Claude Prieur, en 1596, Beauvoys de Chauvincourt, en 1599, et Nynaud, en 1615, écrivirent tour à tour sur la Lycanthropie ou transformations d’hommes en loups, vulgairement dits loups-garous. De son côté, l’Angevin Le Loyer et Bodin, hauteur de la Démonologie, firent une large place à ces êtres fantastiques dans leurs absurdes ouvrages, produits d’une imagination délirante. Les gens instruits reconnaissaient, d’ailleurs, que les lycanthropes étaient des malades, qu’il fallait traiter comme tels. Dans son Traité de la guérison des maladies, l’ancien auteur Donat de Hautemer l’explique avec la simplicité pleine de saveur de sa curieuse époque

« Il y a, dit-il, des lycanthropes en lesquels l’humeur melancholique domine tellement qu’ils pensent véritablement estre transmuez en loups; ceste maladie est une espece de melancholie, mais estrangement noire et vehemente, car ceux qui en sont atteints sortent de leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute chose, et toute nuict ne font que courir par les cœmetieres et autour des sepulchres tellement qu’on descouvre incontinent en eux une merveilleuse altération de cerveau.« 

Donc, pour les savants de jadis, le loup-garou n’existe pas. C’est un misérable insensé qu’il faudrait enfermer. Tel ce villageois qui, se croyant loup, en 1541, blessa ou tua plusieurs de ses voisins. A la fin, on le maîtrisa, et comme on lui disait qu’il n’avait point l’apparence d’un animal, il expliqua que les loups-garous étaient velus entre cuir et chair, au contraire des vrais loups.  Les autres, tranquillement, se mirent à l’écorcher pour s’en assurer, « puis, conoissant leur faute, et l’innocence de ce melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains desquels il mourut quelques jours après« .

Le mois de février était celui des lycanthropes. A cette époque de l’année, toujours au moyen âge, la maladie devenait quelquefois épidémique. C’est, du moins, la conclusion qu’il faut tirer de certains récits, consignés de bonne foi par des écrivains sincères, et en particulier de l’étrange cas de folie collective qui se produisait en Livonie, où les gens des villages se rassemblaient, à un mystérieux appel, et, se croyant tous changés en loups,  parcouraient les campagnes en hurlant, jusqu’au moment où ils tombaient épuisés sur la terre.

Ailleurs, le loup-garou sautait sur les épaules de l’homme isolé, et le forçait à prendre sa course à travers les champs. Au Salon de 1857, Maurice Sand exposa une scène de ce genre, un paysan surpris dans un large chemin de pâture par l’animal fantastique, et, fou de terreur, s’élançant devant lui avec des gestes éperdus. Cette oeuvre, pleine de force, et où règne un sentiment de mystère, provoque chez les plus sceptiques une impression de malaise, et fait comprendre à quel point la croyance au loup-garou devait démoraliser les habitants des campagnes.

Nous n’en sommes plus là, heureusement. Avec les véritables loups, le loup-garou s’en est allé et ne reviendra pas. Cependant, les lycanthropes n’ont point cessé d’exister. De temps à autre, un de ces sinistres fous se montre parmi nous. C’est Jack l’Eventreur, à Londres, Joseph Vacher, en France, épouvantables bêtes féroces qui, dans les siècles de jadis, eussent été rangés parmi les démoniaques.

Jean Frollo. « Le Petit Parisien : journal quotidien du soir. » 1911.

Bain et propreté

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Fyodor-Bronnikov

Le bain était, à Rome surtout, une nécessité de propreté, car, le linge de corps n’étant pas encore connu, l’amplitude de la toge donnait un accès facile à la poussière. Les diverses classes de la société se trouvaient réunies dans les mêmes bassins. Il y régnait une liberté parfaite, sans distinction de rangs, ainsi que le prouve l’anecdote suivante, rapportée par Spartien .

L’empereur Adrien, qui aimait à se baigner avec la foule du peuple, aperçut un jour à côté de lui un vieux soldat qui, n’ayant pas de strigile, y suppléait en se frottant le dos contre la muraille. Adrien, qui l’avait connu au milieu des camps, lui demanda pourquoi il en agissait ainsi.

C’est, répondit le vieillard, parce que je n’ai pas le moyen d’acheter une strigile. 

L’empereur aussitôt lui donna la sienne et, de plus, le gratifia d’une pension. Mais, le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise de voir le bain envahi par bon nombre d’individus qui, dans l’espoir d’une même aubaine, usaient du procédé de frictions imagine par le vieux soldat ! Adrien, cette fois, se contenta de leur faire distribuer quelques stigiles sans valeur, en les engageant a se les prêter mutuellement. 

Dans les premiers temps, hommes et femmes prenaient leur bain dans des compartiments séparés, et on n’y était admis qu’en costume. Ce costume consistait en une espèce de tablier de peau, appelé subligar, qui s étendait de la ceinture aux genoux. Mais bientôt, par suite du mélange des sexes et de la nudité des baigneurs, les Thermes devinrent des lieux de débauche comparables aux plus infâmes lupanars. « C’est là, dit Ovide, que se cachaient en sûreté les maris de contrebande. »

Celant furtivos balnea tuta viros.

« C’est là également, dit Martial, qu’on allait dans les ténèbres se mêler à la tourbe honteuse des courtisanes. »

Cum te lucerna balneator extincta
Admittat inter bustuarias moechas.

Comprend-on que les choses en vinrent au point que « ce furent les femmes qui remplacèrent les masseurs, promenant sur le tronc et les membres leur main habile ! » 

Percurrit agili corpus arte tractatrix
Manumque doctam spargit omnibus membris.

De pareils excès portèrent une égale atteinte à la morale et à la santé publiques. « Ce sont les bains, dit Pline, qui amenèrent la décadence de l’empire (in his pertere imperu mores) ». C’est a eux, si l’on en croit Juvénal, qu’il faut rapporter « tant de morts subites frappant les vieillards intestats. »

Hinc subitae mortes atque intestata senectus

Ces bains disparurent par l’influence du christianisme, et ce fut même une de ses premières reformes. Cela se comprend. Si tel fut, en effet, le langage de certains écrivains profanes pour en signaler les abus, quel ne dut pas être celui des auteurs catholiques pour les flétrir ?

« Guide pratique aux eaux minérales, aux bains de mer et aux stations hivernales. » James Constantin (1813-1888).