poète

Le poète et la vie

Publié le Mis à jour le

robert-lavoineAu lendemain de l’anniversaire de la mort du poète, la veuve de Verlaine va faire  paraître ses Mémoires. Evénement littéraire qui va causer quelque scandale. Avec M. Fernand Vandérem, l’auteur de Cher Maître, je fus le premier à les lire. Les deux années de mariage y sont contées, fertiles en étonnants incidents. Un soir, Verlaine veut brûler la chevelure, de sa femme, puis faire sauter la maison en mettant le feu à une armoire pleine de poudre et de munitions de chasse. 

Une autre fois, ivre, il prend son enfant, le jette contre le mur. Chaque jour, ce sont ainsi des scènes nouvelles, de courts petits drames étranges. 

Tandis que je lisais ces anecdotes dans le manuscrit, la veuve de Verlaine commentait : 

Mais, ces gestes, voyez-vous, ces gestes… ce n’était pas Verlaine. Le lendemain, dégrisé, il se jetait à mes genoux, et tous deux, impuissants, sachant bien que tout allait recommencer, nous pleurions sur le mystère de notre malheur ! 

La veuve de Verlaine, remariée, devenue, Mme Delporte, tient une pension de famille, à Nice. Dans cette situation, elle garde une dignité et une noblesse charmantes. Jolie,  encore malgré l’âge, le nez à la Roxelane, des yeux emplis de printemps, les joues toujours fraîches sous les cheveux coquettement blondis, elle a des grâces de pastel, la grâce même des vers de Verlaine dédiés à elle, jadis. Autour du cou, elle a juste un étroit ruban noir criblé de pierres scintillantes : c’est un Perroneau souriant. 

Mais la tristesse de ce passé qu’elle ne peut oublier, retenue sans cesse sur lui par un charme et un prestige mystérieux ! 

Elle dit : 

Ce que j’ai pu voir avec Verlaine, vous n’imaginez pas… Mais quel être divin quand il n’avait pas bu !… J’ai vécu les plus sublimes et les plus abominables minutes humaines… Jamais je n’aurais quitté Verlaine, malgré tout… Je l’ai tant aimé ! 

Mais elle reprend : 

Je dois me justifier, pourtant, avant de mourir, envers ceux qui m’ont traînée dans la boue… Je ne veux pas être, pour la postérité, la fille du tabellion, la mauvaise bourgeoise dont parlent les amis du poète… Il faut que je publie mes Mémoires… et je ne dirai pas tout, encore… Si je disais tout… si je disais tout ! 

Elle n’achève pas et soupire mélancoliquement. 

Mais, à cette volonté de justification, le fils du poète, Georges Verlaine, oppose les droits du nom illustre. Il quitte le domaine quotidien pour une atmosphère plus haute :  celle de l’empyrée  glorieux des poètes.

Il m’écrivait, en avril dernier : 

« Ma mère s’est séparée, a divorcé, puis, finalement, s’est remariée en 1886. De ce  deuxième mariage, elle a deux enfants, que vous connaissez… C’est donc une tout autre famille, s’appelant Delporte… Alors, dans quel but ma mère veut-elle reprendre tout à coup, pour déboulonner moralement la statue de mon père, un nom abhorré jadis ? Pourquoi dévoiler des faits intimes propres à nuire à la mémoire de mon père et, par dérivation, à la mienne ? Devrai-je rougir de honte vis-à-vis des personnes qui me connaissent ?… Je ne te permettrai pas ! » 

Le fils de Verlaine gagne sa vie au Métro. Il poinçonne les billets des voyageurs à la  station Malesherbes, oui, lui, le fils d’un des plus grands poètes français ! 

Parfois, me racontait-il, quand le chef de station m’appelle : « Verlaine… Eh ! Verlaine ! », les voyageurs se retournent… Verlaine, ici ?… Et, s’ils apprennent que je suis son fils, ils demeurent là, médusés de stupeur, et ratent leur train ! 

Mais que va-t-il arriver entre cette mère et ces fils, entre ces braves gens, déchirés par le grand mort ? 

Le pauvre petit, concluait Mme Verlaine en parlant de Georges, le pauvre petit, s’il savait ce que j’ai souffert!… Mais il ignorera toujours toute la vérité, lui qui vit dans le grand mirage, comme les autres… Il a si peu. connu son père !… Pourquoi veut-il que sa mère supporte en silence toutes les insultes ?… Car c’est moi qu’on insulte, oui, moi, la victime… au nom des droits de la poésie et de je ne sais quels devoirs féroces du génie ! 

Ah! oui, pauvres braves gens! Mais quelle situation lamentable, celle même d’un drame antique !

Maurice Verne. « Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1914.
Illustration : Robert Lavoine.

Publicités

La puissance d’un grand nom

Publié le

le-tasseLe chef de bandits Marco Sciarra et sa troupe rencontrèrent une compagnie de voyageurs sur la route de Rome à Naples. Les brigands avaient commencé le pillage et avaient coupé les sangles des mulets et des chevaux des voyageurs, qui avaient obéi à la hâte à l’ordre qui leur avait été donné de se jeter la face contre terre, à l’exception d’un seul, dont l’extérieur était remarquable et même distingué.

«Faccia in terra!» lui crièrent plusieurs brigands en même temps. Mais cet homme intrépide, sans s’inquiéter de leurs menaces, s’avança vers leur chef et lui dit :

 Je suis le Tasse.
— Le poète !  s’écria le bandit.

Fléchissant un genou devant lui, il lui baisa la main. Non seulement le nom seul du Tasse suffit pour l’exempter du pillage, mais ses compagnons de voyage partagèrent cette faveur, et on leur permit de remonter à cheval et de continuer leur route sans leur prendre la moindre chose.

Ainsi, un chef de bandits sentait mieux ce qui était dû à un poète immortel, mais bien malheureux alors, que certains princes du sang royal ou impérial.

« L’Entr’acte versaillais. » 1865.
Peinture de Fleury Richard : « Le Tasse en prison visité par Montaigne. »

Procès-verbal

Publié le

joséphin-soulary

Un jour, le poète lyonnais Joséphin Soulary chassait dans la campagne Bressoise. En fait, il faisait semblant de chasser, car il avait oublié ses cartouches et son permis, lorsqu’il rencontra, non pas un lièvre, mais  deux gendarmes.  

— Votre permis ? 
— Je l’ai oublié chez moi. D’ailleurs, je ne chasse pas. 
— Que faites-vous alors avec ce fusil ? 
— Je fais des vers.  
— Ah !… Des vers !… Vous vous moquez de nous… Attendez un peu… Procès-verbal. Vos nom, prénoms ?…

Soulary leur donna tous les renseignements  qu’ils demandèrent, puis il détacha une feuille de son calepin et, spécialement pour la maréchaussée rédigea de la sorte son signalement, en vers :

Taille haute. Age : quarante ans. 
Né dans Lyon. Visage ovale. 
Cheveux et barbe grisonnants.
Front élevé. Teint un peu pâle.
Yeux gris bien. Bouche au coin moqueur.
Nez original. Menton bête.
Signe particulier : du coeur…
Nature du crime : Poète !

« Ma revue. » Paris, 1907.

 

Un poète

Publié le Mis à jour le

nathaniel-lee
Nathaniel Lee, poète anglais, mourut à l’hôpital des fous à Londres. Ce fut là qu’il composa, quoiqu’on démence, sa tragédie des 
Reines Rivales.

Une nuit qu’il y travaillait au clair de lune, un nuage léger en ayant intercepté la lumière, il s’écria d’un ton impérieux :

Jupiter ! lève-toi et mouche la chandelle !

Le nuage s’épaississant, la lune disparut entièrement. Alors il s’écria en éclatant de rire :

L’étourdi, je lui dis de la moucher et il l’éteint !

« Le Pêle-mêle. Paris, 1895.

Conscience littéraire

Publié le Mis à jour le

salluste-du-bartas

Dans sa Seconde Semaine, Guillaume de Salluste du Bartas a essayé d’imiter le galop du cheval dans ces vers :

« Le champ plat bat, abat, détrappegrappeattrape
Le vent qui va devant… »

Gabriel Naudé rapporte, à ce propos, que le poète, claquemuré chez lui, se mettait à quatre pattes, soufflait, gambadait et caracolait, comme pour entrer dans la peau du cheval, et trouver l’harmonie imitative dont il avait besoin.

Collecte

Publié le

paul-verlaine

Paul Verlaine ne dédaignait pas d’aller placer lui-même sa copie dans certains journaux, mais hélas ! le pauvre poète ne sut jamais compter.

Un jour, le Gil Blas avait reproduit un sonnet de Sagesse. Verlaine tout joyeux prit une voiture pour aller toucher ce qui lui revenait. A raison d’un sou la ligne, la somme, en comptant le titre et la signature, se montait à 80 centimes. Verlaine revint furieux.

Avec un bock que j’ai pris et la course, j’y suis de ma poche ! Désormais je ne lâche plus un seul sonnet à moins de cent francs.

Une autre fois il alla porter un poème à la revue Art et Critique. On lui proposa cinq francs qu’il accepta et qui lui furent payés immédiatement. Le lendemain il revenait, la mine courroucée :

Monsieur, dit-il au secrétaire de la rédaction, vous m’avez donné hier une pièce fausse, ce qui est fort désagréable.
— Cher Maître, qu’à cela ne tienne, en voici une autre, et qui, celle-là, est de bon aloi. Croyez à tous mes regrets pour une erreur certes bien involontaire.

Verlaine fit passer négligemment la pièce dans la poche de son gilet, puis on causa littérature. Le poète se disposait à prendre congé lorsque le secrétaire de rédaction lui demanda timidement ce qu’il avait fait de la pièce fausse.

Eh parbleu, répondit Verlaine avec une candeur charmante, je l’ai passée et je vous assure que cela n’a pas été sans peine.

Et soulevant son feutre avec une dignité hautaine, il gagna la porte et disparut.

« Le Monde illustré. » Paris, 1936.

Mes amis…

Publié le

alfred-de-musset

Lisons cette jolie page d’Arsène Houssaye qui est très peu connue et qui met en scène l’auteur de Rolla.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était bien difficile de lui amener ces amis-là.

Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris.
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant, mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non ! reprit de Musset.

Le lendemain, Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre :

Mon cher de Musset, lui dit-il, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir. Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté.

C’était la première fois qu’on traitait ainsi un poète en souverain. 

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1905.
Illustration : aquarelle d’Eugène Lami.