poète

Procès-verbal

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Un jour, le poète lyonnais Joséphin Soulary chassait dans la campagne Bressoise. En fait, il faisait semblant de chasser, car il avait oublié ses cartouches et son permis, lorsqu’il rencontra, non pas un lièvre, mais  deux gendarmes.  

— Votre permis ? 
— Je l’ai oublié chez moi. D’ailleurs, je ne chasse pas. 
— Que faites-vous alors avec ce fusil ? 
— Je fais des vers.  
— Ah !… Des vers !… Vous vous moquez de nous… Attendez un peu… Procès-verbal. Vos nom, prénoms ?…

Soulary leur donna tous les renseignements  qu’ils demandèrent, puis il détacha une feuille de son calepin et, spécialement pour la maréchaussée rédigea de la sorte son signalement, en vers :

Taille haute. Age : quarante ans. 
Né dans Lyon. Visage ovale. 
Cheveux et barbe grisonnants.
Front élevé. Teint un peu pâle.
Yeux gris bien. Bouche au coin moqueur.
Nez original. Menton bête.
Signe particulier : du coeur…
Nature du crime : Poète !

« Ma revue. » Paris, 1907.

 

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Un poète

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nathaniel-lee
Nathaniel Lee, poète anglais, mourut à l’hôpital des fous à Londres. Ce fut là qu’il composa, quoiqu’on démence, sa tragédie des 
Reines Rivales.

Une nuit qu’il y travaillait au clair de lune, un nuage léger en ayant intercepté la lumière, il s’écria d’un ton impérieux :

Jupiter ! lève-toi et mouche la chandelle !

Le nuage s’épaississant, la lune disparut entièrement. Alors il s’écria en éclatant de rire :

L’étourdi, je lui dis de la moucher et il l’éteint !

« Le Pêle-mêle. Paris, 1895.

Conscience littéraire

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salluste-du-bartas

Dans sa Seconde Semaine, Guillaume de Salluste du Bartas a essayé d’imiter le galop du cheval dans ces vers :

« Le champ plat bat, abat, détrappegrappeattrape
Le vent qui va devant… »

Gabriel Naudé rapporte, à ce propos, que le poète, claquemuré chez lui, se mettait à quatre pattes, soufflait, gambadait et caracolait, comme pour entrer dans la peau du cheval, et trouver l’harmonie imitative dont il avait besoin.

Collecte

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paul-verlaine

Paul Verlaine ne dédaignait pas d’aller placer lui-même sa copie dans certains journaux, mais hélas ! le pauvre poète ne sut jamais compter.

Un jour, le Gil Blas avait reproduit un sonnet de Sagesse. Verlaine tout joyeux prit une voiture pour aller toucher ce qui lui revenait. A raison d’un sou la ligne, la somme, en comptant le titre et la signature, se montait à 80 centimes. Verlaine revint furieux.

Avec un bock que j’ai pris et la course, j’y suis de ma poche ! Désormais je ne lâche plus un seul sonnet à moins de cent francs.

Une autre fois il alla porter un poème à la revue Art et Critique. On lui proposa cinq francs qu’il accepta et qui lui furent payés immédiatement. Le lendemain il revenait, la mine courroucée :

Monsieur, dit-il au secrétaire de la rédaction, vous m’avez donné hier une pièce fausse, ce qui est fort désagréable.
— Cher Maître, qu’à cela ne tienne, en voici une autre, et qui, celle-là, est de bon aloi. Croyez à tous mes regrets pour une erreur certes bien involontaire.

Verlaine fit passer négligemment la pièce dans la poche de son gilet, puis on causa littérature. Le poète se disposait à prendre congé lorsque le secrétaire de rédaction lui demanda timidement ce qu’il avait fait de la pièce fausse.

Eh parbleu, répondit Verlaine avec une candeur charmante, je l’ai passée et je vous assure que cela n’a pas été sans peine.

Et soulevant son feutre avec une dignité hautaine, il gagna la porte et disparut.

« Le Monde illustré. » Paris, 1936.

Mes amis…

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Lisons cette jolie page d’Arsène Houssaye qui est très peu connue et qui met en scène l’auteur de Rolla.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était bien difficile de lui amener ces amis-là.

Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris.
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant, mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non ! reprit de Musset.

Le lendemain, Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre :

Mon cher de Musset, lui dit-il, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir. Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté.

C’était la première fois qu’on traitait ainsi un poète en souverain. 

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1905.
Illustration : aquarelle d’Eugène Lami.

Le temps des cerises

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C’est un poète, mais un poète à la muse populaire que ce Jean-Baptiste Clément. Le peuple de maintenant le connaît surtout par la chanson célèbre « Le temps des cerises », que Mimi Pinson fredonne encore quand elle sent l’amour, par un beau soir de printemps, chatouiller sa petite âme poétique, mais au fond, elle préfère la nouveauté du jour : « Tout va très bien, Madame la Marquise ».

Combien frais et pimpants pourtant, ces couplets d’au Temps des cerises :
Lorsque nous étions au temps des cerises
Nous avions le coeur gai comme un printemps
Et comme une aurore
Nos lèvres s’ouvraient au rêve sonore
Et l’amour gonflait nos coeurs de vingt ans.

L’auteur a raconté quelque part que ces couplets qui eussent pu lui valoir une petite fortune lui avaient tout juste rapporté quatorze francs ! Oh ! c’est toute une histoire amusante pour ceux qui aiment l’anecdote :

Un jour de dèche particulièrement sévère, comme Clément errait sur le Boulevard Anspach à Bruxelles, où il était réfugié, il rencontra un ténor qui avait chanté quelque temps à l’Opéra et qui ne se trouvait guère plus argenté que lui. Il courait les tours de chants dans les casinos de Bruxelles. Ayant demandé au chansonnier s’il n’avait pas dans ses vieux cartons quelque chanson inédite, Clément lui présenta « Au temps des cerises »qui plut aussitôt au ténor :  

 Je la prends dit-il, j’ai idée que cela plaira beaucoup au public.

Il faisait très froid ce jour-là. Mal vêtu, Clément tremblait un peu. Le chanteur eutjean-baptiste-clement pitié de son ami qui devait se rendre à Liège pour faire jouer au casino de cette ville une revuette. Il lui représenta qu’il devait se montrer dans une tenue plus soignée que celle qu’il avait alors et le forçat d’accepter sa pelisse, qui était encore fort convenable. Ayant touché quelque argent sur sa « Revue », Clément revint à Bruxelles et voulut rendre la pelisse qui lui avait été fort utile. Le ténor retrouvant sa superbe, refusa de reprendre le vêtement.

— Non, non, gardez-la, mon bon ami.
— Soit, fit Clément, mais alors vous allez accepter ma chanson. Elle vous plait, vous la chantez bien, et partout, je vous la donne en toute propriété.

Marché conclu. Clément conserva la pelisse. mais, certain jour de disette, il l’engagea au Mont-de-Piété qui lui en offrit quatorze francs. C’est ainsi que la célèbre chanson qui devait populariser le nom de Jean-Baptiste Clément ne lui rapporta que cette poignée de gros sous.

« Le Progrès de Sidi-Bel-Abbès. »Bel-Abbès, 1936.

Le poète de romances

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Si le chansonnier est mort, en revanche le poète de romances se porte mieux que jamais.

Il chante, comme par le passé, des banalités sentimentales qu’il a grand soin de faire rimer convenablement. Il publie dans le Ménestrel, ou le Troubadour, des petites lignes inégales, avec une marge de chaque côté, et il intitule ces productions lyriques, Brises du Soir, Retour au Village, A toi, les Echos, le Soleil de ma Montagne, les Soupirs, Ma Chaumière, le Chant du Klephte, le Chasseur tyrolien, etc.

Depuis quelques années, le poète de romances ne se contente plus de traduire en vers de huit syllabes les pensées les plus rebattues, pour la consommation des femmes vaporeuses et extatiques, il se livre encore à poesiela chansonnette grivoise, dont un acteur est chargé de faire valoir le patois rocailleux sur un théâtre du boulevard, aux grands applaudissements d’un parterre parisien, le plus débonnaire et le plus accommodant de tous les parterres du monde.

Ce poète a le plus souvent une existence toute problématique. Nous en connaissons un qui, dans ses moments perdus, fabrique du cirage anglais. Le poète de romances a toujours une mise élégante, et même recherchée. Il est de toutes les soirées, et il signe hardiment sur ses cartes de visite, Monsieur un tel, Romancier.

Edmond Auguste Texier. « Physiologie du poète. »  Paris, 1842.
Illustration : Honoré Daumier.